Mar 18

SUISSE : LES COÛTS DE LA DÉSAFFECTATION DE MÜHLEBERG FONT DÉBAT

Nucléaire : En vue du démantèlement de la centrale, les exploitants se montrent confiants. Le doute sur leurs calculs subsiste.

L’exploitant de la centrale de Mühleberg, BKW, présentera mardi ses chiffres annuels. Si le groupe bernois se porte bien, l’année 2019 s’annonce cruciale. Dès décembre, l’entreprise lancera le démantèlement de sa centrale nucléaire. Une première en Suisse, qui non seulement représente un défi technique, mais également des coûts colossaux. Rien que pour Mühleberg, la facture devrait s’élever à près de 927 millions de francs pour la désaffectation de la centrale, et 1,427 milliard pour l’élimination des déchets.

Pour parvenir à régler la douloureuse, les exploitants sont tenus d’alimenter deux fonds, l’un consacré aux coûts de désaffectation et l’autre à la gestion des déchets radioactifs (OFDG), respectivement depuis 1985 et 2001. Le financement de la désaffectation serait ainsi assuré. À la fin de 2017, les deux fonds comprenaient 7,7 milliards. BKW, qui est tenu d’assumer entièrement les coûts du démantèlement de Mühleberg, comptait le 31 décembre 2018 des provisions s’élevant à 1,5 milliard. «Les fonds pour la désaffectation sont entièrement assurés, garantit son porte-parole, Gilles Seuret. Quant à la mise à disposition des moyens pour la gestion des déchets, elle s’effectue conformément au plan par le dépôt des provisions et par des versements dans le fonds de gestion des déchets

Révision controversée

Tout roule, donc? Non, évidemment. Les exploitants des centrales sont fortement opposés à un point de la révision de l’OFDG, mise en consultation jusqu’au 20 mars. Celui-ci prévoit l’abaissement des rendements des deux fonds de 2% à 1,6%. «Cette baisse n’est pas appropriée, martèle Gilles Seuret. Jusqu’à présent, la moyenne à long terme des rendements réels des deux fonds était de respectivement 4,25% et 3,57%. BKW estime qu’il n’y a aucune raison de faire les calculs sur la base de rendements réels aussi bas que ceux évoqués.» Les exploitants calculent ainsi que dans ce cas, ils seraient contraints de verser des contributions supplémentaires de plusieurs millions – «et ce, sans gain de sécurité, sur des décennies et sans restitution en cas de couverture excédentaire des fonds, ajoute Gilles Seuret. Or, ces moyens feront défaut aux sociétés pour permettre la restructuration du système énergétique suisse.»

Autre son de cloche chez les antinucléaires. Pour eux, le problème principal réside dans l’inexpérience en matière de démantèlement de centrales nucléaires, et donc dans l’évaluation des coûts. Prudence extrême doit être de mise. «L’abaissement des taux de rendements permet une plus grande sécurité, approuve Florian Kasser, spécialiste du nucléaire chez Greenpeace. Les marchés financiers sont extrêmement fluctuants. Les rendements actuels évoqués par les exploitants sont effectivement très bons, car la Bourse se porte bien depuis plusieurs années. Mais si l’on avait fait ces calculs en 2010-2011, après le début de la crise de 2009, les résultats seraient déjà bien différents!» Florian Kasser souligne en outre le «cadeau» reçu par les exploitants dans cette même révision, à savoir la suppression du supplément de sécurité forfaitaire de 30%. Depuis 2015, en effet, l’ordonnance prévoit à titre préventif un supplément forfaitaire de 30% sur les coûts totaux de démolition des sites de production. Considérant que les méthodes de calcul de coûts se sont affinées, le Conseil fédéral la juge désormais caduque.

Marge d’erreur de 70%

Spécialiste de la question des sites de stockage de déchets radioactifs, le géologue Marcos Buser hausse les épaules. «Cette suppression ne me dérange pas vu qu’une marge de 30% était de toute façon absolument irréaliste, ironise-t-il. La marge d’erreur est difficile à calculer, car elle est extrêmement aléatoire. Mais selon des études très poussées et mes propres calculs, une marge d’erreur se situant entre 60% et 70% commence à être acceptable.» Marcos Buser donne l’exemple du démantèlement et l’assainissement du site de la décharge industrielle de Bonfol (JU), dont les coûts sont passés d’un calcul de 200 millions à une dépense finale de 380 millions. «Et dans ce cas, le projet était extrêmement détaillé, ajoute le géologue. Ce qui n’est pas, et de loin, le cas du nucléaire. S’ajoute à cela la gestion extrêmement compliquée des déchets, dont on ignore encore beaucoup

L’évaluation des coûts du démantèlement a effectivement été constamment revue à la hausse depuis vingt ans. Le démantèlement de l’ensemble des centrales nucléaires suisses et la gestion des déchets radioactifs se calculaient à environ 13 milliards début 2000, puis à 20,6 milliards en 2011. Aujourd’hui, nous sommes montés à 24 milliards. «L’industrie du nucléaire a tout intérêt à jouer la montre et le calcul approximatif, sinon cela leur coûterait bien trop cher, commente Marcos Buser. Au final, il reviendra aux générations futures de payer, et c’est peu correct

Le Forum nucléaire suisse, lui, assure que «des experts indépendants nationaux et internationaux le confirment après vérification: les estimations des coûts de désaffectation et de gestion des déchets sont solides, fiables et robustes!» Preuve en est, ajoute l’association des exploitants, que le DETEC ne voit «aucun élément lui permettant de mettre en doute le résultat de l’évaluation effectuée par les experts indépendants. Le financement de la désaffectation et de gestion des déchets tient le cap.» (24 heures)

Par Lucie Monnat, créé le 18.03.2019 à 06h43

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