Fév 15

POURQUOI EDF RESTE UN GÉANT FRAGILE

Jean-Bernard Lévy va être reconduit à la tête de l’électricien mais la situation financière du groupe est préoccupante, alors que les contraintes augmentent.

C’est une reconduction en douceur : l’Élysée a fait savoir, jeudi 14 février, qu’Emmanuel Macron soutenait le renouvellement de Jean-Bernard Lévy à la tête d’EDF. Autant dire que, dans une entreprise détenue à 83,6 % par l’Etat, la reconduction du PDG lors de l’assemblée générale en mai ne fait guère de doute. Cette décision n’est pas anodine : ce sera la première fois depuis la fin des années 1980 qu’un dirigeant effectuera plus d’un mandat à la tête de l’électricien.

Mieux encore pour le PDG d’EDF, le groupe a présenté vendredi des résultats en légère amélioration avec une hausse de son excédent brut d’exploitation de 11 %, essentiellement grâce à des centrales nucléaires qui ont fonctionné davantage qu’en 2017. « Nous avions annoncé un rebond, nous avons réalisé ce rebond », s’est félicité M. Lévy.

Mais cette apparente sérénité cache une situation beaucoup plus difficile pour EDF : son bénéfice net en 2018 est en baisse de 62,9 %, à 1,2 milliard d’euros, alors que la dette se maintient autour de 33 milliards. Si l’on regarde sur les quatre dernières années, le groupe a vu son excédent brut d’exploitation fondre de 17,6 milliards d’euros, à 15,3 milliards.

Parallèlement, il perd des centaines de milliers de clients et doit prévoir des milliards d’euros d’investissement pour pouvoir prolonger un parc nucléaire vieillissant – sans même parler du financement de nouvelles centrales. Cette situation conduit le gouvernement et M. Lévy à travailler à une réorganisation, voire un découpage du groupe en plusieurs morceaux.

Une chute colossale du nombre de clients

EDF continue de dominer le marché de la fourniture d’électricité aux particuliers, avec encore un peu moins de 80 % des clients. Mais la chute s’accélère : depuis deux ans, l’entreprise perd 100 000 clients par mois au profit de ses concurrents. Pas moins de 66 fournisseurs se disputent les faveurs des clients d’EDF, en proposant des offres légèrement moins chères ou présentées comme plus « vertes ». « On a des concurrents très agressifs », expliquait il y a quelques jours M. Lévy, qui dénonce les pratiques de certains concurrents qui cherchent « à tromper les clients ». Des critiques qui font s’étrangler les fournisseurs alternatifs, estimant qu’EDF fait tout depuis des années pour empêcher l’émergence de la concurrence.

En 2018, le groupe a encore perdu plus de 150 millions d’euros de revenus à cause de l’effondrement du nombre de ses clients particuliers et entreprises. C’est mieux que les 500 millions d’euros de pertes de 2017, mais cela reste préoccupant.

Le trésor perdu de la rente nucléaire

Pour sauver le parc nucléaire d’un risque de découpage imposé par la Commission européenne, le gouvernement Fillon avait inventé, en 2011, un mécanisme permettant aux concurrents d’EDF d’accéder à la production nucléaire à des conditions avantageuses. Ce dispositif, appelé Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique) reposait sur un mécanisme simple : un quart de la production nucléaire peut être préacheté par les fournisseurs alternatifs, s’ils le souhaitent. EDF en avait accepté le principe à l’époque, en espérant que cela n’aurait pas trop d’impact.

Aujourd’hui, la direction du groupe s’est donné comme objectif prioritaire de mettre à bas l’Arenh. « C’est un sujet majeur, car il s’agit d’un risque mortel pour l’entreprise », dramatise un dirigeant, qui estime que le fait de devoir réserver une partie de cette production à des concurrents sans visibilité et à un tarif fixe et peu cher fait perdre à EDF des centaines de millions d’euros. Une analyse en partie partagée à Bercy. Un groupe de travail entre l’entreprise et le gouvernement œuvre à refondre entièrement ce dispositif, qui doit s’achever en 2025. Mais la Commission européenne et les fournisseurs alternatifs seront très vigilants face à ce qui pourrait apparaître comme de la distorsion de concurrence.

Un infranchissable mur d’investissement

En parallèle à ces pertes de revenus, le groupe doit assurer des investissements colossaux. Les opérations de « grand carénage »l’ensemble des opérations visant à assurer la prolongation des centrales et la mise aux normes post-Fukushima – vont coûter entre 55 et 75 milliards d’euros. Dans les prochaines années, EDF devra y consacrer quelque 5 milliards d’euros par an. Dans une note d’analyse du cabinet Syndex réalisée fin 2018, mandaté par le comité d’entreprise, et que Le Monde a pu consulter, le total des investissements annuels pourrait s’élever à 18,7 milliards d’euros par an après 2020, si l’on ajoute les projets de nouveaux réacteurs, les plans pour développer le solaire et le stockage, et les divers investissements courants. Selon le rapport, « EDF ne générerait pas assez de trésorerie pour faire face à l’ensemble de ses dépenses futures, dans son modèle économique et financier actuel ». Compte tenu des revenus actuels, il pourrait manquer autour de 4 milliards d’euros par an pour assurer le financement de ces investissements.

Un sujet d’autant plus difficile que, dans les cinq années à venir, 16 réacteurs nucléaires – sur les 58 que compte le parc – vont devoir connaître des arrêts prolongés. Sans compter qu’EDF doit se mettre en ordre de bataille pour présenter un nouveau modèle d’EPR aux pouvoirs publics d’ici l’été 2021.

Le scénario de la scission

Face à ces défis, des schémas de réorganisation circulent depuis plusieurs mois. L’idée serait de séparer les activités nucléaires du reste, en créant une structure 100 % publique, non cotée. D’un autre côté, les filiales Enedis (ex-ERDF), EDF Renouvelables, Dalkia, spécialisé dans les services, pourraient voir leur capital ouvert pour faire rentrer de l’argent frais. Ces scénarios sont discutés activement à Bercy et au ministère de la transition écologique et solidaire.

Selon plusieurs syndicats, les plans de réorganisation étaient prêts à l’été. Mais l’affaire Benalla puis les « gilets jaunes » ont repoussé le sujet à plus tard. Il faut dire que celui-ci est explosif, tant du point de vue des syndicats que de la Commission européenne.

Au moment où Nicolas Hulot était ministre de la transition écologique, la direction voyait dans ces schémas la main des antinucléaires. L’histoire s’est retournée : c’est désormais directement chez EDF que l’on travaille à cette réorganisation. M. Lévy a promis de formuler des propositions au gouvernement « dès la fin de l’année », tout en assurant qu’EDF resterait un groupe « intégré ». Sa reconduction dans le fauteuil de PDG lui laisse les mains libres pour s’attaquer à ce chantier crucial pour le futur de l’entreprise.

Par Nabil Wakim, publié le à 11h17 sur les site : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/02/15/pourquoi-edf-reste-un-geant-fragile_5423833_3234.html que nous vous invitons à consulter régulièrement.