Mai 06

IRAN : « LES SANCTIONS AMÉRICAINES RISQUENT DE RENFORCER LES PLUS DURS DU RÉGIME »

Washington a mis fin ce 2 mai 2019 aux dérogations qui permettaient à huit pays, dont la Chine, l’Inde, l’Italie ou encore la Grèce, d’importer du pétrole iranien. En imposant de nouvelles sanctions contre l’Iran, les États-Unis veulent empêcher toutes les exportations pétrolières du pays. Les recettes liées à la manne pétrolière représentent le principal revenu de l’État iranien. Le régime pourra-t-il tenir ? Éléments de réponses avec Thierry Coville, spécialiste de l’Iran.

TV5MONDE : Est-ce que l’économie de l’État iranien peut tenir sans la manne pétrolière ?

Thierry Coville : Le pétrole représente près de 80 % des exportations iraniennes. L’exportation du baril de pétrole assure la rentrée des devises nécessaires pour le fonctionnement de l’économie.

Le pétrole, notamment via la société publique chargée d’exploiter les ressources en hydrocarbures, contribue pour près de 60 % des recettes de l’État. Les exportations de pétrole ont commencé à baisser il y a plus d’un an, depuis la décision de Donald Trump de sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Elles sont passées de 3,2 millions de barils jour à 1,9 million en quelques mois. Une baisse de plus de 40 % !

Les recettes de l’État iranien ont déjà fondu de 25 %. Le pays est entré en récession. L’inflation a connu son plus haut niveau fin 2018 avec une hausse des prix de près de 50 %. L’économie iranienne dépend du pétrole et s’attaquer à cette ressource crée une situation d’asphyxie de l’activité du pays. 

Comment est perçue cette crise au sein de la société iranienne ?

T.C : Le climat est très tendu pour les Iraniens. Les prix de tous les produits de première nécessité sont également repartis à la hausse. Un sentiment d’abattement s’est emparé de la population. C’est un vrai choc psychologique. L’accord de Genève et l’arrivée d’entreprises étrangères avaient suscité un vrai espoir. La sortie de l’accord et la mise en place de nouvelles sanctions ont ruiné les espoirs de nombreux Iraniens.

>> À lire : Face aux sanctions américaines, Rohani appelle les Iraniens à l’unité

L’industrie pétrolière et gazière représente un peu plus de 20% de la richesse produite dans le pays. Ici, le champ gazier de South Pars, partagé entre le Qatar et l’Iran.

© Creative commons, libre de droits

Qu’espère Donald Trump ? Une chute du régime qui passerait par une explosion sociale ?

T.C : Trump espère que de gigantesques manifestations comme en 2017 peuvent arriver à renverser le régime (ndlr : une série de manifestations contre la corruption du régime avaient eu lieu dans tout le pays). Il espère que le climat social et économique va pousser des millions d’Iraniens dans la rue, pour signifier leur colère contre les mollahs au pouvoir depuis 1979.

Trump imagine que le pays est un bloc monolithique. C’est un calcul simpliste. Beaucoup d’Iraniens n’aiment pas le régime mais beaucoup d’entre eux, en dehors de toute prise de position idéologique, restent nationalistes. Une grande partie de l’opinion publique aura plus tendance à blâmer l’Amérique de Donald Trump que le régime proprement dit. « Donald Trump espère que le climat social et économique va pousser des millions d’Iraniens dans la rue, pour signifier leur colère contre les mollahs au pouvoir depuis 1979. »

Cette politique américaine risque surtout de renforcer les plus durs au sein de l’appareil d’État, au détriment des modérés, partisans de négociations avec la communauté internationale. De nombreuses voix radicales en Iran s’élèvent pour réclamer une sortie de l’accord sur le nucléaire passé à Genève avec la communauté internationale. Le risque est de voir cette frange dure imposer sa ligne politique.

Pour le moment, le Guide suprême, Ali Khamenei, veut rester dans le cadre de l’accord sur le nucléaire mais cela peut changer si l’Iran reste durablement isolé, ou si le régime se sent menacé dans son existence. Le discours des plus radicaux est de dire : « l’Iran a joué le jeu. Nous avons accepté que la communauté internationale puisse avoir un droit de regard sur notre programme nucléaire et l’Iran, loin d’être récompensée, est sanctionnée économiquement ». Les plus durs du régime peuvent trouver un écho au sein du régime en soulignant l’échec de la politique de négociation et d’ouverture vers la communauté internationale.

Des étudiants iraniens manifestent devant l’ambassade américaine d’Iran lors de la révolution de 1979. Ils dénoncent le soutien de Washington au régime du Shah. AP/Archives

Quelle porte de sortie existe-t-il pour l’Iran ?

T.C : Les exportations de pétrole vont continuer à chuter. On ne voit pas de grandes compagnies pétrolières internationales comme Total acheter du pétrole iranien, sous peine de ne plus pouvoir commercer avec les États-Unis, ou tout simplement ne plus être autorisées à faire des affaires en dollars, la monnaie des échanges mondiaux, en cas de partenariat économique avec l’Iran.

>> À lire : Crise monétaire en Turquie, sanctions contre l’Iran : le dollar, arme politique de Trump

Les sanctions américaines font mal car elles conjuguent l’arme du dollar avec l’interdiction d’acheter du pétrole iranien. Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, tient une politique très anti-iranienne depuis son arrivée au pouvoir. L’Arabie saoudite pourrait augmenter sa production pour compenser la chute des exportations de brut iranien.

Pour l’instant, la Chine continue de se fournir en brut iranien. Est-ce que Trump, dans le cadre des négociations commerciales, va demander à la Chine d’arrêter tout achat de pétrole à Téhéran ? C’est possible. Mais on voit mal pour l’instant Pékin lâcher l’Iran, l’un des maillons du projet chinois des nouvelles routes de la soie. L’Iran se retrouve globalement sans beaucoup de marges de manœuvre, à l’exception de mesures de rétorsion.

Les plus durs du régime iranien plaident pour une fermeture du détroit d’Ormuz, ce qui bloquerait toute exportation de brut dans le Golfe persique, de pays adversaires comme l’Arabie saoudite. Pour l’instant, ceux qui tiennent le pouvoir ne veulent pas rentrer dans cette logique de confrontation.

L’Iran et les États-Unis : 40 ans de relations conflictuelles

Le 4 novembre 1979, sept mois après la proclamation de la République islamique, des étudiants islamistes prennent d’assaut l’ambassade des États-Unis à Téhéran. 52 personnes seront retenues en otage pendant 444 jours.

Le 7 avril 1980, Washington rompt les relations diplomatiques et impose un premier embargo commercial, dix mois avant la libération des derniers otages. 

Le 30 avril 1995, un embargo économique total américain est décrété contre l’Iran, un pays « en quête d’armes nucléaires », selon l’administration de Bill Clinton.

Le 29 janvier 2002, George W. Bush place l’Iran parmi les pays de « l’Axe du mal » soutenant le terrorisme.

En 2009, Barack Obama tente un timide rapprochement avec Téhéran. La réélection d’Ahmadinejad à la présidence met fin à cette première tentative. L’élection de Hassan Rohani en 2013, un modéré, relance les discussions entre les deux pays sur le programme nucléaire iranien.

Le 14 juillet 2015, l’Iran et les grandes puissances concluent un accord historique mettant fin à douze années de tensions autour du dossier nucléaire iranien. L’accord prévoit une levée progressive des sanctions en échange de garanties. L’une d’elles étant que Téhéran ne se dote pas de l’arme atomique.

Cet accord est déchiré le 9 mai 2018 par Donald Trump. L’administration américaine rétablit la politique d’embargo contre l’Iran. Toute entreprise étrangère commerçant en dollar avec l’Iran s’expose notamment à des sanctions américaines. Huit pays, comme la Chine, l’Inde ou encore la Turquie, bénéficiaient d’une dérogation pour l’achat de pétrole iranien. Donald Trump vient de mettre fin à ces dérogations, le 23 avril 2019.

Par Pierre Desorgues, publié le 03 mai 2019, mise à jour 05.05.2019 à 13h18

https://information.tv5monde.com/info/iran-les-sanctions-americaines-risquent-de-renforcer-les-plus-durs-du-regime-298322

Note : Thierry Coville est chercheur à l’Iris, l’Institut de relations internationales et stratégiques. Il a dirigé le numéro spécial de la Revue internationale d’études du développement sur « l’économie politique de la république islamique d’Iran » publié en 2017. Il travaille également sur la problématique des économies pétrolières.