Nov 23

POURQUOI NE PAS INVESTIR DANS DES USINES PHOTOVOLTAÏQUES PLUTÔT QUE DANS DE NOUVEAUX EPR ? »

TRIBUNE- Les projets de nouvelles centrales nucléaires montrent que la prise de conscience du potentiel des énergies renouvelables est encore fragile dans les cercles dirigeants, dénonce le chercheur Daniel Lincot dans une tribune au « Monde ».

Alors que se multiplient les appels à la relance d’un programme électronucléaire en France, allant de la construction de nouveaux EPR à la mise en service de mini-réacteurs pour faire face à l’incapacité supposée des énergies renouvelables de répondre efficacement aux enjeux de la transition énergétique, il est utile de rappeler que ces dernières représentent au contraire aujourd’hui un véritable espoir.

Un des premiers savants à avoir pris toute la mesure du potentiel immense de l’énergie solaire pour répondre aux besoins de l’humanité est Augustin Mouchot (1825-1912), professeur de mathématiques au lycée de Tours, qui se lance en 1860 dans la création de machines « suffisamment puissantes transformant la chaleur en énergie mécanique ». Il crée alors des machines à vapeur fonctionnant grâce à la concentration de la lumière solaire, dont le symbole est l’imprimerie solaire présentée à l’Exposition universelle de 1878, pour laquelle il reçoit la médaille d’or et qui suscite une immense ferveur populaire. Il publiera en 1879 un ouvrage visionnaire, intitulé La Chaleur solaire et ses applications industrielles, véritable texte fondateur des applications industrielles de l’énergie solaire.

Il faudra attendre la moitié du XXe siècle pour que les applications industrielles de l’énergie solaire thermique reviennent sur le devant de la scène, en particulier en France, grâce à une personnalité hors du commun, Félix Trombe (1906-1985). C’est à son retour de détention en 1941 (il avait été fait prisonnier le 20 juin 1940) qu’il reprend le concept des fours solaires d’Augustin Mouchot pour atteindre de très hautes températures. Il mène ensuite, dans son laboratoire du CNRS à Meudon, des expériences à plus de 3 000 °C grâce, ironie de l’histoire, à un four utilisant un concentrateur solaire fabriqué à partir d’un ancien miroir de la DCA allemande.

Un grand programme pionnier

Puis, sous la conduite du CNRS, de grands projets sont lancés à partir de 1958 avec la construction, à Odeillo (Pyrénées-Orientales), d’un grand four solaire de 1 MW, qui fut inauguré en 1969. C’était alors la logique des grands projets chers au général de Gaulle, au même titre que le Concorde ou la conquête spatiale. Le programme de solaire thermique connaîtra son apogée avec le premier choc pétrolier, qui verra le lancement, en 1976, du programme Thémis, une centrale visant cette fois à produire de l’électricité, dont la construction fut achevée en 1983 à Targassonne, non loin d’Odeillo, avec le CNRS et EDF. À la pointe des technologies mondiales, le programme fut cependant brutalement arrêté en mai 1986, pour cause de pétrole peu cher et de nucléaire triomphant. On assiste aujourd’hui à son redémarrage au niveau international.

Une autre voie permettant de capter et de transformer directement l’énergie solaire en électricité a été ouverte également au début du XIXe siècle avec la découverte, par Edmond Becquerel (1820-1891), en 1839 au Muséum d’histoire naturelle à Paris, de l’effet photovoltaïque. Ce n’est que plus d’un siècle plus tard, avec la mise au point des premières cellules solaires photovoltaïques efficaces au silicium, en 1954 aux États-Unis, que cette découverte a pris son envol pour la conversion d’énergie. Son utilisation industrielle ne s’est pas fait attendre, dès 1958, avec l’alimentation des premiers satellites en énergie.

« Dès la fin des années 1950, avec le CNES et le CNRS, le développement d’une industrie photovoltaïque nationale fut une priorité. Les entreprises françaises étaient alors parmi les premières mondiales »

La volonté de la France d’être présente dans ce domaine stratégique fit que, dès la fin des années 1950, avec le CNES et le CNRS, le développement d’une industrie photovoltaïque nationale fut une priorité. Les entreprises françaises étaient alors parmi les premières mondiales et le restèrent jusqu’au début des années 2000, avant que n’intervienne le décollage industriel du photovoltaïque terrestre. Le décrochage des ambitions françaises dans ce domaine se situe au début des années 1980, encore une fois en raison de l’écrasante domination du nucléaire. Elles ne renaîtront qu’autour de 2006 avec le Grenelle de l’environnement et la mise en place d’une politique de soutien volontariste par des tarifs d’achat, prolongée aujourd’hui par la loi sur la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La France a ainsi commencé à combler son retard dans le domaine.

Des énergies renouvelables compétitives

L’irruption dans le débat de l’hypothèse d’un nouveau programme électronucléaire doit nous alerter car il montre que la prise de conscience du potentiel des énergies renouvelables est encore fragile dans les cercles dirigeants. Les énergies renouvelables, solaires et éoliennes, sont pourtant devenues compétitives, et la sûreté d’un recours massif au nucléaire est remise en cause par les accidents de Tchernobyl et de Fukushima.

Le développement à grande échelle, en particulier du photovoltaïque, inimaginable il y a dix ans, est maintenant enclenché, avec 100 GW installés annuellement, qui pourraient atteindre plusieurs centaines de GW durant la prochaine décennie. Cette croissance est boostée par le prix en sortie d’usine de modules à environ 30 centimes de dollar par watt, conduisant à des prix de vente de 64 euros le MWh en France en moyenne pour le dernier appel d’offres de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), et autour de 20 dollars ou moins (NDLR : soit 19 euros environ !) dans plusieurs régions du monde. Elle entraîne également un cercle vertueux sur le développement des technologies de stockage, de réseau intelligent et de numérisation.

Pourquoi ne pas décider de mettre en place un programme de création d’usines photovoltaïques en France, comme on parle de construire de nouveaux EPR ? Cela aurait du sens quand on sait qu’une usine de fabrication de panneaux solaires coûte aujourd’hui environ 200 millions d’euros pour une production de 1 GW par an, soit l’équivalent d’une tranche nucléaire, et que, si l’on tient compte de l’équivalence en énergie produite, il faudrait environ 5 GW, soit 1 milliard d’euros. Chaque usine de 5 GW fabriquerait en un an des installations solaires qui pourraient être mises en place en quelques mois et produiraient l’équivalent en énergie d’une tranche de centrale nucléaire. Ne serait-il pas plus judicieux que l’État investisse dans un plan de création de telles usines plutôt que pour de nouveaux EPR ?

Daniel Lincot, directeur de recherche au CNRS, est directeur scientifique de l’Institut photovoltaïque d’Ile-de-France. Il a coécrit, avec Wolfgang Palz, Le Triomphe du soleil. L’Énergie du nouveau siècle, en France et dans le monde (à paraître).

Le nucléaire français a-t-il encore un avenir ?

Les difficultés financières d’EDF et les dérapages de la construction de l’EPR, mis en avant par le rapport de Jean-Martin Folz, remis le 28 octobre, ont relancé le débat sur la pérennité du modèle économique de la filière.

Par Daniel Lincot, chimiste, publié le 22 novembre 2019 à 15h28, mis à jour le 23 novembre 2019 à 06h34

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/22/pourquoi-ne-pas-investir-dans-des-usines-photovoltaiques-plutot-que-dans-de-nouveaux-epr_6020171_3232.html