Oct 04

LA GUERRE INFORMATIONNELLE SUR LA TRANSPARENCE DES ESSAIS NUCLÉAIRES RUSSES

Le Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires «TICE » ouvert à la signature depuis septembre 1996, stipule dans son article 1 que « chaque État s’engage à ne pas effectuer d’explosion expérimentale d’arme nucléaire ou d’autre explosion nucléaire et à interdire et empêcher toute explosion de cette nature en tout lieu placé sous sa juridiction ou son contrôle. » Parmi les pays disposant de forces nucléaires, seuls le Royaume-Uni, la France et la Russie ont signé et ratifié ce texte. Les États-Unis l’ont signé en 1996 mais le Congrès a refusé de le ratifier depuis. Dans le cadre de ce traité, un Système de surveillance international (SSI) a été mis en place, sous l’égide de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires OTICE/CTBTO, afin de détecter, localiser et confirmer tout essai nucléaire dont la puissance serait supérieure à 1 kilotonne. Ce SSI est en réalité un réseau comprenant 321 stations de détection réparties sur l’ensemble du globe ainsi que 16 laboratoires d’analyses de radionucléides.

Ainsi, un essai nucléaire passe difficilement inaperçu, sauf si sa puissance est très limitée. Mais le 8 août, vers 6 h du matin (heure proposée par le journal The Moscow Times), dans le cadre d’un essai d’engin balistique dans la mer Blanche, le moteur de l’engin a soudain accidentellement pris feu et a explosé, projetant les opérateurs du test à la mer. Après l’explosion, on a enregistré une augmentation du bruit de fond dû au rayonnement, une section de la mer Blanche a été fermée pour expédition. Selon Rosatom, les tests étaient terminés. Les autorités russes évoquent d’abord une explosion de propergol liquide, mais rapidement Jeffrey Lewis, expert sur les questions de contrôle des armements à l’Institut d’études internationales Middlebury Institute à Monterey, doute de cette explication et suggère que l’accident présentait une composante inhabituelle. Une explosion, suivie d’un long silence. Déjà  le 29 mai 2019, le Wall Street Journal a fait sensation en évoquant les interrogations de certains responsables américains sur le respect russe du TICE.

Le jeu informationnel américain

Selon le WallStreet Journal, qui cite des responsables américains, la Russie est effectivement soupçonnée d’avoir effectué en secret un certain nombre d’essais nucléaires à très faible rendement sur le site de Nova Zemlya, dans l’Arctique. Le lendemain de l’explosion, le directeur de la Defense Intelligence Agency (DIA), le Lt. Gen. Robert Ashley a exprimé ces soupçons en public lors d’une conférence donnée au think-tank Hudson Institute. Dans ses remarques préparées, Robert Ashley a ainsi indiqué que les États-Unis « croient que la Russie n’adhère probablement pas à l’obligation du moratorium sur les essais nucléaires qui consiste à ne pratiquer aucune explosion dégageant de l’énergie nucléaire ». Il a ensuite ajouté qu’il jugeait que ce type d’expérience était dans l’intérêt de la Russie pour le développement de ses capacités nucléaires. Afin de gérer le contrôle de la communication, la première réaction russe est de démentir les accusations américaines comme une « provocation » et « une nouvelle tentative pour ternir l’image de la Russie ». L’ambassadeur de Russie en poste à Washington, Anatoly Antonov, a « réfuté catégoriquement » les soupçons américains. « Ils n’ont pas mis cela en avant lors des consultations mais l’ont fait par le biais des médias. Cela ressemble à une attaque bien planifiée et orchestrée, non seulement contre la Russie, mais aussi contre le régime de contrôle des armements dans son ensemble », a-t-il ajouté. Président du comité de la Défense de la chambre basse du Parlement russe, Douma, le général Vladimir Chamanov, s’en est pris ouvertement au général Ashley. « Il serait impossible de faire une déclaration plus irresponsable. […] Ces mots d’un responsable du renseignement américain indiquent qu’il n’est qu’une personne accidentelle dans cette profession et qu’il occupe le mauvais travail », a-t-il dit.

Les justifications tardives de la Russie

L’explosion survenue jeudi sur une base de tir de missiles dans le Grand Nord avait bien un caractère nucléaire, a reconnu samedi la Russie après deux jours de mutisme. Elle a également revu à la hausse le bilan des victimes. Alors que les images qui ont filtré de l’accident sont spectaculaires, l’événement fait forcément penser à l’explosion en 1986 de la centrale ukrainienne de Tchernobyl, les autorités soviétiques ayant été accusées d’avoir cherché plusieurs semaines à cacher l’ampleur du désastre.  Dans un communiqué, l’agence nucléaire russe Rosatom a annoncé que cinq membres de son personnel avaient été tués dans cette explosion, ajoutant que trois autres personnes, victimes de brûlures, avaient été blessées. Rosatom a précisé que les membres de son personnel fournissaient de l’ingénierie et du support technique pour « la source d’énergie isotopique » du moteur du missile, alors que l’armée n’avait pas décrit l’accident comme impliquant du combustible nucléaire. L’accident a touché une base du village de Nionoksa, ouverte en 1954 et spécialisée dans les essais de missiles de la flotte russe, notamment des missiles balistiques.  Le 13 août 2019, la presse russe Medusa s’interroge Donald Trump a déclaré qu’en Russie, sur la mer Blanche, avait explosé « Petrel » – le dernier missile à réacteur nucléaire. Cela pourrait-il être vrai?

Dans le communiqué cité par les médias russes, l’agence a plus tard donné davantage de détails sur le drame, précisant qu’il s’est déroulé sur une « plate-forme maritime » et que l’explosion a jeté plusieurs employés de Rosatom à la mer. « Les recherches ont continué tant qu’il restait de l’espoir de les retrouver vivants. Seulement après ça, nous avons fait état de la mort des cinq collaborateurs de Rosatom », selon ce communiqué.  Immédiatement après l’accident, le ministère de la Défense avait seulement déclaré que les faits s’étaient produits au cours de l’essai d’un « moteur-fusée à ergols liquides » et fait état de deux « spécialistes morts des suites de leurs blessures » et de six autres blessés. On ignorait samedi si les cinq morts évoqués par Rosatom incluaient aussi les deux « spécialistes » dont la mort a été annoncée par l’armée. Selon le chef du département de la protection civile de l’administration de Severodvinsk, Valentin Magomedov, les niveaux de rayonnement ont diminué de 11h50 à 12h30et à partir de 14h00, les débits de dose ne dépassaient pas 0,11 microsievert par heure (un bruit de fond ambiant normal). Aucune précision n’a été donnée sur les valeurs maximales relevées lors du pic de 11h50. Le communiqué récupéré par l’association CRIIRAD, le 8 août vers 17h sur le site Internet de la municipalité de Severodvinsk avait été retiré quelques heures plus tard.

« Notre hypothèse de travail est que cet événement était lié au Bourevestnik », un missile à propulsion nucléaire dévoilé en grande pompe par Vladimir Poutine en février, a indiqué sur Twitter Jeffrey Lewis, un expert à l’Institut d’études internationales de Middlebury à Monterey. Il se fonde notamment sur des images satellites montrant que la Russie a récemment réaménagé un pas de tir de la base de Nionoksa et sur la présence au large du Serebrianka, un bateau de la marine russe déjà utilisé pour récupérer des missiles nucléaires après des essais.   Ce missile, pas encore au point selon les spécialistes, « contient une sorte de réacteur miniaturisé dans ses unités de propulsion. Un crash provoquerait probablement une dispersion significative » d’éléments radioactifs, précise sur Twitter Ankit Panda, de la Fédération des scientifiques américains.  Un expert de l’Institut pour la recherche nucléaire de Moscou, Boris Jouïkov a déclaré au quotidien RBK que les sources d’énergie isotopiques servaient principalement dans l’industrie spatiale et ne présentaient habituellement pas de danger pour les utilisateurs. Les niveaux de radioactivité impliqués n’ont « absolument rien de comparable avec ceux d’accidents sérieux dans des réacteurs », a-t-il assuré.

Le dessous des cartes de la polémique

Les déclarations américaines mettent en question la capacité du système international de surveillance de l’OTICE à détecter des essais de très faible puissance. En effet, l’organisation internationale a clairement indiqué qu’elle n’avait « pas détecté d’événement inhabituel ». Ne pouvant s’appuyer sur les données du système international de surveillance, ni sur celles d’autres États dotés, une accusation de ce type serait par nature invérifiable. Les accusations américaines montrent également l’impossibilité de vérifier la réalité d’expériences de très faibles puissances, malgré toute l’importance du système de surveillance international. En conséquence, plusieurs propositions ont été faites pour prévoir des mesures de confiance et de transparence, et notamment l’ouverture des sites à des visites, qui seraient seules à même de clarifier la nature des expériences réalisées. Ce type de projet a peu de chances d’être considéré dans le contexte actuel, notamment en raison de la politisation du sujet au Congrès américain.

Les accusations américaines ont la conviction que le site de Novaya Zemlya a été utilisé pour réaliser des essais nucléaires prohibés. Jeffrey Lewis et son équipe du CNS estiment que ces accusations américaines pourraient se fonder sur la construction de nouveaux bâtiments et les mouvements enregistrés à proximité des tunnels historiques de Novaya Zemlya. Néanmoins, ces éléments pourraient être justifiés par le programme d’essais sous-critiques légal de Moscou. Selon lui, la conclusion de la DIA illustre le risque de « préjugé de confirmation ». Convaincus que la Russie pourrait avoir besoin de ce type d’expériences, et persuadés qu’elles pourraient également avoir une utilité pour les États-Unis, les services de renseignement américains interpréteraient les preuves dont ils disposent selon un effet de miroir. Ces conclusions sont également liées aux doutes qu’ils peuvent entretenir sur la capacité des Russes et des Chinois à mettre en place un programme de simulation performant.

Dans ce contexte, on peut penser que l’administration souhaite semer le doute sur le respect et la vérification d’un Traité pour lequel elle n’a pas caché son manque d’affection. Les appels de quelques Sénateurs républicains à sortir du Traité, tout comme le positionnement bien connu de John Bolton envers le TICE, sont autant de signes qui pourraient pointer à la volonté de l’administration d’affaiblir ce régime multilatéral, avant même son entrée en vigueur. Alors que certains craignent que le débat relancé par la DIA fracture le moratorium que respectent désormais tous les États dotés sur les essais nucléaires, il pourrait également remettre sur la table la question de la légitimité des essais sous-critiques, qui restent critiqués par certains États et experts comme contraires à l’esprit du TICE. Si elle est déployée avec succès, une telle arme constituerait une menace stratégique pour les États-Unis, car elle serait capable de contourner les défenses antimissiles américaines actuelles. Cependant, rien n’indique actuellement que les Russes ont réussi.

Sources

Par Marine Jaluzot, publié le 2 octobre 2019

https://infoguerre.fr/2019/10/guerre-informationnelle-transparence-essais-nucleaires-russes/