Mai 23

CONTROVERSE : FAUT-IL ENFOUIR LES DÉCHETS NUCLÉAIRES LES PLUS DANGEREUX  ?

ENTRETIEN. La députée Émilie Cariou (LREM) remet en cause l’enfouissement des déchets nucléaires tant que d’autres techniques n’ont pas été étudiées.

Le site de Bure, dans la Meuse, a été choisi par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) pour enfouir à jamais les déchets radioactifs les plus dangereux par 500 mètres de fond. Baptisé Cigéo (centre industriel de stockage géologique), le projet a suscité une levée de boucliers. Les parlementaires tentent de reprendre la main via l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques. La députée meusienne Émilie Cariou (LREM) a été nommée rapporteure pour en évaluer la pertinence. Son premier constat est mitigé…

Le Point : Le projet Cigéo d’enfouissement en profondeur des déchets nucléaires à Bure doit-il voir le jour  ?

Émilie Cariou : À ce stade, il est difficile de déterminer si cette solution d’enfouissement est la meilleure. Élue dans la Meuse, où est présent le laboratoire de l’Andra, j’ai souhaité intégrer l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) pour travailler sur les questions nucléaires et ainsi évaluer le projet Cigéo. Cela fait donc aujourd’hui presque deux années que je travaille sur ces questions, j’ai été nommée, par Cédric Villani et les membres de l’office, rapporteure pour l’évaluation du plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR).

Du 17 au 27 septembre 2019, un débat national aura lieu en prévision de l’élaboration du 5ème plan national de gestion des matières et déchets radioactifs. Il y a là pour chacun d’entre nous une opportunité de se saisir de ces questions. Je suis issue d’une génération qui n’a pas fait le choix du nucléaire, mais nous devons aujourd’hui en gérer les déchets. (NDLR : plus ceux que nous continuerons de produire tant que vous ne vous y opposerez pas plus qu’aujourd’hui)

Pourquoi la France n’essaie-t-elle pas l’autre technique, l’enfouissement en subsurface (dans un tunnel, par exemple), comme en Allemagne ?

La loi de 1991 fixe trois pistes pour répondre au défi des déchets radioactifs. Très vite, une des trois pistes a été creusée : celle de l’enfouissement, comme dans le projet Cigéo. L’Andra a été créée avec pour seule mission de mener les recherches sur cette piste. Les deux autres solutions ont été confiées au CNRS et au CEA, dont les missions sont bien plus larges.

Sur le stockage profond, un seul type de sol a été testé, le sol argileux. Les recherches sur le stockage profond en sol graniteux n’ont pas été faites compte tenu de l’impossibilité de trouver un site d’étude, comme l’a rappelé l’Association nationale des comités et commissions locales d’information (Anccli). En Suède et en Finlande, c’est ce choix qui a été fait. 

Il est donc difficile de déterminer si cette solution est la meilleure puisqu’un seul laboratoire a été créé. Il serait intéressant que de véritables recherches soient menées sur le stockage en subsurface, qui a l’avantage d’être réversible, et sur la séparation-transmutation. Gérard Mourou, Prix Nobel de physique, a récemment rappelé le potentiel de cette technologie pour le traitement des déchets radioactifs (ce qui permettrait de réduire la radioactivité de 30 millions d’années à 30 minutes, NDLR). L’énergie nucléaire française a une soixantaine d’années, mais les déchets générés dureront des centaines de milliers d’années. La décision concernant le traitement des déchets mérite d’être posée avant d’être tranchée : nous pouvons creuser les solutions avant de nous engager dans des choix, rappelons-le, irréversibles.

Quels sont les risques du projet Cigéo pour les habitants ?

L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), organe public indépendant, fait un travail de grande qualité pour veiller à la sécurité et à la sûreté de l’ensemble des sites nucléaires français. Aujourd’hui, concernant les conditions de sûreté du projet Cigéo, le risque d’incendie sur les déchets bitumeux, qui représentent 18 % des déchets, a été relevé. Ce projet ne verra donc le jour que si l’ensemble des conditions de sécurité et sûreté sont réunies.

Quel dédommagement le département de la Meuse a-t-il reçu pour le site de Bure et que fait-il de ces sommes ?

Le projet Cigéo est un des plus gros projets industriels que le pays ait connus depuis des décennies. Néanmoins, aujourd’hui, il est loin d’avoir apporté le développement économique promis à notre département. Pour l’acceptabilité de ce projet, des fonds ont été versés à notre département depuis une quinzaine d’années à travers un groupement d’intérêt public (GIP).

Les départements concernés ont donc chacun à disposition une enveloppe annuelle de 30 millions d’euros. Il manque cependant la vision structurante à laquelle le territoire pouvait prétendre.

La Meuse a été très meurtrie par les guerres mondiales et ses sols sont et seront encore très longtemps pollués par celles-ci. Aujourd’hui, on demande une fois encore à ce département d’incarner la solidarité nationale. Pour trouver l’équilibre de ce projet, il manque un vrai projet de développement économique du département.

Combien l’enfouissement des déchets va-t-il coûter?

Le 15 janvier 2016, un arrêté ministériel adopté par Ségolène Royal fixe le coût de Cigéo à 25 milliards d’euros. Précédemment, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs avait évalué ce coût à 34,5 milliards d’euros. Lors du débat public de 2013, le coût du projet était évalué à 16,6 milliards d’euros. En 2014, un rapport de la Cour des comptes relevait l’écart entre les évaluations effectuées en 2009 par l’Andra, le cabinet d’audit PwC – entre 39,1 et 43,6 milliards d’euros – et les producteurs de déchets – 14,8 milliards d’euros.

Même si la gestion de déchets ne peut être abordée uniquement sous l’angle de son coût, il est nécessaire d’y voir plus clair. C’est pour cette raison que j’ai notamment porté plusieurs amendements visant à demander une évaluation des différentes options de stockage et de traitement des déchets dans le projet de loi de finances pour 2019.

EDF a-t-elle provisionné à bonne hauteur la prolongation des centrales nucléaires existantes  ?

C’est une autre question, celle du provisionnement par EDF de ses comptes, qui demeure centrale. La récente commission d’enquête de Barbara Pompili, dont j’ai fait partie, a rappelé dans son rapport public qu’EDF avançait un coût de démantèlement compris entre 350 et 500 millions d’euros au maximum.

La Cour des comptes et des experts indépendants s’appuient sur des comparaisons internationales et relèvent que le coût s’élève à 1,2 milliard d’euros pour un réacteur de 1 000 mégawatts en Allemagne, quand deux réacteurs de la centrale de San Onofre, aux États-Unis, ont été estimés à 1,5 milliard d’euros. La Belgique a, quant à elle, provisionné, fin 2016, 7,9 milliards d’euros pour 7 réacteurs, soit 1,1 milliard par réacteur.

Dans le chiffrage lui-même, il a été reproché à EDF de ne pas prendre en compte certains facteurs. Il sera nécessaire de clarifier ces points, c’est d’ailleurs en partie pour cela que nous avions programmé une audition à la commission des Finances il y a un peu plus d’un an.

Avons-nous encore assez de personnel formé à l’entretien du parc nucléaire français ?

La question des compétences est préoccupante pour cette filière, comme l’a rappelé le président de l’ASN lors de son audition devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques le jeudi 16 mai 2019. Les métiers du nucléaire attirent moins qu’autrefois et le recours à la sous-traitance est aujourd’hui généralisé. J’ai rappelé cette alerte dans le rapport de la commission d’enquête sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires.

L’ensemble de la filière nucléaire doit s’organiser pour répondre aux exigences de la loi de transition énergétique, dont les objectifs sont très clairs en termes de diversification du mix. La filière du démantèlement est très porteuse d’emplois, en France comme à l’étranger, pour l’industrie nucléaire, qui possède un savoir-faire important. Il est donc nécessaire de mettre en place une vraie stratégie de gestion de nos besoins en compétences pour assumer les réalités qui s’imposeront à nous en matière de gestion du parc nucléaire et de démantèlement. C’est aux industriels de s’adapter, sinon nos choix démocratiques risqueront d’être contraints par des décisions techniques.

Propos recueillis par Emmanuel Berretta, Le Point.fr, publié le 22/05/2019 à 21h00, modifié le 23/05/2019 à 11h17

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