Mar 11

MINUIT –2 : IL EST TEMPS DE SE SOUCIER DE L’APOCALYPSE NUCLÉAIRE

Le traité FNI de 1987 sur les forces nucléaires intermédiaires a été la clé de voûte de la sécurité européenne. Donald Trump a décidé de s’en retirer. En réponse, Vladimir Poutine fait de même. L’inquiétude monte : toute l’architecture du désarmement nucléaire est menacée, une nouvelle course aux armements s’engage. Et l’Europe pourrait redevenir un champ de bataille.

L’événement est passé presque inaperçu, confiné dans d’étroits cercles de spécialistes. Pas de débat en France, alors que le sujet est ardemment discuté en Allemagne, aux États-Unis et en Russie. Vladimir Poutine a signé, lundi 4 mars, un décret suspendant l’application par la Russie du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI). La décision russe avait été annoncée le 2 février, le jour même où les États-Unis choisissaient de sortir du traité. Dès le 20 octobre 2018, Donald Trump avait en effet créé la surprise jusque dans son entourage en clamant son intention de ne plus se plier à ce traité signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev.

 Le traité FNI est considéré comme la pierre angulaire du système de contrôle et de diminution des armements nucléaires, donc de l’équilibre stratégique entre États-Unis et Russie. Il a été le premier traité éliminant totalement une catégorie d’armements : des missiles de croisière ou des missiles balistiques tirés depuis le sol et d’une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres. En 1991, 846 missiles américains et 1 846 missiles soviétiques avaient été détruits.

Ce traité avait trois autres grandes vertus : d’abord mettre fin à la guerre froide et à la folle course aux armements entre États-Unis et URSS ; ensuite stopper la « crise des euromissiles » qui dura tout le début des années 1980 et vit l’Europe transformée en champ de bataille avec déploiement de missiles SS-20 soviétiques et de missiles Pershing américains ; enfin amorcer la construction d’une véritable architecture de traités de désarmement nucléaire (traités Start et New Start) qui ont permis en moins de trente ans de passer de près de 70 000 têtes nucléaires américaines et russes à 3 000 effectivement déployées cette année (lire ici un inventaire des forces nucléaires).

Ce traité FNI, au-delà de ses dispositions très techniques, a toujours porté une ambition politique. Évaluer au plus près la dissuasion nucléaire et l’équilibre stratégique entre les deux hyper-puissances nucléaires ; instaurer une culture commune de la vérification et du contrôle ; obliger à l’échange d’informations et à la négociation ; rappeler surtout que l’apocalypse nucléaire n’est pas un fantasme mais un risque bien réel qui demande à être géré au plus près…

C’est dire combien la décision unilatérale de Donald Trump est dangereuse, et ses conséquences porteuses de risques exacerbés de nouvelles courses aux armements ou de crises non maîtrisées. Après avoir dénoncé l’accord sur le climat, plusieurs traités commerciaux et l’accord sur le nucléaire iranien, le président américain met à bas le complexe édifice qui a permis d’éviter tout conflit nucléaire.

Car la fin du traité FNI annonce la mort d’un autre grand traité de désarmement, le traité New Start (il concerne la réduction du nombre de lanceurs et de têtes nucléaires stratégiques), qui expire en 2021. Tous les spécialistes estiment que son renouvellement est hautement improbable vu le niveau de défiance entre Washington et Moscou. Dès février 2017, Donald Trump avait d’ailleurs critiqué ce traité, estimant qu’il favorisait la Russie.

Cette décision de Trump s’inscrit dans un contexte plus large d’augmentation du budget militaire américain (720 milliards de dollars en 2018, contre environ 60 milliards pour la Russie) et de déclarations tonitruantes. Exemple : « Nous augmentons les arsenaux de pratiquement toutes les armes. Nous modernisons et créons une nouvelle force nucléaire. Et franchement, nous devons le faire parce que d’autres le font. S’ils ne s’arrêtent pas, nous serons plus avancés que jamais auparavant dans le domaine nucléaire », clamait-il le 12 février 2018 (citation à retrouver dans ce rapport Munich Security Report 2019, page 50 (pdf, 3.7 MB)).

Dans une tribune publiée par le Washington Post, George Shultz (négociateur du traité pour Ronald Reagan) et Mikhaïl Gorbatchev s’indignent de cette décision : « L’abandon du traité FNI est un pas vers une nouvelle course aux armements, il mine la stabilité stratégique, il accroît les risques de mauvaises évaluations ou d’incidents techniques pouvant mener à une guerre immensément destructive. La réponse aux problèmes qui ont surgi n’est pas d’abandonner le traité FNI mais de le préserver et de l’améliorer. »

Cet avis est très largement partagé par les spécialistes américains démocrates et républicains ayant travaillé dans les administrations précédentes. Il l’est aussi par les responsables européens qui se retrouvent, une fois de plus, spectateurs dans cette affaire alors que c’est la sécurité européenne qui est en premier lieu concernée. Va-t-on revivre une crise des euromissiles si Russie et États-Unis décident de déployer de telles armes de portée intermédiaire sur le continent européen ?

La seule dirigeante européenne à avoir publiquement élevé la voix est Angela Merkel. Présente le mois dernier à la conférence annuelle de Munich sur la sécurité, la chancelière allemande a critiqué sur un ton inhabituellement rude les choix américains. Le retrait du traité FNI ? « C’est une très mauvaise nouvelle » prise « sans concertation avec les Européens », qui seront pourtant les premiers menacés en cas de « course aveugle aux armements », a-t-elle estimé.

William Burns est un de ces experts réputés des questions stratégiques. Ancien ambassadeur à Moscou, sous-secrétaire d’État de Barack Obama, il préside aujourd’hui la puissante fondation Carnegie pour la paix internationale. Présent à Davos en janvier, lui aussi mettait en garde contre un abandon du traité. « L’année 2019 », a-t-il expliqué, « pourrait être aussi lourde de conséquences pour l’ordre nucléaire que la période qui a suivi la crise des missiles de Cuba en 1962, il y a plus d’un demi-siècle » (voir ici la vidéo de son intervention à partir de 8’45 »).

« Il est minuit moins deux minutes »

Dans un monde en proie à « l’affolement » (voir ici notre entretien avec Thomas Gomart), où les équilibres stratégiques sont bouleversés – entre autres par la Chine –, et où les « puissances carnivores », pour reprendre une formule du ministre allemand de la défense, ne masquent plus leurs ambitions brutales, cette fin programmée du système de contrôle et de désarmement ravive les cauchemars des conflits, voire de l’apocalypse nucléaire.

C’est ce que dit l’équipe du célèbre Bulletin of the atomic scientists, fondé en 1945 par les physiciens du Projet Manhattan après les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Depuis soixante-dix ans, ils ont construit l’horloge de l’Apocalypse, une évaluation scientifique et documentée des risques de destruction nucléaire. Quelle heure est-il aujourd’hui ? Minuit moins 2, ont-ils expliqué le 24 janvier, soit le niveau de risque le plus élevé jamais atteint, égal à celui de l’année 1953. Et ce avant même l’officialisation par Washington et Moscou de leur retrait du traité FNI.

« Bien qu’inchangé par rapport à 2018, ce minuit –2 ne doit pas être considéré comme un signe de stabilité, mais comme une alerte grave pour les dirigeants et les citoyens du monde entier », notent les dirigeants du Bulletin. « La situation actuelle en matière de sécurité internationale dure maintenant depuis deux ans. C’est un état aussi inquiétant que l’époque la plus dangereuse de la guerre froide, les chances de voir éclater un conflit militaire majeur se multiplient. Cette situation est trop volatile et dangereuse pour être acceptée comme un état permanent des affaires mondiales. »

Il serait trop simple d’attribuer à la fin du traité FNI et au furieux Donald Trump l’entière responsabilité d’une situation stratégique devenue extrêmement dangereuse. Dès 2013, l’administration Obama avait averti Moscou de ce qu’elle estimait être une violation du traité FNI. L’armée russe a en effet développé à partir de 2005 un nouveau missile de croisière SSC-8 ou 9M729, tiré par des lanceurs terrestres mobiles et pouvant porter une charge nucléaire. Ce missile violerait le traité, sa portée étant supérieure à 500 kilomètres. Certains renseignements font état d’une portée de 700 kilomètres, d’autres de 2 500…

Moscou a dans un premier temps nié l’existence d’un tel missile. Puis l’a reconnu… avec cette précision : le missile 9M729 a une portée de 480 kilomètres et ne viole en rien les dispositions du traité. Pour montrer sa bonne volonté, le ministère russe de la défense a même présenté au mois de janvier, aux attachés militaires étrangers, le missile 9М729, ce qui n’a pas permis pour autant de connaître le détail de ses performances.

Par cette présentation, Moscou répondait à une réunion de l’Otan, en décembre 2018, au cours de laquelle tous les États membres ont convenu que la Russie violait le traité, et ce sur la base de renseignements qui ne seraient pas seulement américains. Dans un communiqué, le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian résumait peu après la position de la France : « Avec ses partenaires et alliés, la France est parvenue à la conclusion que la Russie a développé un système de missile, le 9M729, qui viole le traité (FNI). La France regrette d’arriver à une situation dans laquelle les États-Unis ont dû notifier leur retrait du traité FNI. »

Mais la Russie a, de longue date, d’autres arguments à faire valoir. Car elle aussi dénonce la violation de ce traité par les États-Unis. Comment ? Par le déploiement depuis plus de dix ans en Europe de son fameux « bouclier anti-missile » ou EPAA. Initialement présenté comme le moyen de se protéger de tirs de missiles balistiques venus de l’Iran ou de la Corée du Nord, des éléments de ce dispositif sont aujourd’hui installés en Roumanie et en cours d’implantation en Pologne.

Or Moscou estime que ce dispositif vise également les capacités russes et peut surtout en quelques heures se transformer en un système offensif. En effet, selon les experts, le système dit Aegis Ashore ne fait pas que lancer des missiles intercepteurs. Il pourrait être employé comme lanceur de missiles de croisière. Enfin, Moscou estime qu’en déployant des drones armés à long rayon d’action, Washington viole, si ce n’est la lettre du traité (ces drones ne sont pas considérés comme des missiles de croisière), à tout le moins son esprit.

Le forcing du Pentagone et de l’industrie de l’armement

Voilà pour les « problèmes qui ont surgi », évoqués par George Shultz et Mikhail Gorbatchev dans leur tribune en défense du traité FNI. Problèmes qui ne sont en rien insurmontables, estiment la plupart des spécialistes et politiques attachés aux traités de désarmement (lire ici et cet éditorial du New York Times « Ne déchirez pas le traité »). Le nouveau missile russe n’aurait été produit qu’à une cinquantaine d’exemplaires ; les installations antimissiles pourraient donner lieu à des inspections… Bref, une négociation pourrait venir à bout des actuels contentieux et maintenir, comme le souhaitent les Européens, l’actuel système de contrôle et de désarmement.

Ce que ne veulent pas Donald Trump et le Pentagone. Car l’enjeu stratégique central pour les États-Unis est aujourd’hui de ne pas se faire chasser de la zone pacifique et de la mer de Chine méridionale. Or la montée en puissance de la Chine et le développement spectaculaire de ses moyens militaires sont une menace nouvelle, inexistante il y a trente ans. De plus, d’autres pays disposant de l’arme nucléaire, Inde et Pakistan, ont développé des arsenaux de missiles de portée intermédiaire.

Comme l’explique Bruno Tertrais, l’un des meilleurs spécialistes français des questions stratégiques, « depuis plusieurs années, le Pentagone s’inquiète du déséquilibre, selon lui, entre les arsenaux balistiques et de croisière chinois et nord-coréens et les moyens américains dans la région. Selon Washington, 95 % des quelque 2 000 missiles chinois seraient de type FNI, s’inscrivant pour la plupart d’entre eux dans le cadre de stratégies d’anti-accès ou de coercition (Taiwan). Dès lors, le traité FNI apparaissait comme une contrainte empêchant l’Amérique de se doter des moyens de défense adaptés au changement de contexte » (lire ici l’analyse de Bruno Tertrais et d’autres experts de la Fondation pour la recherche stratégique).

Allergique à tout accord qu’il n’a pas lui-même signé, Donald Trump a donc choisi de suivre les faucons du Pentagone et les puissants lobbies de l’industrie militaire. Bien d’autres responsables politiques aux États-Unis, en Europe et en Asie parlent plutôt de « refonder » les traités de désarmement des années 1980 et 1990.

Oui, les équilibres stratégiques ont été bouleversés, expliquent-ils, donc il faut élargir ses traités en amenant Inde, Pakistan, Israël et Chine à la table de négociations. C’est, par exemple, ce qu’a demandé le mois dernier Angela Merkel. L’exercice est compliqué (la Chine, à ce stade, ne veut pas de telles négociations). Les choix de Trump, en particulier la dénonciation de l’accord nucléaire avec l’Iran et la confrontation entretenue avec la Russie, le rendent impossible.

C’est donc une nouvelle course aux armements qui s’annonce, avec une multiplication des forces nucléaires intermédiaires dans le monde entier, et donc une multiplication des possibilités de conflits ou d’accidents.

« Le budget américain de modernisation des armes nucléaires devrait coûter 494 milliards de dollars entre 2019 et 2028, selon certaines estimations, avant même l’ajout de nouveaux missiles à portée intermédiaire. Tant Moscou que Pékin riposteront probablement à tous les déploiements américains de missiles à portée intermédiaire, rendant la course aux armements imprudente et coûteuse pour les États-Unis », analysent Pranay Vaddi et George Perkovitch, chercheurs à la Fondation Carnegie.

Et l’Europe ? Le silence de ses dirigeants, au moment pourtant où Emmanuel Macron parle haut et fort d’une autonomie stratégique européenne, dit leur embarras comme leur impuissance. Incapables de faire accepter une autre voie au sein de l’Otan, divisés, les dirigeants européens risquent dans les dix ans qui viennent d’assister à un sinistre remake de la crise des euromissiles.

« Oui, les Européens vont devoir se demander combien de missiles supplémentaires destinés à l’Europe ils accepteront… », note le chercheur allemand Ulrich Kühn dans une remarquable analyse à lire ici : (pdf, 1013.0 kB). Délivré du traité, Moscou va pouvoir accélérer son programme de missiles 9M729. Tout en assurant que leur déploiement n’est pas destiné à l’Europe, Vladimir Poutine s’est également dit déterminé à riposter à toute installation de missiles américains sur le sol européen. Le président polonais Duda s’est déjà déclaré prêt à accueillir sur son territoire de telles armes…

Or, dès le mois de décembre 2018, John Bolton, l’un des pires faucons de Washington, partisan acharné de la guerre en Irak et aujourd’hui conseiller national à la sécurité de Donald Trump, signait un mémorandum demandant le « développement et déploiement au plus vite de missiles de croisière lancés depuis le sol », et ce en Europe (lire cet article du Washington Post).

Comment échapper à cette folle course ? Comment faire reculer l’aiguille de l’horloge de l’Apocalypse et regagner quelques minutes ? La réponse est dans un investissement massif dans la diplomatie, la Russie n’ayant pas les moyens économiques de rivaliser avec le budget militaire américain. Il reste ainsi deux minutes pour reconstruire avec ou contre les États-Unis de Trump, avec ou contre l’Otan, un nouveau processus de désescalade, de contrôle et de désarmement nucléaire.

Par François Bonnet, publié le 8 mars 2019

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