Juil 02

CONTRE LA PRIVATISATION DES BARRAGES HYDROÉLECTRIQUES, ENTRETIEN AVEC HUBERT WULFRANC

Hubert Wulfranc, député communiste de Seine-Maritime, est premier signataire d’une proposition de résolution contre la privatisation des barrages à l’Assemblée Nationale. Cette proposition a été cosignée par une petite centaine de députés issues du parti communiste français, du parti socialiste, mais aussi de la majorité présidentielle ou de l’opposition de droite ou encore de la FI. 

Bonjour Hubert, peux-tu expliquer aux lecteurs et lectrices de l’avant garde la question qui se pose actuellement à l’assemblée sur l’énergie l’hydraulique?

La question de l’hydroélectricité se pose plus vivement ces derniers mois et plus sensiblement ces deux, trois dernières années dans la mesure où l’état français, les gouvernements successifs sont sous le coup d’une injonction européenne qui consiste pour ce qui concerne la France et d’autres pays européens. Une injonction qui tente d’ouvrir à la concurrence tout ou partie des installations fournissant l’électricité du pays dans la mise en œuvre qu’on connaît malheureusement bien de libéralisation et d’ouverture à la concurrence là dans un secteur qui est celui de l’hydroélectricité. 

Injonction européenne qui date d’un petit peu avant 2010, elle n’avait pas été prise en compte par les gouvernements successifs, gênés par la réaction que pourrait susciter l’ouverture à la concurrence des barrages. D’ores et déjà s’était manifesté à l’échelle des salarié·e·s, des acteurs du terrain, une forte opposition à cette ouverture. Le gouvernement Hollande avait tergiversé également en essayant de répondre à cette injonction via un système qui mettrait tout de même à mal le système hydroélectrique tel qu’il est aujourd’hui c’est à dire concédé à trois opérateurs historiques : EDF, la SHEM (Société Hydro-Électrique du Midi), GNR qui sont encore étroitement sous maîtrise publique. 

Il s’avère que depuis plusieurs mois, on savait que le gouvernement Macron avait repris les négociations pour céder à cette injonction européenne qui révèle sans doute un vaste marchandage européen « tu me prends ça je te donne ça basta ». La réaction des salarié·e·s s’est faite à nouveau très vive vis à vis des réelles menaces qui revenaient d’actualité. Ainsi effectivement le deuxième couperet est tombé fin février début mars rappelant la France mais aussi à l’Allemagne, la Finlande… Ce qui témoigne d’un retour autoritaire de l’injonction européenne à l’orthodoxie de l’ouverture à la concurrence mais ce qui témoigne aussi d’une difficulté de l’Europe puisqu’il a fallu une deuxième injonction. Là on est vraiment sur un terrain où les libéraux en Europe ou en France sont en ce moment placés en difficulté. Voilà le cadre général.

Pourquoi c’est un sujet aussi sensible ?

L’hydroélectricité c’est en France et plus encore dans certains pays est la première source d’énergie renouvelable et pilotable au niveau électrique et par conséquent c’est un outil irremplaçable dans une stratégie globale de l’énergie, chez nous c’est 12% de la production d’électricité.

C’est aussi la rétention d’eau…

Exactement en terme de gestion de la ressource en eau c’est stratégique, les barrages français c’est 7 millions de mètres cubes d’eau retenus dans nos barrages et qui donc participent non seulement aux activités économiques des territoires concernés mais aussi à l’irrigation, l’agriculture, les loisirs etc. mais aussi la sécurité des biens et des personnes par rapport notamment aux problèmes de crues autant de préoccupations qui grandissent avec le réchauffement climatique. Et enfin sécurité des biens et des personnes au niveau du refroidissement des centrales nucléaires. Donc véritablement un outil stratégique tant au niveau énergétique, électrique et un rôle majeur dans la gestion de la ressource en eau au niveau d’un vaste territoire, en amont et en aval ce sont des centaines de kilomètres autours qui sont concernés.

C’est aussi un enjeu politique ?

Politique au sens noble du terme: on peut imaginer ce que cela pourrait engendrer, même avec un cahier des charges qui serait attentif, ce que pourrait entraîner une segmentation des concessions sur rivières et fleuves concernés. Évidemment des opérateurs privés qui devront se faire une marge au passage, qui dit marge dit déjà problème majeur et risques de dérégulations économiques et sociales sur les territoires mais aussi désoptimisation de la production avec derrière les effets en chaînes: l’actualité a démontré que sur certaines pointes de consommation électrique constatées ces dernières années, en 2012, en 2018, seul l’hydraulique et sa gestion nous garantissent de pouvoir maîtriser l’électricité quand on en a besoin. 

Si des éléments d’intéressements privés pouvaient peser à l’instant T quand on est dans des négociations de demande forte c’est susceptible de déboucher sur des black out concrètement. Voilà un peu aussi l’enjeu de fond.

Quelles réponses à apporter contre la privatisation de l’hydraulique ? 

Il y a plusieurs fronts, il s’agit de dire non mais il s’agit aussi de contre-proposer. On a eu l’opportunité de travailler avec la CGT énergie, qui a élaboré un travail très important de contre-proposition qui est tout à fait permise par les dispositions européennes qui est de prendre la décision politique de la création de ce qu’on appelle un service d’intérêt public général qui permettrait, si le gouvernement français le décide, d’extraire la France de l’injonction européenne de l’ouverture à la concurrence. 

Concrètement comment se déroule ce travail de contre-proposition ? 

Cette proposition, on a commencé à la porter depuis quelques mois pendant une semaine de contrôle du gouvernement. On a demandé au nom du groupe GDR, un débat sur l’hydroélectricité, pour aller chercher le gouvernement sur ce terrain-là puisque les négociations avec Bruxelles sont quand même très opaques. C’était fin février, début mars au moment où tombait la deuxième injonction de Bruxelles. On a constaté que beaucoup de parlementaires étaient interpellés par cette question, ce qui nous a amenés à consolider ce débat par cette proposition de résolution qui a été bouclée au mois d’avril. 

Elle confirme qu’au-delà du groupe communiste, nombreux sont ceux qui se rangent désormais définitivement contre l’ouverture à la concurrence et se rangent désormais pour la création d’un service public d’intérêt général au niveau national. La deuxième injonction européenne nous consolide dans cette volonté sachant que six ou sept autres pays sont dans la même situation, nous pourrions envisager d’agir pour obtenir l’extraction du domaine de l’hydroélectricité de la mise en concurrence.

Bruxelles répond aux intérêts de qui ?

J’utiliserais à la limite un argument qui n’est pas celui des communistes mais qui est un socle commun de ceux qui ont signé la résolution, on est là dans une mise en place mécanique de l’orthodoxie libérale, Bruxelles c’est ça. Nous nous sommes toujours opposés de tout temps et en tous lieux à cette marchandisation des services publics. 

On voit que pour certaines formations politiques qui passent des compromis ou qui sont clairement libéraux, l’argument de l’indépendance nationale, pour les libéraux «territoriaux » qui sont très en contact avec les élu·e·s locaux, c’est un risque d’éloignement des interlocuteurs historiques : des maires, des conseillers territoriaux parce que la flotte, c’est le quotidien. Quand t’as un barrage sur ta circonscription, il y a des organes de gestions de telles installations et ça fait des années que les élus avec EDF construisent une gestion, si du jour au lendemain c’est la boite autrichienne ou allemande qui débarque et qui va obtenir la gestion d’un segment, non seulement on perturbe les garanties mais on coupe le dialogue. 

Quelles réactions des autres pays ?

Je suis trop sédentaire et pas introduit dans les arcanes de Bruxelles pour te dire ce qu’il en est mais à l’instant T et à l’échelle nationale: actuellement on a une opposition plurielle c’est une initiative des communistes mais on a des gens qui en plus sont très spécialisés comme par exemple Delphine Batto ou Marie Noëlle Batistel on pense qu’on peut faire reculer à la fois Bruxelles et les tentations de l’état, parce que clairement s’est matérialisé une opposition forte, d’abord les salarié·e·s et désormais les parlementaires, et parce que certains qui eux fréquentent les arcanes et nous disent qu’il y a des doutes à Bruxelles. 

Notamment un premier rétropédalage de Bruno Lemaire. On sent que ça branle dans le manche, c’est bon signe. Sur le fond, et aussi politiquement que de vérifier qu’on pourrait mettre un coup au gouvernement notamment à l’initiative des communistes. C’est bon signe sur d’autres dossiers, comme ADP. 

On a vu ce qu’a donné la privatisation d’un bout du secteur de l’énergie, des hausses de tarifs énormes notamment, à l’inverse de ce que serait l’intérêt d’un service public de l’énergie ?

C’est un gros sujet, si on veut un peu s’extraire du dossier de l’hydroélectricité qui est un morceau important mais un morceau seulement, si on aborde la question d’un service public de l’électrique mais aussi d’un service public de la transition énergétique parce que l’un ne va pas sans l’autre, qu’est-ce que ça peut être pour nous ? Les pistes de propositions et d’actions, si on est convaincu et personne ne le dément, que la transition écologique est une obligation, ça ne peut être une réussite que si elle est socialement et économiquement juste. 

À ce moment-là il y a plusieurs passages nécessaires qu’il convient de défendre, d’une part la priorité doit être la sobriété énergétique donc déployer des politiques publiques notamment dans le domaine du logement et du transport qui nécessiterait des investissements majeurs pour que les besoins en termes d’énergie baissent sensiblement. À la fois en terme de climat mais aussi en termes social et économique, aujourd’hui par rapport à des objectifs de rénovations thermique qui sont fixés à 500 000 logements annuellement alors qu’il y a 7 millions de passoires énergétique dans le pays, il s’en fait en réalité 120 000 environ par défaut de politique publique. 

Du côté des transports, la loi mobilité consolide l’orientation qui est prise c’est à dire le tout routier au détriment du transport collectif.

Aujourd’hui tous ceux qui se préoccupent de la transition écologique plaident pour que la priorité soit donnée à la sobriété énergétique, je dis bien sobriété qui ne doit pas vouloir dire précarité énergétique, il y a 5 millions de foyers, donc 13 millions de personnes, qui sont en précarité énergétique, quand on isole un logement on réduit largement sa consommation, on répond donc à deux enjeux, social et climatique c’est la priorité. Après ce n’est pas parce qu’on consommerait moins qu’il ne vaudrait pas réorganiser notre mode de production. Quand le gouvernement veut détourner la maîtrise publique de l’électricité vers le privé, comme l’exemple de Engie, ou le choix qui est fait sur les énergies renouvelables c’est à dire de sponsoriser sur l’argent publique au détriment d’EDF, solaire ou éolienne : aujourd’hui 30 opérateurs sont sur ce marché, à coup de subventions publiques, c’est une jungle, qui concurrence EDF tout en profitant de ces bas tarifs. 

Une incidence très claire, la hausse des tarifs, plus de 6% cette année, c’est la conséquence d’une volonté de sauver la peau de ces opérateurs privés, et au final c’est le consommateur qui paie. Des opérateurs privés qui se sont nourris grassement sur la vache EDF pendant des années.

Les collectivités elles-mêmes sont-elles en obligation de mettre au point la sobriété énergétique?

Les collectivités font des efforts, mais là encore sans volonté nationale ce n’est pas possible, il en va de même sur la rénovation thermique de l’habitat qui est subventionnée mais les moyens sont en dessous des besoins. La baisse des APL est une mise à mal supplémentaire de ces politiques du côté des logements sociaux. Il y a des actions mais qui sont sans commune mesure avec l’urgence climatique. 

Un mot de la fin ?

C’est une lutte intéressante parce qu’elle allie national et local, c’est souvent un sujet oublié dans le débat énergétique, et surtout il ne faut pas cesser de le rappeler, c’est une énergie renouvelable ET pilotable, elle peut s’adapter aux situations de tensions du pays. Il y a encore des capacités qui ne sont pas utilisées au niveau de l’hydraulique. C’est aussi une énergie renouvelable qui n’a pas un bilan humain, qui ne nécessite pas de piller de terres pour sa construction. Évidemment c’est aussi l’énergie renouvelable la plus rentable. 

Par Clémentine Le Duey, publié le 30 juin 2019

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