Oct 28

« UNE PERTE DE COMPÉTENCES GÉNÉRALISÉE » : LE RAPPORT FOLZ DRESSE UN BILAN SÉVÈRE DE L’« ÉCHEC » DE L’EPR DE FLAMANVILLE

L’ancien PDG de PSA a remis un rapport, lundi, qui critique en détail le chantier du réacteur nucléaire de troisième génération de Flamanville, mais épargne les dirigeants actuels d’EDF.

L’ancien PDG de PSA, Jean-Martin Folz, a remis, lundi 28 octobre dans la matinée, son rapport sur les déboires de la construction du réacteur de troisième génération à Flamanville (Manche). « La construction de l’EPR de Flamanville aura accumulé tant de surcoûts et de délais qu’elle ne peut être considérée que comme un échec pour EDF », écrit M. Folz.

Ce document, demandé par le ministre de l’économie Bruno Le Maire, avait été commandé par le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy. Sans surprise, il dresse un constat sévère des errements du chantier ces dernières années, mais épargne la direction actuelle d’EDF – et ne remet pas en cause le choix de l’EPR.

Folz revient de manière détaillée sur les ambitions de départ de l’EPR, dont la construction a démarré en 2007 et devait être initialement terminée en 2012. Le projet était alors évalué à 3,3 milliards d’euros. Dans sa présentation, le rapporteur a critiqué « l’irréalisme » des estimations réalisées à l’époque : le projet est actuellement évalué à 12,4 milliards d’euros et ne devrait pas commencer avant 2023 – au mieux.

Une « kyrielle d’événements négatifs »

Le rapport dresse la liste de la « kyrielle d’événements négatifs » qui mettent en lumière les « dérives » de la filière. Les premières difficultés, apparues dès 2007, relèvent de problèmes de chantier et de béton liés à des « spécifications techniques non atteignables », ce qui souligne l’absence de visibilité sur le projet, alors que le chantier avait déjà démarré.

Les difficultés liées à des soudures et à des travaux d’exécution mal réalisés apparaissent également très rapidement. Un certain nombre des défauts sont le fait de sous-traitants. Ainsi, les dirigeants d’EDF insistent sur la responsabilité de Framatome : l’entreprise est finalement devenue filiale d’EDF en 2017, mais elle était à l’époque une branche d’Areva.

La filière nucléaire explique régulièrement que le surcoût de Flamanville est lié au fait qu’il s’agisse d’une « tête de série »

Mais comment les coûts ont-ils pu dériver à ce point ? La filière nucléaire explique régulièrement que le surcoût de Flamanville est lié au fait qu’il s’agisse d’une « tête de série », une première réalisation industrielle de ce type de réacteur. Or, le rapport souligne que cet argument ne couvre que 38 % des raisons du surcoût. Les autres raisons sont les travaux non prévus au départ (35 %), les retards, qui font monter les factures auprès des sous-traitants (15 %) et, enfin, l’impact des réglementations ainsi que des recommandations de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN, 12 %).

Autre point intéressant souligné par le rapport : la gouvernance du projet s’est faite de manière « inappropriée » et dans « la confusion entre les rôles majeurs dans la gestion d’un projet ». Dit autrement, le travail de M. Folz note à la fois une sorte d’amateurisme de la part d’EDF dans sa capacité à gérer ce genre de projet et une forme d’arrogance de la part de l’entreprise. Un exemple ? Il n’y a pas de chef de projet préposé uniquement à Flamanville entre 2006 et 2015…

« Immaturité des études »

A ce titre, le rapport note « l’immaturité des études » au lancement du programme : 4 500 études de design différentes ont ainsi été réalisées ! Il critique aussi la mauvaise gestion des nombreuses couches de sous-traitants, la faiblesse des contrats passés avec les entreprises travaillant sur le chantier, et une non-prise en compte de la « réalité du chantier » dans les relations avec les sous-traitants.

La filière a perdu en expérience, en compétence, mais aussi en capacité industrielle

Enfin, le document souligne de nouveau l’une des principales difficultés de la filière nucléaire française : « une perte de compétences généralisée », chez EDF, mais aussi chez les sous-traitants, en particulier Framatome. Le dernier réacteur mis sur le réseau en France est celui de Civaux (Vienne) en 2000, dont la construction avait été décidée en 1991, soit seize ans avant le début du chantier de Flamanville. Pendant cette période, la filière a perdu en expérience, en compétences, mais aussi en capacité industrielle. Des failles régulièrement évoquées par le président de l’ASN, Bernard Doroszczuk.

Le rapport revient, par ailleurs, sur le démarrage de deux réacteurs EPR en Chine, à Taïshan, en 2018 et en 2019. S’ils sont désormais connectés au réseau, ils ont aussi connu des déboires : cinq ans de retard et 60 % de dépassement du budget, pour un coût total de 12,3 milliards pour deux réacteurs – soit moitié moins que le coût de Flamanville.

En présentant son travail au ministère de l’économie, lundi, Jean-Martin Folz a formulé quelques grandes recommandations en direction de Jean-Bernard Lévy : « Il faut qu’EDF mette en place une équipe puissante [pour] renouveler une véritable culture de la qualité. » Il a également demandé qu’une « attention particulière » soit portée aux « métiers du soudage ».

« Le constat d’échec que le rapport décrit, je le partage », lui a répondu M. Lévy, assurant que le groupe allait « redoubler d’efforts » pour retrouver le meilleur niveau de compétences d’ici à ce que le gouvernement décide de construire – ou non – de nouveaux EPR.

Par Nabil Wakim, publié le 28 octobre 2019 à13h47, mis à jour à 15h00

Photo en titre : Le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy (à gauche), et Jean-Martin Folz lors de la présentation, à Bercy, lundi 28 octobre, de son rapport sur l’EPR de Flamanville (Manche). ERIC PIERMONT / AFP

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