Fév 26

IRAN : JAVAD ZARIF, LE MINISTRE IRANIEN DERRIÈRE L’ACCORD SUR LE NUCLÉAIRE, DÉMISSIONNE

Fait rare, Javad Zarif a annoncé sa décision sur Instagram, sans donner d’explication. Ministre des Affaires étrangères du président Rohani, il est dans le collimateur des conservateurs depuis que les États-Unis se sont retirés de l’accord sur le nucléaire.

Le Washington Post le décrit comme “un diplomate apprécié dans le pays et ailleurs”, adepte de “la diplomatie en souriant”. Mais si la démission annoncée lundi 25 février par Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, fait autant parler, ce n’est pas à cause de sa cote de sympathie. Son départ “pourrait renverser la politique étrangère de l’Iran à un moment critique pour la République islamique”, résume le quotidien de la capitale.

Car Zarif, un modéré, “a joué un rôle important dans les négociations sur l’accord nucléaire historique de 2015 entre l’Iran et plusieurs grandes puissances”, rappelle la BBC. “M. Zarif était le seul officiel de haut rang doté d’une profonde compréhension de la diplomatie occidentale et capable d’échanger directement avec l’Ouest”, peut-on lire dans le New York Times.

“Je m’excuse sincèrement pour mon incapacité à poursuivre mon service et pour toutes mes défaillances”, a-t-il déclaré dans un message sur Instagram. Il ne donne aucune raison pour son départ après soixante-sept mois passés à la tête de la diplomatie de son pays. “C’est probablement trop tôt” pour les connaître, suggère Middle East Eye, qui ajoute que, “vu l’opacité du système de pouvoir en Iran, il est possible qu’on ne sache jamais quelle était la vraie raison”.

Bilingue – il est diplômé de l’université de Denver et ses deux enfants sont nés aux États-Unis, note CNN –, le ministre était justement dans le collimateur des conservateurs pour son rapport à l’Amérique mais aussi pour sa coopération avec les Européens et le secrétaire d’État John Kerry, raconte la Süddeutsche Zeitung.

L’accord sur le nucléaire est-il condamné ?

Soutenu par le président Hassan Rohani, Zarif était souvent en première ligne quand le corps des gardiens de la révolution s’en prenait à Rohani, constate Ha’Aretz. Il servait de tampon face aux critiques adressées au président. Aussi Middle East Eye se demande s’il n’est pas une victime de la lutte de pouvoir interne alors que le pays traverse une crise économique grave. En partie à cause du retour des sanctions américaines décidé par Donald Trump.

En retirant les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien l’an dernier, le locataire de la Maison-Blanche a donné du grain à moudre aux conservateurs iraniens, convaincus qu’“on ne peut pas faire confiance aux Américains”, écrit le New York Times. “Le guide suprême Khamenei a été très critique envers l’accord. […] Or Zarif incarne cet accord et le rapprochement avec l’Ouest”, analyse Michael Singh, directeur à l’Institut de Washington pour une politique au Proche-Orient, dans les colonnes du Washington Post.

“On saura bientôt si sa démission visait à satisfaire les radicaux pour permettre à Rohani de finir son mandat”, annonce Ha’Aretz. Une tribune dans le quotidien israélien indique que ce départ est “une bonne nouvelle pour les radicaux d’Iran mais une mauvaise nouvelle pour l’Ouest”. Quid par exemple de l’accord sur le nucléaire, en suspens mais qui a encore une chance d’être sauvé, sans ce “ministre important qui tentait de contrebalancer les politiques du corps des gardiens de la révolution ?” Ou de la future activité du pays en Syrie et dans le Golfe ?

À moins qu’il ne s’agisse d’un coup de bluff. Après tout, dans le système iranien, la démission d’un ministre doit être acceptée par le président. Et Sina Toossi, du Conseil national irano-américain, observe sur le site de Middle East Eye que la démarche d’une annonce sur Instagram est “frappante et étrange”. Utiliser l’un des rares réseaux sociaux autorisés dans le pays “peut être une tentative délibérée de s’adresser directement au public”. Il pourrait revenir renforcé si sa démission est rejetée.

Courrier international – Paris, publié le 26/02/2019 à 05h57

https://www.courrierinternational.com/article/diplomatie-javad-zarif-le-ministre-iranien-derriere-laccord-sur-le-nucleaire-demissionne