Nov 23

DISSUASION NUCLÉAIRE : LA LOURDE RESPONSABILITÉ MORALE DES OFFICIERS FRANÇAIS

Les faits- En France, la dissuasion nucléaire appartient au domaine réservé du président de la République, chef des armées. Les militaires français, y compris catholiques, acceptent la responsabilité morale d’obéir à l’ordre de tir de l’arme nucléaire.

Les discours des présidents de la Vème République fixant la doctrine de dissuasion témoignent de la façon dont chacun s’est saisi de la responsabilité suprême de donner l’ordre de tir de l’arme nucléaire. Peu après son élection, Emmanuel Macron a montré qu’il assumait ce pouvoir absolu, en se faisant hélitreuiller à bord du Terrible, l’un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la base de l’Île Longue à Brest, puis en se rendant sur la base aérienne 125 d’Istres (Bouches-du-Rhône). Des lieux essentiels des deux composantes, océanique et aéroportée, qui assurent la permanence de la dissuasion depuis la première prise d’alerte, en octobre 1964.

S’il n’a pas encore livré sa vision de la dissuasion, le chef de l’État a au moins réaffirmé sa pérennisation. « La dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense, et elle le restera. Dans le monde que nous connaissons, et qui sera demain, à n’en pas douter, encore nucléaire, je suis convaincu que la pertinence de notre modèle de dissuasion, basé sur la stricte suffisance, demeure », a-t-il déclaré dans un discours de vœux aux armées en janvier 2018. « Tous les débats sont légitimes, mais ils sont aujourd’hui tranchés », a-t-il ajouté, avant d’annoncer la modernisation des deux composantes de l’arsenal atomique.

Des généraux, catholiques pratiquants, s’interrogent-ils ?

Pour autant, les débats sur des évolutions de la doctrine pourraient reprendre face aux défis de la prolifération et des nouvelles conflictualités. Une baisse d’adhésion au principe de la dissuasion serait-elle possible dans les rangs militaires ?

« La stratégie de dissuasion est une matière délicate à manipuler. Elle a une tendance naturelle à être isolée du reste de la pensée stratégique. Elle n’est pas enseignée en tant que telle à l’École de guerre et reste inconnue d’une large partie des officiers français qui, “n’ayant pas à en connaître”, ne sont pas formés (…) à maîtriser la “grammaire” de la dissuasion », remarquait le vice-amiral Pierre Vandier, avant d’être nommé au poste de chef du cabinet militaire de la ministre des armées (1).

Un proche de la communauté militaire fait valoir que « l’arme nucléaire est une arme de chef d’État et n’est pas un sujet de militaires car peu d’entre eux sont touchés par sa mise en œuvre, la plupart des généraux ne sont pas concernés ». Des généraux, catholiques pratiquants, s’interrogent-ils cependant sur sa pertinence ? Sont-ils tiraillés entre leurs convictions et leurs devoirs ? « Non, il n’y a aucun tiraillement ou état d’âme parce que le militaire accepte la mission et la mène complètement, répond le général Vincent Desportes. Ceux qui délivrent l’arme nucléaire se sont posé la question avant, pas après. Un militaire qui n’adhérerait pas quitterait l’institution. »

« J’ai regardé ce que disaient les papes »

Un ancien commandant de SNLE témoigne : « Il faut y avoir réfléchi car ce n’est pas anodin. Je suis chrétien et c’est vrai que j’ai regardé ce que disaient les papes. Jean-Paul II avait subi les totalitarismes et l’occupation de son pays, il pensait que la dissuasion était un moindre mal, un équilibre de la terreur, pour préserver la paix. »

Le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, a pour habitude d’expliquer que « la mort est au cœur de la singularité militaire ». Lors d’un colloque sur « Le soldat et la mort » le 21 octobre, il a insisté sur « la plus grande charge qu’on attribue à un militaire » : « Cette obligation d’obéissance absolue au pouvoir politique, qui consiste à, sur ordre, le jour où on lui dit de le faire, donner la mort. » Une « responsabilité extrême » quand il s’agit de déclencher « le pire cataclysme qui soit ».

Le général a alors raconté que son père était sous-marinier et avait commandé un SNLE : « J’ai le souvenir de discussions avec lui, quand j’étais jeune homme, et de la très grande difficulté qu’il y avait pour un pacha de SNLE d’accepter cette éventualité, de la crise morale que cela représentait à chaque fois, pour chaque départ. » Il a ainsi cité un camarade de son père qui avait « quitté la carrière militaire » après avoir refusé de commander un tel sous-marin car « cette crise morale lui semblait insurmontable ».

(1) La Dissuasion au troisième âge nucléaire, éd. du Rocher.

Par Corinne Laurent, publié le 23/11/2019 à 06h35

Photo en titre : Le président français Emmanuel Macron lors de la cérémonie de lancement du nouveau sous-marin nucléaire français Suffren, le 12 juillet à Cherbourg. Ludovic Marin/AFP

https://www.la-croix.com/France/Securite/Dissuasion-nucleaire-lourde-responsabilite-morale-officiers-francais-2019-11-23-1201062244