Fév 25

LA SUÈDE À LA PEINE AVEC SES DÉCHETS NUCLÉAIRES

La Suède a été le premier pays au monde à ouvrir en 1988 un site de stockage définitif des déchets radioactifs « à vie courte ». Trente ans plus tard, le doublement du site se heurte à des résistances tandis que l’enfouissement du combustible nucléaire, encore plus sensible, est très critiqué.

Sur les douze réacteurs suédois entrés en activité entre 1972 et 1985, quatre ont déjà été fermés (Oskarshamn 1 et 2, Barsebäck 1 et 2) et deux autres seront fermés prochainement (Ringhals 1 en 2020 et 2 en 2019). Le nucléaire fournit 41,5 % de l’électricité produite en Suède (sur un total de 158.300 GWh en 2018) et les centrales ont produit plus de 6.000 tonnes de déchets radioactifs. En Suède, les quatre propriétaires de centrales nucléaires du royaume sont tous actionnaires de SKB, la compagnie chargée du stockage des déchets radioactifs.

En ce début 2019, deux dossiers sont traités en parallèle. Le premier concerne le stockage des déchets de haute activité du combustible nucléaire pour lequel SKB propose le site d’Östhammar, à une centaine de kilomètres au nord de Stockholm, à proximité de la centrale nucléaire de Forsmark.

Le procédé sur lequel SKB travaille depuis une quarantaine d’années repose entièrement sur la géologie. Les capsules de cuivre, où les déchets nucléaires seront déposés dans de la bentonite, une argile à forte capacité d’absorption, seront enfouies à 500 mètres de profondeur dans une roche de granit homogène, non fissurée et avec très peu d’eau.

« Le maillon faible restera toujours l’humain. On doit donc conserver la possibilité de faire machine arrière » 

Pour les opposants à cette solution, il reste trop d’incertitudes liées au risque de corrosion du cuivre et au fait que la barrière de bentonite puisse perdre son effet protecteur dans certaines circonstances. Ces incertitudes sont liées aux conditions de la nappe phréatique sur le site. Selon SKB, dans un environnement sans oxygène, le risque de corrosion du cuivre est négligeable, mais la compagnie avait toutefois adopté une attitude conservative en prévoyant des cuves de 5 cm d’épaisseur.

Début 2018, le tribunal de l’environnement a finalement rejeté la proposition de SKB en l’état, estimant qu’il demeurait trop d’incertitudes d’un point de vue scientifique sur le risque de corrosion des capsules de cuivre. Une décision saluée à l’époque par le mouvement écologiste. « Cela prouve que la question des déchets n’est pas réglée, avait déclaré Johanna Sandahl, présidente de l’Association de protection de la nature. Et cela montre la solidité d’un système d’évaluation environnementale qui impose un niveau élevé d’exigence et de preuves. » Dans la foulée, la commune d’Östhammar avait annulé le référendum consultatif qu’elle prévoyait sur ce sujet.

SKB est actuellement en train de compléter à nouveau le dossier qu’elle doit remettre en avril au ministère de l’Environnement, lequel, comme c’est l’usage en Suède, consultera un certain nombre d’agences gouvernementales et d’associations avant de rendre son avis et de renvoyer le dossier devant le tribunal de l’environnement.

« Le problème en Suède est que c’est l’industrie seule qui est responsable de trouver une solution au stockage des déchets nucléaires, regrette Joakim Stormwall, porte-parole de l’association Oss (Groupe d’opinion pour un stockage définitif sûr), une ONG basée à Östhammar. Cela fait quarante ans qu’ils ont avancé cette solution et qu’ils travaillent selon cette même hypothèse. Nous pensons que l’industrie aurait dû aussi examiner d’autres possibilités, comme quand est apparue ces dernières années la solution d’enfouir les déchets à cinq kilomètres de profondeur, où l’infiltration dans la nappe phréatique fait peser moins de risques. »

« Le problème avec la profondeur est qu’à quatre kilomètres, le milieu est très abrasif. Tout se dissout beaucoup plus vite, avait expliqué Saida Laarouchi Engström voici quelques années lorsqu’elle était directrice du département d’évaluation de l’impact environnemental et des affaires publiques de SKB. Et si vous enfouissez des déchets à cette profondeur, vous aurez beaucoup plus de mal à les remonter en cas de problème. Si vous avez un conteneur coincé à 2.000 mètres de profondeur, c’est quasi insurmontable. Or, le maillon faible restera toujours l’humain. On doit donc conserver la possibilité de faire machine arrière, de remonter les containers de 500 mètres, sans qu’il y ait de conséquences inacceptables. » SKB confirme aujourd’hui qu’il ne travaille pas sur d’autres alternatives.

Risque de fuite de matières radioactives du site de stockage vers la mer 

Le second dossier concerne les déchets radioactifs de faible et moyenne activité qui sont déjà stockés depuis 1988 sur le site SFR (Dépôt final de déchets radioactifs à vie courte) de Forsmark. Le site, d’une capacité de 63.000 m3, se trouve à cinquante mètres sous le fond de la mer Baltique, le long de la côte suédoise, sur des terrains attenants à la centrale nucléaire de Forsmark et appartenant à son opérateur.

                       Le projet d’enfouissement de déchets radioactifs en profondeur de Forsmark dit SFR2.

SKB souhaite y développer un nouveau site de stockage de ces déchets, un SFR 2. « Nous voulons que le dossier soit examiné sous un autre angle car la législation a évolué depuis les années 1980 », explique Joakim Stormwall, porte-parole de l’association Oss.

À la mi-janvier, plusieurs associations environnementales réunies sur la commune se sont déclarées très préoccupées par le risque de fuite de matières radioactives du site de stockage vers la mer. Le géologue Herbert Henkel a déclaré que le substrat rocheux du site choisi est inapproprié pour stocker des déchets nucléaires, à cause de l’incertitude quant à la fragilité de la couche dans le temps. 

Par Olivier Truc (Reporterre) le 25 février 2019

https://reporterre.net/La-Suede-a-la-peine-avec-ses-dechets-nucleaires