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LES CENTRALES NUCLÉAIRES FRANÇAISES NE SONT TOUJOURS PAS AUX NORMES POST-FUKUSHIMA

L’Autorité de sûreté nucléaire a dû accorder deux années supplémentaires à EDF pour équiper ses réacteurs de groupes électrogènes « d’ultime secours ».

La filière nucléaire a-t-elle tiré toutes les leçons de la catastrophe de Fukushima du 11 mars 2011 ? En France en tout cas, les prescriptions adressées par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) aux exploitants pour renforcer leurs installations ne sont encore, huit ans après, que très partiellement mises en œuvre. Dans une décision du 19 février, passée relativement inaperçue, le gendarme du nucléaire vient ainsi d’accorder à EDF un délai supplémentaire de deux ans pour équiper l’ensemble de ses réacteurs de « diesels d’ultime secours ». Il s’agit de groupes électrogènes destinés à garantir l’alimentation électrique des sites atomiques en cas de défaillance de toutes les autres sources d’électricité.

Ces équipements font partie du « noyau dur » dont l’ASN avait demandé la mise en place, en juin 2012, au terme d’évaluations complémentaires de sûreté menées à la suite de l’accident au Japon. L’autorité de contrôle avait alors estimé que toutes les installations nucléaires françaises étaient aptes à continuer à fonctionner, mais qu’il y fallait un « renforcement significatif des marges de sûreté », afin d’accroître leur robustesse face à des événements extrêmes, tels que les séismes, les inondations ou les tempêtes.

Le principe de ce noyau dur consiste à garantir que les fonctions vitales pour la sûreté, en particulier l’alimentation en électricité et en eau, restent assurées en toutes circonstances, pour éviter une perte de refroidissement susceptible de provoquer la fusion des cœurs des réacteurs, comme à Fukushima, ou l’échauffement des combustibles placés dans les piscines d’entreposage.

« Force d’action rapide »

« Le retour d’expérience de Fukushima a conduit à un programme de travaux très important sur les installations nucléaires, avec beaucoup de chantiers menés en parallèle sur l’ensemble des sites, indique Étienne Dutheil, directeur du parc nucléaire d’EDF. Ce programme est en bonne voie. La première phase est achevée et les suivantes sont en cours de réalisation. »

Pourtant, l’essentiel reste à faire. Seule la mise en place d’une « force d’action rapide nucléaire », qui faisait partie des prescriptions de l’ASN, est aujourd’hui effective. Depuis fin 2012, cette équipe de 300 personnes, formée aux situations d’urgence et répartie entre quatre bases, à Civaux (Vienne), Dampierre (Loiret), Bugey (Ain) et Paluel (Seine-Maritime), est capable d’intervenir en moins de vingt-quatre heures sur n’importe quel site accidenté pour y apporter des matériels de secours (approvisionnement en eau et en électricité) et des renforts humains. Le déploiement de cette force spéciale a nécessité une série d’aménagements dans les différentes centrales, précise EDF.

En revanche, les diesels d’ultime secours, dont l’ASN avait demandé l’installation avant fin 2018, ne sont opérationnels que pour les deux réacteurs de la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher). Pour équiper l’ensemble de ses 54 autres réacteurs – les deux unités de Fessenheim (Haut-Rhin), dont la fermeture est prévue en 2020, en ont été exemptées –, EDF a obtenu un report de l’échéance au 31 décembre 2020.

Diesels à 2 milliards d’euros

Il est vrai qu’il ne s’agit pas de groupes électrogènes standard mais de structures lourdes – des bâtiments de 24 mètres de hauteur – devant résister à toute épreuve. « Il a fallu concevoir une réponse adaptée à la demande de l’ASN, puis acheter les diesels pour un coût total de 2 milliards d’euros, explique Étienne Dutheil. Sachant que chaque installation nécessite trois ans de travaux et d’essais, le calendrier initial n’était pas tenable. »

L’ASN considère que « les difficultés rencontrées par EDF sont avérées ». Elle n’en exige pas moins qu’en attendant la mise en service des nouveaux équipements, l’électricien « renforce ses actions visant à améliorer la fiabilité des sources électriques existantes ». Comme leur nom l’indique, les diesels d’ultime secours viennent en effet en complément des cinq sources d’alimentation dont disposent déjà les centrales nucléaires françaises (une ligne à haute tension principale, une ligne auxiliaire, deux groupes diesel et, selon les cas, un diesel supplémentaire ou une turbine à gaz), chacune devant suffire à garantir le fonctionnement des matériels de sûreté.

Autre requête de l’ASN, des systèmes d’alimentation en eau de refroidissement eux aussi « ultimes », cette eau pouvant être captée dans les nappes phréatiques ou prélevée dans des bassins. Pour l’heure, une telle source d’appoint n’est opérationnelle que pour la centrale de Flamanville (Manche), les autres réacteurs devant en être pourvus, précise EDF, en 2021.

« Grand carénage »

Reste encore la construction de centres de crise « bunkérisés », d’où pourraient être pilotés, en cas d’accident, les réacteurs et les secours. Seul le site de Flamanville en est pour l’instant doté, les autres centrales devant l’être d’ici à 2024. Si ce calendrier est respecté, douze ans auront donc été nécessaires pour mener à bien la totalité des travaux post-Fukushima.

Ce chantier se combine en fait avec le « grand carénage » destiné à prolonger de quarante à cinquante ou soixante ans la durée de vie des réacteurs, ainsi qu’avec les améliorations de la sûreté qui doivent permettre au parc français de se rapprocher des normes des réacteurs de troisième génération, c’est-à-dire de l’EPR de Flamanville, intrinsèquement plus sûr.

Pour l’ensemble de ces opérations, ainsi que la maintenance des centrales, EDF avance un coût de 45 milliards d’euros sur la période 2014-2025, soit environ quatre milliards d’euros par an. Dans son rapport de 2016, la Cour des comptes avait chiffré la facture, sur la période 2014-2030, à près de 75 milliards d’euros pour les seules dépenses d’investissement, et à 25 milliards pour les dépenses d’exploitation.

Par Pierre Le Hir (Le Monde), publié le 11 mars 2019, mis à jour à 12h49

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