Oct 29

NUCLÉAIRE : LE GOUVERNEMENT JOUE LES ÉQUILIBRISTES DANS LE DÉBAT SUR LES NOUVEAUX EPR

L’exécutif hausse le ton face à EDF tout en soutenant la volonté de construire de nouveaux réacteurs de troisième génération.

Comment avoir l’air le plus sévère possible face aux dérives de la filière nucléaire française, tout en préparant le terrain pour la construction de nouveaux réacteurs ? C’est l’exercice périlleux auquel s’est livré le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, lundi 28 octobre, lors de la présentation du rapport de Jean-Martin Folz sur les déboires de l’EPR de Flamanville (Manche).

Cet audit, demandé par le ministre début juillet à la direction d’EDF – qui a choisi l’ancien PDG de PSA pour conduire ce travail – dresse un réquisitoire contre les errements du chantier du réacteur de troisième génération. « Flamanville est un échec pour la filière électronucléaire française », a tancé Bruno Le Maire, lors d’une conférence de presse, aux côtés de la ministre de la transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne, et du PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy. Le ministre a dénoncé des « problèmes de qualité industrielle », tout en demandant au patron d’EDF de lui remettre, avant la fin novembre, un « plan d’action » portant notamment sur la « gouvernance des grands projets » et sur la mise en place d’un « plan de compétences ».

Fin septembre, M. Le Maire s’en était vivement pris à EDF, sur RTL, estimant que l’entreprise ne pouvait pas être « un État dans l’État », et dénonçant les « dérives » de la filière nucléaire.

Un calendrier délicat

Cet exercice d’autocritique de la part d’EDF et de son principal actionnaire – l’État détient 83 % du capital – intervient alors que, dans le même temps, le gouvernement et la filière travaillent à un plan de construction de six nouveaux EPR sur les quinze prochaines années. Les mots durs du ministre de l’économie et la sévérité du rapport de M. Folz contrastent avec les intentions de l’exécutif en la matière.

Après avoir étrillé le chantier de Flamanville, la conclusion de ce document fixe un horizon assez clair : « Il s’agit concrètement d’afficher des programmes stables à long terme de construction de nouveaux réacteurs en France. » Une formule notée avec délectation sur les réseaux sociaux par certains défenseurs du nucléaire.

L’exécutif se retrouve en réalité face à un calendrier délicat. Lors de la présentation de la feuille de route énergétique de la France, fin novembre 2018, le président de la République a demandé à l’énergéticien de lui présenter un plan complet pour étudier la construction de nouveaux réacteurs nucléaires à la mi-2021. À cette date, EDF espère que l’EPR de Flamanville sera déjà opérationnel. À quelques mois de la présidentielle, le probable futur candidat Macron pourrait ainsi décider – ou pas – du lancement de nouveaux chantiers, en se basant sur le retour d’expérience du réacteur normand.

Mais le film ne s’est pas passé comme prévu : les défauts repérés sur certaines soudures ont fait exploser les coûts et le calendrier. L’EPR ne sera pas sur le réseau avant 2023, au mieux. Bruno Le Maire répète alors qu’aucune décision de construction ne peut être prise tant que le réacteur de Flamanville n’a pas démarré.

Contradictions

Pourtant, début septembre, comme l’a révélé Le Monde, le ministre de l’économie et la ministre de la transition écologique et solidaire adressent à Jean-Bernard Lévy une feuille de route détaillée pour étudier la mise en œuvre d’un programme de construction de six EPR. Quelques jours plus tard, le PDG d’EDF confirme au Monde qu’« il est clair que la France se prépare à construire de nouvelles centrales nucléaires ». De fait, aucun autre scénario n’a été demandé à M. Lévy. Des déclarations qui ont déplu à Mme Borne – ministre de tutelle du groupe –, qui a répondu sur Europe 1 que « ce n’était pas EDF ni son PDG qui fixe la politique énergétique du pays ». (NDLR : malheureusement si !)

Lundi, les ministres ont peiné à se sortir de leurs contradictions : le gouvernement va-t-il décider officiellement de lancer un tel programme dès la mi-2021, alors que l’EPR de Flamanville n’aura toujours pas démarré ? Ou recommande-t-il d’attendre 2023, alors que la présidentielle de 2022 sera passée par là ?

La ministre a assuré que d’autres scénarios étaient à l’étude, notamment l’hypothèse d’un mix électrique composé à 100 % d’énergies renouvelables

« Je ne pense pas qu’on décide mi-2021 », a prudemment répondu Elisabeth Borne, qui a rappelé que le président de la République « a eu l’occasion de dire très clairement que cette décision n’interviendrait qu’après la mise en service de Flamanville ». La ministre – qui n’était pas initialement prévue au point presse de remise du rapport Folz – a assuré que d’autres scénarios étaient à l’étude, notamment l’hypothèse d’un mix électrique composé à 100 % d’énergies renouvelables.

Or, la filière nucléaire alerte depuis des mois sur l’urgence à prendre cette décision. Selon la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), qui défend les intérêts de la filière, ce choix doit impérativement être fait en 2021 pour avoir des premiers EPR en fonctionnement autour de 2035, afin de pouvoir prendre à temps le relais du parc actuel. Mais aussi fournir de l’activité aux entreprises de la filière : selon une étude du Boston Consulting Group, réalisée pour le compte de la SFEN, 58 % des acteurs du secteur vont réduire leurs effectifs si aucune décision n’est prise dans les trois ans.

Autrement dit : plus le gouvernement tardera à se décider, plus les risques de perte de compétences et de désorganisation de la filière risquent de s’aggraver. Soit précisément ce que pointe le rapport Folz… « Tout cela relève maintenant du calendrier politique, même s’il est clair qu’on aimerait que la décision soit prise le plus rapidement possible », explique un haut dirigeant d’EDF.

Des inquiétudes qui laissent de marbre les associations écologistes. Alix Mazounie, de Greenpeace France, estime ainsi que le rapport Folz n’est qu’un « exercice de style » qui « vise à “sauver” la filière nucléaire en imposant la construction de six EPR en France malgré l’absurdité du projet ».

Par Nabil Wakim, publié le 28 octobre 2019 à 16h58, mis à jour le 29 octobre 2019 à 10h23

Photo en titre : La ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne, et son collègue à l’économie, Bruno Le Maire (à droite), suivis par le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, à Bercy, lundi 28 octobre, pour la remise du rapport de Jean-Martin Folz. ERIC PIERMONT / AFP

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/10/28/nucleaire-le-numero-d-equilibriste-du-gouvernement-dans-le-debat-sur-les-nouveaux-epr_6017223_3234.html