APRÈS LE NOUVEAU RETARD DE L’EPR DE FLAMANVILLE, LA FILIÈRE NUCLÉAIRE DANS L’IMPASSE

La décision de l’Autorité de sûreté nucléaire, qui demande à EDF de reprendre huit soudures, remet en question la stratégie de tout le secteur.

C’était la prise de parole que toute la filière nucléaire attendait avec appréhension : jeudi 20 juin, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a confirmé qu’EDF devra reprendre huit soudures sur l’EPR de Flamanville (Manche). Une décision qui devrait accentuer le retard de ce chantier devenu le symbole des difficultés de la filière nucléaire française. La construction du réacteur de troisième génération, commencée en 2007, devait être initialement terminée en 2012 et coûter autour de 3,5 milliards d’euros. Avec ce nouveau revers, l’EPR ne devrait pas entrer en service avant, au mieux, la fin de l’année 2022, et le coût devrait dépasser les 11 milliards d’euros.

Même si EDF pense encore possible de démarrer l’EPR avec les soudures actuelles, et de ne les réparer qu’en 2024, après plusieurs années de fonctionnement, le président de l’ASN, Bernard Doroszczuk, a signifié que « la solution de référence » devait être leur réparation immédiate.

La mise en œuvre des travaux promet d’être un casse-tête pour EDF. Les soudures concernées sont situées entre les deux enceintes de confinement du réacteur. Or, ce bâtiment est solide, puisqu’il a été conçu pour résister à la chute d’un avion. Pour reprendre les soudures, il faudra probablement défaire une partie du béton, ce qui sera long et coûteux. Une fois ce processus effectué, le travail peut prendre jusqu’à huit semaines par soudure. Avec un problème de main-d’œuvre : la filière nucléaire manque de soudeurs qualifiés et les mobiliser en urgence a un coût. Ensuite, il faudra soumettre de nouveau ces soudures au regard de l’ASN. Enfin, un nouveau décret d’autorisation de création de l’EPR sera nécessaire. L’actuel arrive à échéance en avril 2020.

« L’arrogance incroyable du groupe à l’époque »

Ces difficultés s’ajoutent aux nombreux déboires rencontrés par le chantier depuis son démarrage. La gestion du projet a été désastreuse, reconnaissent les dirigeants d’EDF. « Ces difficultés sont surtout le fruit de l’arrogance incroyable du groupe à l’époque. Le chantier a été lancé alors que le design [la conception] n’était pas gelé », admet aujourd’hui un haut cadre. De fait, EDF n’avait pas construit de centrales depuis de longues années.

À ces difficultés d’origine se sont ajoutés des problèmes dans l’exécution industrielle, comme l’illustre l’affaire des soudures. À son arrivée à la présidence de l’ASN, M. Doroszczuk avait immédiatement alerté dessus. « L’exécution et le contrôle ne sont pas réalisés avec la qualité attendue pour le nucléaire. En plus de la perte d’expérience, il y a une perte de compétences », expliquait-il au Monde en janvier.

Les conséquences sont majeures pour EDF, qui a misé sur l’EPR pour assurer son avenir, en France comme à l’international. Le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, va réunir, en juin, le conseil d’administration pour lui présenter les options possibles pour le chantier. Le choix privilégié serait celui d’une réparation qui permette un démarrage à la fin de 2022 ou au début de 2023. Mais Jean-Bernard Lévy devrait être contraint d’aborder pour la première fois l’hypothèse d’un arrêt du projet pur et simple, alors que le chantier – hors les huit soudures en question – est quasi terminé. Un tel abandon signerait la fin du développement de l’EPR et serait un échec douloureux pour l’électricien.

200 000 emplois

Le président d’EDF, qui vient tout juste d’être reconduit dans ses fonctions par Emmanuel Macron, n’a en réalité pas le choix : il a besoin que l’État valide une nouvelle fois le choix de l’EPR et lui apporte son soutien.

La filière nucléaire – plus de 200 000 emplois – peut s’interroger sur son avenir. Flamanville était censé être le porte-étendard d’une stratégie de construction de nouveaux réacteurs, qui devait se dérouler en plusieurs étapes. D’abord, le démarrage de l’EPR. Ensuite, la présentation à M. Macron, dans le courant de l’année 2021, d’un dossier complet d’un EPR simplifié et moins cher. Enfin, l’éventuelle décision, prise par les pouvoirs publics, du lancement de la construction d’un nouveau parc nucléaire sur les quinze prochaines années. Une décision qui aurait pu être prise avant l’échéance présidentielle de 2022.

Récemment, M. Lévy espérait que la trajectoire soit celle de la construction d’une dizaine d’EPR, pour remplacer les réacteurs existants, dont beaucoup vont dépasser dans les prochaines années la durée de quarante ans de fonctionnement prévue à l’origine.

Le nouveau retard de Flamanville rend caduc ce calendrier et reporte toute décision après la présidentielle. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a répété qu’il n’était pas question de décider du lancement de la construction de nouveaux réacteurs tant que Flamanville ne serait pas en fonctionnement.

Or, selon la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), la décision doit impérativement être prise en 2021 pour avoir des premiers EPR en fonctionnement autour de 2035, afin de pouvoir prendre à temps le relais du parc actuel. Mais aussi de fournir de l’activité aux entreprises de la filière : selon une étude du Boston Consulting Group, réalisée pour le compte de la SFEN, 58 % des acteurs du secteur vont réduire leurs effectifs si aucune décision n’est prise dans les trois ans.

La fermeture de certaines centrales à charbon repoussée ?

L’EPR souffre d’un paradoxe : deux réacteurs ont démarré en Chine, à Taishan, et un autre devrait être mis en service en Finlande, à la fin de l’année. Mais, tant que le chantier français ne sera pas terminé, il sera difficile pour EDF de faire la démonstration que son modèle est compétitif. La volonté d’exporter l’EPR prend elle aussi un coup avec cet important retard normand. Et ce, tandis qu’EDF négocie avec l’Inde pour tenter d’y vendre entre deux et six réacteurs.

La décision de l’ASN risque de repousser la fermeture de certaines centrales à charbon. « Nous avions anticipé des scénarios potentiellement pessimistes et nous maintenons le cap, qui est de fermer nos quatre centrales à charbon d’ici la fin du quinquennat », a promis la secrétaire d’Etat à la transition écologique, Brune Poirson, au micro de Radio Classique.

Mais ce scénario semble de moins en moins réaliste. Le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité (RTE) a répété que, sans le démarrage avant 2021 de l’EPR de Flamanville, il serait difficile de fermer la plus grosse centrale à charbon de France, située à Cordemais (Loire-Atlantique), voire celle du Havre, qui assurent en partie l’approvisionnement électrique de la Bretagne. Deux centrales gérées par EDF.

Par Pierre Le Hir et Nabil Wakim Publié le 21 juin 2019 à 17h36, mis à jour à 18h12

Photo : Sur le chantier de l’EPR de Flamanville (Manche), en novembre 2016. Benoit Tessier / REUTERS

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