Fév 09

MENACE : CES NOUVELLES ARMES QUI RENDENT UNE GUERRE NUCLÉAIRE MOINS IMPROBABLE

De nouveaux types d’armes, tels que les missiles à double usage qui peuvent embarquer des charges nucléaires ou des charges conventionnelles, pourraient être confondus avec une arme nucléaire et provoquer une véritable frappe nucléaire en retour.

Atlantico : Selon une tribune de James Acton, du Carnegie Endowment for International Peace, le flou de plus en plus important entre les armes conventionnelles et les armes nucléaires augmenterait le risque d’un conflit atomique. Pouvez-vous rappeler ce que sont les armes à double usage ? Une arme à double usage utilisée avec une charge conventionnelle risque-t-elle d’être confondue avec une arme atomique, et donc de provoquer une riposte nucléaire?

Emmanuelle Maître : Une arme à double usage correspond à un système qui peut à la fois emporter une tête conventionnelle ou nucléaire. Il s’agit le plus souvent de missiles, sur lesquels différentes têtes peuvent être montées. Ces armes peuvent en effet être sources de confusion, car lorsqu’elles sont détectées en mouvement par un satellite ou un radar adverse, il n’y a aucun moyen de connaître la nature de la tête. Un État peut donc imaginer le pire et supposer qu’il est victime d’une attaque nucléaire. Cela peut l’inviter à engager à son tour une frappe nucléaire de représailles, sans même attendre que le missile retombe, pour être sûr de d’avoir les moyens de riposter. Ce type de posture, appelée en anglais « Launch-on-warning », symptomatique des films-catastrophes de la Guerre froide, n’a pas disparu de toutes les doctrines nucléaires des États dotés. Le danger des armes à double capacité est identifié depuis longtemps : ainsi, sous l’administration Bush, le Congrès américain avait refusé de convertir certains missiles nucléaires en armes conventionnelles intercontinentales pour justement limiter le risque de confusion.

: La Russie développe actuellement des armes laser anti-satellites, visant notamment les satellites américains. Pouvez-vous expliquer en quoi consistent ces armes, et comment elles peuvent accroître le risque de guerre nucléaire ?

EM : La Russie s’intéresse aux armes antisatellites depuis les années 1970. Le système Sokol Eshelon, qui date de l’ère soviétique, se base sur un laser aéroporté et serait entré dans une nouvelle phase de développement depuis 2012. Il existe cependant peu d’information à ce sujet.  La Russie possède également le système Nudol, qu’elle aurait testé plusieurs fois depuis 2015 et qui est une arme plus traditionnelle pouvant servir de défense antimissile mais également d’arme antisatellite. Quelle que soit la technologie employée, l’idée de s’en prendre aux satellites adverses est très séduisante au vu de la dépendance sans cesse croissante au spatial des forces armées et en particulier de l’armée américaine. Cela comporte cependant des risques. Les architectures spatiales américaines et russes sont en effet utilisées pour détecter et avertir lorsqu’un missile adverse est mis en action. Les deux États fondent leur système de riposte sur ces capacités d’alerte avancée. Si elles sont défaillantes ou jugées non-fiables, ils pourraient abaisser encore leur seuil d’alerte. Par ailleurs, une telle attaque pourrait laisser penser que l’adversaire cherche justement à mener une frappe nucléaire en profitant de l’incapacité de son adversaire à la détecter rapidement.

: Quel est l’état actuel de la menace de conflit atomique dans le monde et quels facteurs y contribuent? Comment désamorcer ce risque ?

EM : La menace de conflit atomique reste faible mais semble progresser en raison de plusieurs facteurs. Comme le remarque James Acton, certains développements technologiques comportent des risques dérivés. Ils sapent en effet la confiance que peut avoir un État nucléaire dans sa capacité à riposter à une première frappe. Cela peut le conduire à une posture plus risquée voire préemptive. Un problème majeur est lié aux cycles d’actions-réactions indirects. Ainsi, par exemple, le développement de capacités antimissiles par les États-Unis pour se protéger d’une éventuelle attaque nord-coréenne est perçu comme une menace par la Chine, qui va à son tour développer son arsenal en entraînant de nouvelles réactions. La situation actuelle est également rendue plus instable par l’absence de volonté politique de dialoguer entre principaux antagonistes et la disparition progressive de tout régime de maîtrise des armements : côté Russe, les multiples violations empêchent de croire à la sincérité de Moscou, côté américain, il y a une vraie réticence à toute mesure limitant ses capacités militaires. Par ailleurs, Pékin refuse de rentrer dans un véritable dialogue stratégique à ce jour. Enfin, il ne faut pas oublier les conflits a priori périphériques mais pouvant déboucher sur une confrontation nucléaire : en Asie du Sud ou au Moyen Orient.

https://www.atlantico.fr/decryptage/3565654/ces-nouvelles-armes-qui-rendent-une-guerre-nucleaire-moins-improbable-emmanuelle-maitre