Fév 24

QUEL AVENIR POUR TRAITÉ D’INTERDICTION DES ARMES NUCLÉAIRES APRÈS LA DISSOLUTION DU TNF ?

Conférence au Parlement européen, 19 février 2019

Quel avenir pour le Traité d’interdiction des armes nucléaires ? La réponse simple et souhaitée par ceux qui ont élaboré et voté ce traité est d’œuvrer à en faire la nouvelle norme internationale et donc impliquer une désescalade des arsenaux nucléaires pour conduire à une élimination générale de ces armes. Mais le problème de cette dynamique est distinct dans les pays nucléaires et dans les pays non-nucléaires. Nous sommes ici dans un cadre européen où sont présentes des armes nucléaires et une alliance nucléaire. Je vais donc répondre à la question principalement pour ce contexte.

Afin de répondre à la question : « pourquoi la France devrait signer le TIAN ainsi que tous les Etats européens »  je voudrais exprimer mes réponses à l’argument utilisé par « Monsieur tout le monde » ainsi que par de nombreux responsables de haut niveau : « l’arme nucléaire nous a garanti 70 ans de paix en Europe », car une telle affirmation sert de justification à la dissuasion nucléaire. Or rien n’est plus faux.

Tout d’abord pour justifier une telle affirmation il faudrait des « preuves ». Or de preuve il ne peut y en avoir pour une simple raison de logique, on ne peut rien prouver par une absence d’événement, les preuves ne peuvent exister qu’avec des événements, pas des absences. C’est le cas par exemple de l’hôtesse de l’air qui a reçu de sa mère et grand-mère, toutes trois hôtesses de l’air, une patte de lapin qu’elles avaient toujours sur elles. 70 ans sans accident d’avion. C’est donc une preuve. Non, c’est une croyance. Pas une preuve.

À défaut de preuve il faudrait faire une analyse politique. Car les tenants de l’arme nucléaire considèrent qu’ils n’ont pas besoin de faire une analyse politique, ils justifient la chose en disant qu’il y a simultanéité, l’événement majeur dans l’histoire de l’Humanité est cette découverte de la radioactivité et de l’arme nucléaire, c’est un événement majeur qui explique cette absence de guerre due à cette nouvelle arme qui menace la survie de l’humanité. Un événement majeur devient un argument décisif.

Précisément, l’argument majeur décisif n’est pas celui-là. L’argument majeur décisif est la constitution en Europe d’une volonté de paix par la création d’un ensemble de pays liés par des accords de coopération. Ce fut d’abord la création de la communauté européenne du charbon et de l’acier puis la création de l’Union européenne. Des pays qui se sont déchirés pendant des siècles et des siècles, qui ont déclenché deux guerres mondiales. Ces pays ont décidé de s’unir dans une structure continentale. Un phénomène mené à bien qui est l’événement historique unique dans l’histoire de l’Humanité. Pour la première fois, des pays organisent un espace de paix, de collaboration, de confiance. C’est un modèle que voudraient utiliser des pays en Amérique latine, en Afrique et dans d’autres endroits. C’est une mutation géante dans l’histoire de l’Humanité. Et ce fait explique pourquoi nous avons eu 70 ans de paix en Europe. Pourquoi ?

D’abord parce que l’URSS dominait des pays d’Europe de l’Est et devait affronter de nombreuses crises car son modèle de domination n’était pas accepté. Ce fut d’abord Budapest avec une révolte populaire écrasée par des chars, ce fut ensuite Prague, avec le printemps de Prague, une révolte plus politique, écrasée également par les chars du Pacte de Varsovie, puis ce furent les événements de Pologne avec la création du syndicat Solidarnosc, une véritable opposition politique structurée dans une société qui exprimait une solidarité entière. On peut appeler ces événements de la dissuasion civile ou de la défense civile. Face à cette situation, l’URSS ne pouvait pas imaginer une invasion de l’Europe de l’Ouest qui était unie et dont cette unité exprimait encore plus fort un refus par sa population d’une domination dictatoriale du type URSS. Une telle unité était une dissuasion civile extraordinaire, une dissuasion qui n’avait jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Ces deux dissuasions, à l’Est comme à l’Ouest étaient la véritable contrainte qui empêchait une agression majeure de l’URSS et donc qui a permis ces 70 ans de paix en Europe. C’est une analyse politique, pas une preuve, mais en géopolitique il n’y a que des analyses pour comprendre de tels événements. L’arme nucléaire a failli donner l’occasion de guerre, ce fut la crise des euromissiles, ce fut l’alerte surmontée par le colonel Petrov, ce furent une dizaine d’événements répertoriés en 70 ans comme occasions de guerre nucléaire, par folie, erreur ou accident. L’arme nucléaire a été un facteur d’instabilité, en aucun cas une garantie de paix.

Alors pourquoi cet argument des pro-nucléaires continue-t-il d’exister ? Pour deux raisons différentes, chez « Monsieur tout le monde » et chez les Hauts responsables.

Chez « Monsieur tout le monde » c’est pour un besoin de sécurité. La sécurité est un mot qui a deux sens en français, la sécurité physique, celle de la ceinture de sécurité qui vous empêche d’aller vous fracasser le crâne sur le pare-brise et la sécurité psychologique, celle que vous donne le panneau de sécurité « pour votre sécurité, n’approchez pas du précipice ». « Monsieur tout le monde » a besoin avant tout d’un sentiment de sécurité. L’arme nucléaire garantit sa sécurité. Le père de la nation, le général De Gaulle l’a dit : « plus jamais nous ne serons envahis grâce à la possession de l’arme nucléaire ». Le traumatisme non surmonté de l’écroulement de l’armée française face à l’envahissement nazi a trouvé son remède.

Une actualisation de cette phrase de De Gaulle est faite dans le discours de Florence Parly, ministre des armées, le 21 novembre 2018 aux 60 ans de la DAM : « « Plus jamais ça ». Voilà ce qui a forgé dans nos esprits une certitude : la paix n’a pas de prix, la liberté a besoin d’un glaive et d’un bouclier. Notre Nation avait besoin d’une arme qui la protège. D’une arme qui montre que, jamais, on ne peut se jouer de la France. La France devait affirmer son indépendance, elle devait s’assurer que sa voix soit écoutée, entendue. En un mot, la France avait besoin de la dissuasion.» 

Sauf que l’arme nucléaire n’est ni un glaive, ni un bouclier mais une menace psychologique de suicide collectif.

Chez le Haut responsable, qui sait qu’il n’y a pas de preuve de l’affirmation de la sécurité apportée par l’arme nucléaire, la raison est différente. Car son problème est de convaincre la population. Cette attitude est à rapprocher de ce qu’on appelle en psychanalyse « la pensée magique ». Le reliquat de cette mentalité subsiste toujours sous une forme latente dans le psychisme de chacun, ce qui explique que le Haut responsable sera d’autant plus convaincant pour Monsieur tout le Monde. En fait c’est la croyance que votre pensée crée la réalité. Le fait de penser que l’arme nucléaire garantit notre sécurité, cela garantit notre sécurité. La pensée magique est très répandue chez les enfants en bas âge et existe aussi dans les populations primitives. Elle existe dans mon exemple de l’hôtesse de l’air. Donc je peux supposer que ces Hauts responsables sont de bonne foi, en réalité, ils présentent tout simplement un comportement correspondant à la croyance de la toute-puissance infantile de la pensée magique. La pensée magique est une constante anthropologique du fonctionnement psychique. Pour dépasser ce niveau de croyance, les choses ne sont pas simples. Car il faut remplacer la croyance par une analyse politique, ce que se garde bien de faire le Haut responsable. Pour expliquer 70 ans sans guerre en Europe la croyance simple est d’en attribuer la cause à l’arme nucléaire, l’analyse politique de la dissuasion civile à l’Est comme à l’Ouest demande plus de réflexion. Une analyse qui permet de comprendre que l’URSS n’était pas en capacité de dominer les pays de l’Europe de l’Ouest grâce à la cohésion de l’Union européenne.

Je vais donner un exemple récent assez convaincant de cette pensée magique chez un Haut responsable. Il s’agit d’une réflexion faite lors d’un débat sur la dissuasion nucléaire au Sénat. C’est l’intervention de l’ancien ambassadeur de la France à la Conférence du désarmement, Eric Danon. Il a affirmé que l’arme nucléaire garantit notre sécurité comme une porte blindée garantit la sécurité de votre logement. Je lui ai répondu que dans cette métaphore, la dissuasion nucléaire n’est pas une porte blindée, c’est une porte grande ouverte avec un panneau au-dessus : « entrée interdite, danger de mort ». La pensée magique transforme la réalité, la porte ouverte devient une porte blindée.

J’en arrive maintenant à la question sur le Traité FNI sur les forces nucléaires de portée intermédiaire. Certes une remise en cause est déplorable pour la paix en Europe mais il faut aller au bout de la logique, le véritable gage de paix serait l’engagement à l’interdiction et à l’élimination de toutes les armes nucléaires d’Europe, les armes françaises, britanniques et américaines. Cette décision créerait un changement de paradigme face à l’ennemi nommé qu’est la Russie. La suppression de la « dissuasion nucléaire ». C’est la condition, et la seule, pour qu’un État signe le TIAN, renoncer à la dissuasion nucléaire. Vient ensuite le travail d’établir un plan juridiquement contraignant assorti d’échéances précises en vue de l’abandon vérifié et irréversible de son programme d’armement nucléaire avec les États membres (art 5.2 du TIAN). Ce changement de paradigme, celui de remplacer la méfiance et la menace par la confiance et la négociation, ce changement permettrait d’envisager, entre-autre, que soit mis en place un nouvel accord FNI plus complet et ouvert à plus d’États possédants des armes nucléaires.

Comment prévenir la nucléarisation de l’Union Européenne et de ses membres ? La question de cette table ronde est la grande question. Je crois avoir montré que le problème est un problème qui se heurte aux traumatismes vécus par les Européens, à une mauvaise analyse politique, ou pire à l’absence d’analyse politique, à une perception erronée de la sécurité, à la domination de la pensée magique et la méconnaissance de l’autre.

Une vraie difficulté pour les personnalités politiques en charge de responsabilités.

Une vraie opportunité pour les personnalités politiques si elles souhaitent marquer l’histoire avec un grand H en s’engageant dans le processus d’élimination initié par le Traité d’interdiction des armes nucléaires adopté le 7 juillet 2017 par l’ONU.

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Par Dominique Lalanne, publié le 24 févr. 2019, Blog : Le blog de dominiquelalanne

https://blogs.mediapart.fr/dominiquelalanne/blog/240219/quel-avenir-pour-traite-d-interdiction-des-armes-nucleaires