Juil 20

UNE GUERRE CONTRE L’IRAN N’ARRIVERA PAS PAR ACCIDENT

Les États-Unis étaient à 10 minutes de déclencher une guerre contre l’Iran, avec toutes les conséquences imaginables, lorsque Donald Trump s’est ravisé et a annulé l’opération militaire programmée en réponse à la perte d’un drone abattu par l’armée iranienne le 20 juin.

Sur les conseils de Tucker Carlson, de Fox News, le président a considéré qu’un bombardement qui pouvait faire 150 victimes chez les soldats iraniens était disproportionné.

Le risque de guerre est-il pour autant définitivement écarté ? Rien n’est moins sûr, même si depuis Washington on s’ingénie à envoyer toutes sortes de signaux de retenue.

Une riposte américaine était une exigence et Trump finira donc par imposer de nouvelles sanctions économiques contre l’ayatollah Khamenei et contre le ministre iranien des Affaires étrangères. En faisant le choix du harcèlement économique plutôt que de l’affrontement militaire, le président américain respecte un engagement électoral : ne pas entraîner son pays dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Il espère ainsi aller vers une négociation en exerçant une pression maximale selon une méthode déjà éprouvée avec la Corée du Nord, explique même le ministre français des Affaires étrangères. D’ailleurs, n’a-t-il pas fait remettre, par l’intermédiaire du président suisse, son numéro de téléphone afin que les dirigeants iraniens puissent le contacter et discuter d’un nouvel accord après avoir retiré la signature des États-Unis au bas du précédent accord nucléaire ?

Gage de sincérité ? Trump s’est débarrassé des généraux qui l’entouraient : McMaster, Kelly et surtout Mattis, le plus viscéralement anti-iranien. Il dénonce maintenant les velléités de Bolton qui voudrait l’entraîner dans une guerre contre l’Iran. Alors qu’il était en visite au Royaume-Uni début juin, questionné sur la possibilité d’une guerre avec l’Iran, Donald Trump répondait : «Est-ce que je le souhaite ? Non. Mais il y a toujours une possibilité».

Les prises de position de Trump sont tellement déroutantes qu’à Washington on n’ose même plus parler de changement de régime à Téhéran. Un fonctionnaire anonyme du Conseil de sécurité nationale évoquera seulement la volonté «de changer le comportement du régime iranien».

L’évolution est considérable par rapport aux premiers jours du mandat présidentiel. L’establishment américain souhaitait tellement bloquer un président pouvant partir en guerre sur un tweet qu’en mai 2018 un amendement au National Defense Authorization Act a été voté par le Congrès.

Ce dernier précise qu’aucune loi n’existe donnant le pouvoir au président Trump de lancer une frappe contre l’Iran. Alors que des manifestations contre le régime agitaient l’Iran, qu’à Washington régnait un climat belliqueux et qu’on y faisait le procès permanent de l’Iran, un débat surréaliste éclata même autour de la possibilité pour les militaires de refuser d’appliquer un «ordre illégal» de lancer une frappe nucléaire venu du président des USA. Cette époque semble aujourd’hui lointaine.

Trump paraît dorénavant faire preuve de tact diplomatique face à son secrétaire d’État et à son conseiller à la Sécurité nationale. Et alors que Pompéo et Bolton menaçaient de tenir les Iraniens responsables de toute attaque contre les intérêts américains, Trump n’a pas surréagi face au sabotage de pétroliers dans le détroit d’Ormuz et aux bombardements qui visaient les infrastructures civiles et militaires américaines en Irak. Il semble même avoir refusé d’envoyer 120 000 hommes supplémentaires réclamés par le Pentagone pour assurer la liberté de navigation et la sécurité des bases américaines dans le Golfe. Le président Trump paraît ainsi refuser «le plan B», comme l’appellent les Iraniens, en évoquant les faucons Bolton, Benjamin Netanyahou, Ben Salmane et Ben Zayed. Et tandis que le secrétaire d’État américain renonçait aux douze conditions draconiennes émises pour entamer un dialogue avec Téhéran, presque penaud Bolton concédera que «les États-Unis ne cherchent pas la guerre avec le régime iranien». On aimerait y croire.

Le désormais décrié conseiller à la sécurité ne fera pas partie de la délégation emmenée par le président américain à la rencontre surprise avec le dirigeant nord-coréen. Il était à Oulan-Bator, en Mongolie, pour une réunion très urgente, semble-t-il, tandis que le décidément incontournable Tucker Carlson accompagnait Donald Trump qui accomplissait les premiers pas historiques d’un président américain sur le sol de la Corée du Nord.

En écartant Bolton, Trump répondait favorablement aux exigences du président nord-coréen qui lui-même aura accepté une rencontre provoquée avec un préavis d’un jour seulement. La démonstration paraît ainsi établie de la très grande disponibilité du président américain à nouer le dialogue sur la dénucléarisation.

Un défilé militaire exceptionnel à l’occasion de la Fête nationale américaine nous rappelle que Donald Trump vient de lancer sa campagne électorale, plutôt prématurément pour un président en exercice. Dans ce contexte, de nombreux analystes considèrent qu’une guerre constituerai une menace pour sa réélection et le Washington Post titre : «Une guerre avec l’Iran serait la mère de tous les bourbiers», ne voyant aucune option militaire décisive ou à faible coût.

En 2018 déjà, un sondage montrait que dans une proportion de deux contre un, les Américains s’opposaient à l’idée d’une guerre contre l’Iran. Et on imagine quelles conséquences électorales aurait un tel conflit s’il entraînait une hausse du coût de l’essence à la pompe aux États-Unis.

Au plan militaire aussi, beaucoup de choses disent que les USA ne semblent pas préparer une guerre. Il n’y a pas de ministre de la Défense aux USA actuellement, mais juste un intérim, Mark Esper qui a rencontré ses homologues de l’OTAN à Bruxelles. À cette occasion, la France l’aurait averti de «ne pas impliquer l’OTAN dans une mission militaire dans le Golfe» a rapporté Reuters, renforçant l’idée qu’il n’y aurait pas de scénario de guerre concertée… et donc pas de guerre planifiée.

Par ailleurs, dans la ville russe d’Oufa, les USA ont paru vouloir mettre en place un canal de discussion entre les services de renseignements américains et iraniens. Après avoir été absent, pendant quatre années, de la réunion internationale sur la sécurité qui y est organisée, un haut responsable du Conseil de sécurité américain a été envoyé au moment où s’y trouvait également le secrétaire du Conseil de sécurité national iranien.

Le Commandement central des armées américaines explique les réticences des militaires par le fait qu’une «guerre avec l’Iran n’est pas dans notre intérêt stratégique, ni même dans l’intérêt de la communauté internationale», tandis qu’un ex-analyste du Pentagone déclarait au micro de Sputnik : «Les USA voudraient éviter une guerre contre l’Iran qui ne peut être gagnée».

Mais alors que de nombreux dirigeants iraniens se disent convaincus qu’il n’y aura pas de guerre malgré toutes les tensions, le commandant des gardiens de la Révolution annonce que «nous sommes à l’aube d’une véritable confrontation avec l’ennemi». Il se montre plus lucide quant au sens des propos de Bolton qui, l’année dernière, lors d’un rassemblement de l’opposition iranienne à Paris déclarait qu’«en 2019, nous qui sommes ici feront la fête à Téhéran».

Tous les signaux d’apaisement envoyés depuis les USA ne constitueraient alors qu’un brouillard de guerre. Des raisons très sérieuses justifieraient en effet une guerre des États-Unis contre l’Iran, qui visent plusieurs objectifs avec une balle magique.

«Nous savons tous que l’Iran est méchant», a déclaré le représentant démocrate, Adam Smith, le 21 mai dernier, au cours d’une audition au Congrès à propos de la crise qui oppose Washington à Téhéran.

Ces propos consternants de naïveté ne sauraient masquer que l’exceptionnalisme américain a toujours poussé les États-Unis à promouvoir partout la démocratie et donc à rechercher un changement de régime en Iran, en décimant son armée idéologique, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique.

Les conceptions américaines ont maintes fois été exposées et le 22 juillet 2018, le secrétaire d’État américain, Mike Pompéo, les rappelait dans un discours prononcé à la bibliothèque présidentielle Ronald Reagan de Simi Valley en Californie. Cette intervention ostensiblement adressée à la communauté irano-américaine cherchait à faire un parallèle entre la chute du régime des mollahs et la chute du communisme.

En réalité, c’est tout le Moyen-Orient que souhaite refaçonner la Maison-Blanche qui voudrait imposer une solution au conflit israélo-palestinien. Il s’agit ainsi de liquider, en partie, l’héritage de la Seconde guerre mondiale afin d’instaurer un nouvel ordre mondial garanti par les USA.

«Le seul moyen de détendre les tensions et de réinitialiser le système est la guerre», explique le directeur général du Centre russe d’information politique. Une telle guerre devrait démontrer la volonté américaine de lutter contre la prolifération nucléaire, son désir de résoudre les vieux conflits et sa détermination à empêcher tout retour vers le multilatéralisme.

En effet, une guerre avec l’Iran constitue, pour les États-Unis, le moyen d’assurer le contrôle des ressources et des voies d’approvisionnement dans la région, de contrarier la mise en place de nouveaux corridors commerciaux par la Chine et la Russie, leurs challengers à l’échelle internationale.

Et face aux risques de crise économique mondiale, l’ampleur de la déstabilisation causée par une guerre régionale permettrait aux USA de s’affirmer comme l’une des rares oasis pour les investisseurs, redonnant au dollar des couleurs. Tout ceci accélérerait la reconversion de l’économie américaine en une économie de guerre pour se préparer à un conflit de plus grande ampleur face à ses véritables ennemis géostratégiques.

Les États-Unis envisagent, en fait, des scénarios de guerre avec l’Iran depuis des années. Durant une simulation, organisée pour tester les stratégies et tactiques américaines dans cette éventualité, le général des Marines Paul Van Riper qui s’était vu confier le rôle de commandant des forces armées iraniennes réussira à couler la majorité des navires de l’US Navy.

Est-ce pour cela que le commandant du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne, responsable de la force aérospatiale a déclaré : «Un porte-avions américain avec 6000 membres d’équipage et 40 à 50 avions à réaction à son bord dans les environs a déjà été perçu par nous comme une menace. Aujourd’hui, c’est devenu une cible.»

Par Yacine Teguia, publié le 20 juillet 2019 à 10 h 00 min

https://www.elwatan.com/edition/contributions/une-guerre-contre-liran-narrivera-pas-par-accident-20-07-2019