Juil 09

«EPR: LA SÛRETÉ NUCLÉAIRE N’EST PAS UNE AFFAIRE DE CONFIANCE». LA TRIBUNE DE BRUNO ALOMAR

« L’analyse de la situation présentée par l’IRSN s’est à plusieurs reprises fondée sur la notion de « confiance », cette dernière, au vu des analyses réalisées, n’étant pas pleinement établie, et justifiant les recommandations opératoires visant à diligenter la réparation des soudures défectueuses »

L’EPR de Flamanville, fer de lance de la troisième génération de réacteurs nucléaires, est confronté des difficultés techniques nouvelles. Le 20 juin, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), au vu des conclusions de l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) a estimé qu’EDF devrait réparer huit soudures dont la rupture « ne peut plus être considérée comme improbable ». Le sujet relève désormais d’EDF. D’ores et déjà, il est certain que le traitement de cette difficulté technique retardera l’entrée en service de l’EPR. Il se traduira, s’il est confirmé, par des coûts supplémentaires, ces soudures étant très peu accessibles, situées dans l’enceinte de confinement du réacteur.

Disons-le : personne de sérieux ne songe à badiner avec la sécurité en matière d’énergie nucléaire. En l’espèce, il est nécessaire que chacun soit bien dans son rôle. L’IRSN a fourni une analyse technique. L’ASN a statué sur le fondement cette analyse. EDF s’assurera que les normes de sécurité en vigueur – les plus élevées au monde – sont dûment respectées. Est-ce à dire que tout soit pour le mieux ? La réalité est plus nuancée.

En effet, l’analyse de la situation présentée par l’IRSN s’est à plusieurs reprises fondée sur la notion de « confiance », cette dernière, au vu des analyses réalisées, n’étant pas pleinement établie, et justifiant les recommandations opératoires visant à diligenter la réparation des soudures défectueuses. Convoquer la notion de confiance, qui relève d’une appréciation subjective, d’un ressenti, pour traiter de la sûreté nucléaire, est problématique.

Cette affaire pose une question sensible, qui n’est pas limitée au secteur énergétique : celle des relations entre le régulateur d’une part, l’entreprise objet du contrôle d’autre part

Subjectivisme. Certes, il est des domaines où un tel subjectivisme a fini par s’immiscer et rétroagi sur le réel. C’est le cas dans le domaine de la justice. En 1923, un arrêt britannique célèbre portant sur une affaire mettant en cause l’impartialité d’un juge, avait vu l’apparition de cette idée selon laquelle il ne suffit pas à la justice d’être juste : elle doit aussi en donner l’apparence. La Cour européenne des Droits de l’Homme a repris cette analyse qui innerve donc notre droit positif.

À l’inverse, le sujet – grave – qui concerne l’EPR, et plus largement la sûreté nucléaire, ne nous semble pas devoir tolérer un tel subjectivisme. La sûreté nucléaire doit être appréciée en pleine rigueur scientifique, laquelle ne saurait fonder des décisions sur un concept tel que la confiance, qui appartient au champ des perceptions.

Cette affaire pose une question sensible, qui n’est pas limitée au secteur énergétique : celle des relations entre le régulateur d’une part, l’entreprise objet du contrôle d’autre part. En matière de concurrence, il est clair que le régulateur et les entreprises visées doivent trouver les voies d’une bonne coopération. De la même manière, il est indispensable qu’en dépit des frictions inéluctables qui existent entre le régulateur et le régulé dans le domaine énergétique, tous deux parviennent à travailler en bonne intelligence.

En définitive, la question de la sûreté nucléaire nous rappelle que beaucoup de domaines, celui-ci en est un, sont bien ceux d’une expertise extrêmement pointue, ou une forme de subjectivisme n’a pas sa place. Il est urgent de s’en souvenir.

Par Bruno Alomar, publié le 08 Juillet 2019 à 12h45 (Source : L’Opinion)

Note: Bruno Alomar, économiste, ancien membre du Cabinet du Commissaire européen à l’énergie.

https://www.lopinion.fr/edition/economie/epr-surete-nucleaire-n-est-pas-affaire-confiance-tribune-bruno-alomar-192131