Mar 20

FUKUSHIMA. LE REGARD ENGAGÉ D’UN JOURNALISTE JAPONAIS (Lannion le 21 mars)

À l’initiative de Sortir du nucléaire-Trégor, le film « Fukushima – Le couvercle du soleil » sera projeté ce jeudi soir au cinéma Les Baladins à Lannion. Kolin Kobayashi, journaliste japonais en poste à Paris, animera le débat qui suivra la séance. 

Vous souvenez-vous où vous étiez et ce que vous faisiez le jour de la catastrophe nucléaire de Fukushima ?

J’habite en France depuis 1970. J’étais à Paris quand j’ai appris le matin très tôt, par l’appel d’une militante du réseau Sortir du nucléaire, que quelque chose n’allait pas à Fukushima. J’ai alors commencé à travailler, en collaboration avec mes collègues japonais sur place, qui sont allés mesurer la radioactivité le deuxième jour de l’accident.

Avez-vous pris immédiatement conscience de l’ampleur de cette catastrophe ?

Au premier jour, non. Je pensais qu’un seul réacteur était entré en fusion, mais jamais que trois avaient pété ! C’était la première fois dans notre histoire, mondialement.

Quelle a été votre réaction ?

J’étais complètement bouleversé, choqué. J’avais déjà été alerté en travaillant pour la revue de photojournalisme Days Japan. Nous avions fait un numéro spécial en janvier 2011, donc deux mois plus tôt, pour avertir de la probabilité d’avoir une triple catastrophe, c’est-à-dire un tremblement de terre, un tsunami et un accident nucléaire, sur une autre centrale près du Mont Fuji au bord de l’océan Pacifique.

Vous n’étiez donc pas complètement surpris ?

Oui. J’avais très peur depuis cet avertissement lancé par des sismologues. Je m’attendais à un accident majeur, mais je ne pensais pas qu’il arriverait aussi tôt que ça.

Vous-même militiez déjà contre le nucléaire ?

J’étais opposant depuis longtemps au nucléaire militaire et sur la question du nucléaire civil, j’ai pris vraiment conscience après Tchernobyl.

Le traumatisme est-il toujours aussi vif pour la société japonaise ?

Bien sûr, parce que l’accident n’est pas terminé. On est toujours sous l’état d’urgence nucléaire. On n’a pas amélioré la situation, on n’arrive pas à confiner la radioactivité. Depuis huit ans, il y a des fuites radioactives en quantité importante dans l’air, dans la mer, au sol. La grande majorité des Japonais sont tout à fait conscients de ce qui se passe.

Pourtant, l’État japonais laisse entendre que les habitants pourraient retourner sur place…

C’est une propagande pro-nucléaire. La commission des Droits de l’Homme de l’Onu vient de demander d’arrêter d’appeler au retour dans la zone contaminée.

Si les citoyens ne se réveillent pas, les choses seront toujours bloquées.

Ce week-end, des manifestations en faveur du climat ont eu lieu dans de nombreuses villes françaises, dont Lannion. Qu’en pensez-vous ?

La mobilisation, surtout des jeunes, c’est très bien pour l’avenir. Les gouvernements sont souvent un peu liés avec les intérêts des entreprises, du patronat. Si les citoyens ne se réveillent pas, les choses seront toujours bloquées.

À propos du réchauffement climatique, certains mettent en avant le fait que le nucléaire est une énergie qui ne produit pas de gaz à effet de serre. Comment réagissez-vous à cet argument ?

Je rejette cet argument venu du lobby nucléaire. Ce n’est pas forcément le réacteur nucléaire qui émet du CO2, mais au cours de l’extraction de l’uranium dans les mines, on fabrique beaucoup de CO2. Et toutes les procédures jusqu’à la fabrication du combustible dégagent pas mal de CO2. Donc le nucléaire n’est pas 100 % propre de ce point de vue là.

Il faut la volonté politique et économique pour sortir de cet étau nucléaire (…).

Comment sortir du nucléaire pour un pays comme la France qui en est très dépendant, et quand le développement des énergies renouvelables, comme les éoliennes sur terre ou en mer, rencontre aussi des oppositions ?

Il faut la volonté politique et économique pour sortir de cet étau nucléaire qui nous oblige à nous occuper, des centaines de milliers d’années, des déchets radioactifs qui resteront sur la terre. Évidemment, la transition vers les énergies renouvelables n’est pas toujours facile, mais en même temps, c’est la seule issue pour être dégagé du risque d’un grand accident nucléaire comme Fukushima. Un tel accident peut se produire n’importe où, n’importe quand, dans tous les pays qui se développent avec le nucléaire.

La France et le Japon s’accrochent encore au nucléaire, mais si on réfléchissait bien aux dégâts, à la gravité, à l’ingérabilité d’un accident majeur, il faudrait vraiment décider une autre orientation pour résoudre le problème énergétique. Dans la période de transition, on serait probablement obligé de revenir à l’utilisation des centrales au fioul ou au gaz, mais cette période pourrait être très courte si on décide vraiment d’investir dans le solaire, l’éolien ou d’autres sources d’énergies naturelles. Et fondamentalement, il faut penser à économiser la consommation d’électricité.

Pratique

Projection du film « Fukushima – Le couvercle du soleil », ce jeudi 21 mars à 20 h 30, au cinéma Les Baladins à Lannion. Entrée : 7,90 € ; tarif réduit, 6,70 €. Contact : Sortir du nucléaire-Trégor, tél. 06 86 22 58 88 ; courriel : sdn-tregor@laposte.net

Article publié le 20 mars 2019 à 17h24

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