Mai 05

NUCLÉAIRE : THE FRENCH CONNECTION

Avant-propos

Depuis que les armes nucléaires existent, la modernisation des armes nucléaires ne cesse de se poursuivre et ce malgré des engagements juridiquement contraignants en matière de désarmement.

Le risque d’utilisation d’arme nucléaire augmente et une nouvelle tendance se dessine pour une nouvelle course aux armements nucléaires. Derrière cette dangereuse nouvelle course se cache des entreprises privées qui profitent de cette mise en danger de l’humanité, en jouant avec notre survie. Neuf pays sont dotés d’armes nucléaires et développent de nouvelles capacités qui rendent leur utilisation plus probable.

Ce rapport explique comment le secteur privé est impliqué dans la fabrication des armes nucléaires. C’est la preuve qui appuie l’appel à l’action, y compris de la part du secteur privé, pour qu’il cesse de fabriquer ces armes.

Avec l’évolution de la technologie, une fois de plus, l’histoire est à un tournant dans le domaine des armes nucléaires. Les États-Unis et la Russie ouvrent la voie à une nouvelle course aux armements, qui sera encore plus dangereuse et imprévisible, que celle qui eut lieu pendant la guerre froide. Qu’il s’agisse de détruire des côtes entières ou de réduire le tabou qui existe depuis des décennies contre l’utilisation des armes nucléaires, la menace augmente.

Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), qui suscite un espoir, est soutenu par une large coalition de gouvernements, d’organisations internationales de la société civile et du secteur privé. Nous sommes face à la manifestation de gouvernements responsables et d’individus qui cherchent à mettre fin à la menace que les armes nucléaires font peser sur les villes, sur les populations civiles, les familles. Ce traité (TIAN) offre un changement radical du cours de notre histoire, un changement qui permettra de ne pas terminer notre « Histoire » sous une pluie de nuage atomique …

Ce document rapporte ainsi ’implication d’entreprises dans la production d’armes nucléaires, certaines armes devant par ailleurs pouvoir être utilisées au moins jusqu’aux années 2070. Ce document met ainsi l’accent sur les contrats liés à de nouveaux types d’armes, y compris des armes dotées de nouvelles capacités (et souvent dual) créant donc un risque d’utilisation plus fort.

Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires offre une issue à cette nouvelle course aux armes nucléaires. Il offre une alternative au cauchemar nucléaire dans lequel nous nous précipitons. Le TIAN s’adresse aux gouvernements, mais toute la société peut s’engager en faveur d’un monde sans armes nucléaires. Le moment est venu de déclarer qu’il n’y a plus d’investissement à réaliser au sein de ces entreprises qui fabriquent des bombes destinées à nous détruire, et qu’il est temps de prendre un nouveau positionnement économique. Dans le cas contraire, le statu quo risque de déboucher sur une guerre nucléaire.

Sommaire

Les gouvernements disposent de contrats d’un montant  minimum de 116 milliards de dollars (102 milliards d’euros) avec des entreprises privées française, indienne, italienne, hollandaise, britanniques et américaines pour produire, développer et stocker des armes et système d’armes nucléaires. Des sociétés détenues par la Chine et en lien avec la production d’armes nucléaires ont commencé à collecter des fonds à travers des émissions d’obligations. Les programmes nucléaires d’Israël, du Pakistan, de la Corée du Nord et de la Russie ne sont toujours pas transparents.

Les sociétés complices

Ce rapport fournit les profils complets de 28 sociétés privées en lien avec la production d’armes et de systèmes d’armes nucléaires. Du fait d’une plus grande transparence pour les contrats réalisés aux États-Unis, nous observons que la plupart de ces 28 sociétés ont investi dans l’arsenal américain. Cependant, il y a aussi des informations sur des sociétés qui sont liées aux arsenaux français, indiens et britanniques. Le rapport complet contient également un profil sommaire de 11 autres sociétés, y compris une société chinoise, dont les activités liées aux armes nucléaires sont hors du champ de recherche, mais restent pertinentes pour dresser le portrait de l’industrie mondiale des armes nucléaires.

C’est la première fois qu’une société chinoise est citée. La CNNC – China National Nuclear Corporation – est en dehors du champ de cette recherche (elle est détenue par l’État chinois), mais puisqu’elle a récemment créé une émission d’obligation, certaines informations sont publiées ici pour attirer l’attention sur la transparence et l’inter-connectivité croissante de sociétés liées au marché des armes nucléaires, également détenues par l’État chinois.

Il y a très peu de sociétés qui se démarquent au niveau de leurs activités générales liées aux armes nucléaires, avec des contrats en cours pesant des milliards. Par exemple, Huntington Ingalls Industries, qui est en lien avec plusieurs entreprises du marché américain des armes nucléaires, compte pour plus de 28 milliards de dollars de contrats en cours. Lockheed Martin est juste derrière, avec plus de 25 milliards de dollars.

Ce rapport fournit donc des informations sur les contrats en cours liés à la production de composants clés des armes nucléaires. Les avions et sous-marins sont hors du champ de ce rapport. Toutefois, les entreprises qui produisent des avions et des sous-marins conçus pour transporter des armes nucléaires participent souvent à d’autres activités de production d’armes nucléaires. Par exemple, Lockheed Martin, qui produit actuellement le F35 (Joint Strike Fighter), dont une variante sera certifiée pour le largage d’armes nucléaires, est inclus dans ce rapport en raison de contrats en cours, pour plus de 7,9 milliards de dollars (6,9 milliards d’euros), concernant des missiles nucléaires américains et britanniques.

La nouvelle course aux armes nucléaires

Malgré des appels à travers le monde pour le désarmement nucléaires, de nouvelles armes nucléaires sont développées dans tous les pays disposant de cette technologie. Ce rapport comprend des informations sur un certain nombre d’armes, y compris les armes américaines stratégiques sol/sol, le successeur français de l’ASMPA, soit le futur ASN4G, et les efforts indiens pour développer leurs missiles balistiques pour des sous-marins. En outre, les efforts de construction de missiles balistiques hypersoniques lancés par sous-marins, comme ceux prévus dans le cadre d’un contrat de 109,5 millions de dollars (95,9 millions d’euros) au sein du Charles Stark Draper Laboratory, sont examinés à travers les profils des entreprises concernées.

Certaines armes nucléaires dites à faible rendement décrites dans la Nuclear Posture Review  (2018) des États-Unis sont également en cours d’élaboration. Par exemple, la National Nuclear Security Administration des États-Unis a commencé la construction (à l’usine Pantex, au Texas) de la première ogive W76-2. La conversion des ogives W76-1 en ogives W76-2 coûtera au minimum 125 millions de dollars (110,1 millions d’euros). Les entrepreneurs privés impliqués dans ces travaux font partie du Consolidated Nuclear Services LLC (CNS), une coentreprise dirigée par Bechtel comprenant Leidos, ATK Launch Systems (qui fait maintenant partie de Northrop Grumman), SOC, et Booz Allen Hamilton comme sous-traitant.

Beaucoup de contrats en cours cités dans ce rapport ont été conclus en 2015 et doivent expirer en 2020. Cependant, certains contrats liés aux armes nucléaires ont été conçus avec un cadre temporel bien plus large. Par exemple, le contrat relatif à un composant clé pour le lancement des ICBM américains a été fabriqué pour conserver les missiles dans une capacité d’état de lancement jusqu’en 2075. Certains contrats sur les missiles Trident ont été imaginés pour garder un système totalement fonctionnel jusqu’en 2042. Généralement, cependant, la plupart des contrats sont envisagés avec des paliers de 5 à 10 ans, et sont régulièrement modifiés pour couvrir le dépassement des coûts, les délais de livraison et les projets supplémentaires. Les contrats sont en évolution constante, et un contrat initialement conclu pour un certain montant peut être réévalué à la hausse sur quelques semaines…

En 2018, des contrats surprenants ont été signés, préparant le terrain pour la production américaine future de produits fissiles. Prétendument conclu pour l’extraction du tritium, le contrat d’un montant de 505 millions de dollars (427,5 millions d’euros), octroyé en septembre 2018 à une filiale de BMW Technologies, portait sur des activités décrites par le gouvernement américain pour « fournir une source fiable et économique d’uranium enrichi sans obligation », sans restrictions d’utilisation pacifique, au moins jusqu’en 2025.

Après des années à se plaindre à propos des prestataires en charge du laboratoire, Huntington Ingalls Industries a repris la gestion et les opérations du Laboratoire Los Alamos National en 2018, pour un contrat de 5 ans estimé à 2,5 milliards de dollars américains (2,2 milliards d’euros) annuel. Cependant, ces mêmes prestataires qui avaient été réprimandés pour leur faible rendement, y compris BMW Technologies, ont encore leur place au sein du Laboratoire National Lawrence Livermore, en Californie.

Les armes nucléaires américaines en Europe

On estime à 180 le nombre de bombes nucléaires B61 actuellement déployées par les États-Unis dans des bases aériennes de cinq pays européens (Kleine Brogel en Belgique, Buechel en Allemagne, Aviano et Ghedi en Italie, Volkel au Pays-Bas et Incirlik en Turquie). Malgré l’opposition d’une majorité de ces populations à ce stationnement d’armes, des travaux sont en cours pour remplacer les bombes B61 par une nouvelle version, la B61-12. L’organisation The Federation of American Scientists à indiqué que le projet B61-12 accuse un retard de deux à cinq ans, alors même que déjà de nouveaux plans pour la B61-13 sont prévus pour 2038 !

Trois des entreprises nommées dans le rapport participent aux activités de production de la B61-12. Boeing produit le kit de queue dans le cadre d’un contrat de 185 millions de dollars (163 millions d’euros). Honeywell International exploite et gère le Sandia National Laboratory qui a conçu le nouveau matériel pour la bombe, et la Huntington Ingalls Industries assure les opérations de fabrication. Selon les termes du contrat les kits d’empennage de la B61-12 conçus par Boeing devraient être prêts en mai 2019. Ces armes seront déployées en dehors des États-Unis, mais on ne sait pas encore quand elles seront livrées sur le continent Européen. Une autre société, Atlantic CommTech, a obtenu un contrat en 2016 pour moderniser le système de stockage et de sécurité (bunker) des armes sur les bases européennes ; ces travaux doivent être terminés en octobre 2020.

Ces nouveaux contrats, ces nouvelles armes et la nouvelle répartition des ressources financières montrent qu’une nouvelle course aux armements nucléaires est en marche.

Description sommaire des principaux producteurs d’armes nucléaires : 

Airbus est une société néerlandaise qui participe à la maintenance et au développement de plusieurs missiles nucléaires pour l’arsenal nucléaire français par l’intermédiaire d’Ariane Group, une joint-venture avec la société française Safran. Airbus fait également partie de la joint-venture MBDA qui fournit des missiles air-sol à moyenne portée, également pour l’arsenal français.

BAE Systems, sur  la base de contrats en cours (octobre 2014 à 2021) auprès des États-Unis et du Royaume Uni, réalise pour un montant de 368,7 millions de dollars US (328 millions d’euros) des composants clés des missiles balistiques Trident II (D5).  BAE a également un contrat de 951,4 millions de dollars US (830,8 millions d’euros) avec l’US Air Force pour le système balistique Minuteman III, qui sera opérationnel jusqu’en 2022. BAE participe également directement au développement de l’arsenal nucléaire de la France, par l’intermédiaire de MBDA Systems, avec le développement du missile air-sol à moyenne portée ASMPA et son successeur l’ASN4G.

Safran est une société française et deux de ses filiales (Snecma et Sagem) développent des composants clés pour les missiles nucléaires M51 français. Safran fait également partie de la joint-venture avec la société néerlandaise Airbus, en charge de la production et de la maintenance du système de missiles dans son ensemble. Cette joint-venture est également chargée d’exécuter les tâches prévues au budget 2019 du ministère français de la Défense pour la livraison, après 2019,  de 3 systèmes ASMPA modernisées.

Constructions Industrielles de la Méditerranée (CNIM) est nommée pour la première fois car de plus amples informations sur les composants clés spécifiquement conçus pour l’arsenal nucléaire français sont disponibles. CNIM conçoit et fabrique les systèmes de lancement des missiles M51.

La liste complète incluse les sociétés suivantes :

  • Aerojet Rocketdyne
  • Bechtel
  • Bharat Dynamics Limited
  • Boeing
  • BWX Technologies
  • Charles Stark Draper Laboratory
  • Fluor
  • General Dynamics
  • General Dynamics Electric Boat
  • Honeywell International
  • Huntington Ingalls Industries
  • Jacobs Engineering
  • Larsen and Toubro
  • Leidos
  • Leonardo

Par Susi Snyder, (responsable du programme de désarmement nucléaire pour la paix aux Pays-Bas.)

https://www.dontbankonthebomb.com/2019-producers-avant-propos/