Fév 07

« L’ARCHITECTURE DE LA NON-PROLIFÉRATION NUCLÉAIRE DE L’APRÈS-GUERRE FROIDE S’EFFONDRE »

En tuant le traité sur les missiles de portée intermédiaire, Trump et Poutine ont signé l’effondrement de l’architecture du désarmement nucléaire, analyse dans sa chronique Sylvie Kaufmann éditorialiste au « Monde »

Chronique. Qui l’eût cru ? Quiconque aurait spéculé, il y a seulement deux ans, que le président des États-Unis pouvait annoncer le retrait de son pays de l’OTAN dans son discours sur l’état de l’Union, serait passé au mieux pour un ignare béat, au pire pour un sous-marin de la propagande du Kremlin déguisé en expert de la télévision Russia Today.

Mais nous sommes en 2019, le président des États-Unis s’appelle Donald Trump et le QG de l’OTAN à Bruxelles est en plein émoi, au moment où l’Alliance atlantique s’apprête à fêter ses 70 ans. Une petite phrase, dont le New York Times s’est fait l’écho en janvier et qui a semé l’effroi dans les milieux atlantistes de Washington, aurait été entendue plusieurs fois dans le Bureau ovale ces derniers mois : « Et pourquoi pas quitter l’OTAN ? »

De quoi faire dresser sur la tête les cheveux de l’amiral James Stavridis – qui n’en a plus guère –, ancien commandant suprême de l’organisation transatlantique, pour lequel une telle décision serait « une erreur géopolitique de proportions épiques ». De quoi, aussi, alarmer suffisamment le Congrès pour que la Chambre des représentants vote, le 22 janvier, un texte permettant de bloquer toute tentative de la Maison Blanche de quitter l’OTAN.

Un paysage radicalement modifié

Plus de peur que de mal : le président Trump, qui n’aime pourtant rien de mieux que de dénoncer des traités qu’il n’a pas signés lui-même, s’est abstenu d’annoncer le retrait américain de l’OTAN dans son discours sur l’état de l’Union, mardi soir.

Mais c’est dans ce contexte d’extrême fragilisation des relations entre l’Europe et les États-Unis qu’il vient de suspendre pour six mois la participation de Washington au traité russo-américain sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI).

De fait, il signe l’arrêt de mort d’un accord que la Russie a d’autant moins d’intérêt à ressusciter qu’elle le viole allègrement. L’administration Obama, en son temps, avait déjà accusé Moscou de déployer de nouveaux missiles contrevenant au traité FNI ; une violation que les Européens, plus lents à vérifier, ont fini par confirmer.

La nouveauté n’est donc pas la dénonciation du traité elle-même, mais le paysage géostratégique radicalement modifié qu’elle met en lumière. Trois éléments marquent ce paysage.

C’est, d’abord, l’effondrement de l’architecture de la non-prolifération de l’après-guerre froide. Conclu en 1987 entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, au crépuscule du bloc soviétique, ce traité était un pilier du système de désarmement nucléaire des deux grandes puissances. De cette architecture, il ne reste plus que le traité New Start, qui limite le nombre d’ogives de longue portée, et qui expire en 2021. Les experts ne se bousculent pas pour prédire son renouvellement.

La Chine, la véritable menace

Cette architecture, à vrai dire, est largement dépassée. À la fin de la guerre froide, au tout début de la décennie 1990, la Chine prenait à peine son envol. Elle n’était pas encore un géant économique, ni une puissance militaire. Aujourd’hui, elle a tout le loisir – et aussi les moyens – de développer ses propres missiles de portée intermédiaire puisque, contrairement aux États-Unis et à la Russie, elle n’était pas liée par le traité FNI.

« Dans un monde de carnivores géopolitiques, les Européens sont les derniers végétariens », avertit Sigmar Gabriel, ancien ministre allemand des affaires étrangères

À l’aune de cette nouvelle répartition de la puissance nucléaire, le traité est donc obsolète. Il l’est aussi à l’aune de la perception, à Washington, de la véritable menace stratégique pour les États-Unis : aujourd’hui ce n’est plus la Russie, héritière affaiblie de l’Union soviétique, mais la Chine. C’est le deuxième marqueur.

Le troisième est l’asymétrie des systèmes de défense. Comme l’expliquent les chercheurs Bruno Tertrais et François Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique, la notion d’« équilibre » n’est plus la même que pendant la guerre froide, lorsque la parité stratégique entre les deux blocs était réalisée par une équivalence verticale, à chaque échelon d’échelles symétriques, en nombre de missiles déployés.

La situation aujourd’hui est plus complexe et l’armement plus diversifié. William Burns, ancien haut diplomate américain aujourd’hui président de la fondation Carnegie, soulignait, fin janvier, lors du Forum économique mondial de Davos (Suisse), « l’enchevêtrement croissant des technologies non nucléaires : le cyberespace, les avancées dans les systèmes de missiles et la technologie moderne conventionnelle ».

« Une maladie incurable »

Pour lui, cette complexité « pose d’énormes défis » à la diplomatie ; 2019, prédit-il, « pourrait être aussi lourde de conséquences pour l’ordre nucléaire que la période qui a suivi la crise des missiles de Cuba », en 1962. Comme Bruno Tertrais, William Burns pense que le démantèlement de cette architecture russo-américaine de maîtrise des armes nucléaires aura des effets négatifs sur deux autres efforts actuels de non-prolifération, portant sur l’Iran et la Corée du nord.

Une fois de plus, les Européens se retrouvent Gros-Jean comme devant. Pris de court par l’annonce, le 20 octobre 2018 par le président Trump, de la mort programmée du traité FNI, désemparés par la profonde crise du lien transatlantique, tétanisés à l’idée qu’une nouvelle rivalité de grandes puissances se fasse sur leur dos, ils ont attendu, en vain, un « plan B » de Washington.

À la veille de la conférence annuelle de Munich sur la sécurité, qui réunira, du 15 au 17 février, le gotha mondial de la défense, son président, Wolfgang Ischinger, a appelé l’Allemagne, la France et l’Union européenne (UE) à se réveiller, dans une interview au quotidien Handelsblatt. « Il faut regarder les choses en face, a-t-il dit. Nous sommes confrontés à une maladie incurable : l’effondrement du système international existant. »

Son compatriote Sigmar Gabriel, ancien ministre des affaires étrangères, lui, avertit : « Dans un monde de carnivores géopolitiques, les Européens sont les derniers végétariens. Sans le Royaume-Uni, nous deviendrons vegans. Puis une proie. »

Par Sylvie Kauffmann, publié le 6 février à 06h03

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