LE CONTRÔLE DES ARMEMENTS APRÈS LA MORT DU TRAITÉ FNI, UN DÉFI COMPLEXE POUR L’OTAN

Les Européens redoutent d’être otages de l’épreuve de force à laquelle se livrent Washington et Moscou à propos de leurs systèmes de missiles.

« Jamais, depuis les années 1990, l’OTAN n’avait autant réfléchi au contrôle des armements », affirme William Alberque, directeur du Centre pour le désarmement et la non-prolifération au siège de l’organisation militaire, à Bruxelles. Le sujet, poussé notamment par la France, sera abordé par les 29 alliés lors de leur réunion des 70 ans de l’Alliance, mardi 3 et mercredi 4 décembre à Londres. Éviter une disparition pure et simple des outils de contrôle des armements indispensables à la sécurité collective sera très difficile. Mais pas impossible, ont conclu, à Prague, des experts réunis au Forum pour la sécurité de Czernin, les 20 et 21 novembre.

Le défi est majeur, après la mort du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) en août, dénoncé par les États-Unis avec l’approbation de l’OTAN, en raison des missiles SSC-8 développés par la Russie. Washington pourrait aussi, bientôt, dénoncer le traité Ciel ouvert, signé entre l’OTAN et le pacte de Varsovie en 1992 pour éviter les incidents aériens. Par ailleurs, la conférence d’examen du traité de non-prolifération, en 2020, s’annonce mal. Tout comme le rendez-vous de 2021, pour renouveler le traité New Start, qui réduit les arsenaux nucléaires stratégiques russes et américains (missiles intercontinentaux, lanceurs sous-marins et bombardiers). Moscou a proposé de prolonger New Start de cinq ans, mais le président américain Donald Trump ne veut plus de cet accord, signé par son prédécesseur Barack Obama, tandis que son secrétaire Mike Pompeo veut l’étendre à la Chine qui… ne dispose pas encore de ces armes.

Pas de bon scénario

« Pour la première fois de l’histoire, les parties russe et américaine ne sont pas engagées dans une discussion sur de nouvelles mesures » de contrôle, notamment pour couvrir la prochaine génération d’armements, s’inquiète ainsi le Canadien Tariq Rauf. Cet ancien directeur de la vérification à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) rappelle que 15 000 têtes nucléaires sont dispersées sur la planète, et « 2 millions de kilos de matériaux nucléaires militarisables », dont 80 % demeurent hors des systèmes de vérification. Précision : 25 kg d’uranium enrichi ou 8 kg de plutonium permettent de fabriquer une tête nucléaire.

Washington et Moscou voulaient depuis plusieurs années se libérer du traité FNI, rappelle Bruno Lété, du German Marshall Fund de Bruxelles. Aussitôt après en être sortie, la partie américaine a, de fait, testé de nouveaux lanceurs mobiles de missiles de croisière. Côté russe, on n’avait pas attendu pour installer des missiles Iskander à Kaliningrad, une capacité que Moscou n’avait pas durant la guerre froide.

Le président de l’URSS Mikhaïl Gorbachev et son homologue américain Ronald Reagan signent le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, en décembre 1987 à la Maison blanche. Str Old / REUTERS

Les experts conviennent aussi que le FNI était dépassé, parce qu’il ne couvrait que les systèmes terrestres et ne prenait pas en compte l’évolution des armes. Les missiles hypersoniques, les planeurs nucléaires se développent hors de tout système de contrôle. Il ne s’offre pas de bon scénario, craint M. Lété : « Si l’Europe, unie, rejette les missiles américains sur son territoire, elle restera à portée des armes russes ; si elle les accepte, elle risque de se heurter à de forts mouvements d’opinion ; et si, dans la désunion, elle laisse certains membres passer des accords bilatéraux avec les États-Unis pour un déploiement, elle favorisera un éclatement de l’OTAN. »

« Concessions à la Russie »

Pour tous, une condition s’impose pour qu’un contrôle des armements reste possible : la solidité de l’OTAN. Or, parmi les alliés, certains voient « les mesures de contrôle comme des concessions à la Russie, ce qui n’est pas le cas », assure le diplomate allemand Hans-Peter Hinrichsen, qui a participé aux négociations sur le nucléaire iranien. D’autres États craignent qu’un débat ravive les divisions européennes connues lors de la crise des euromissiles des années 1980, en pleine guerre froide (SS-20 russes versus missiles Pershing américains).

L’OTAN a, en outre, un « problème Donald Trump » : le président américain est convaincu que les traités ne servent pas les intérêts de son pays et qu’il peut gagner une guerre nucléaire contre la Corée du Nord. L’OTAN, a-t-on noté au Forum de Czernin, ne peut en outre pas régler la question de long terme du désintérêt américain pour l’Europe.

Il est possible d’obtenir un accord qui succéderait au FNI, affirme cependant Matus Halas, directeur de l’Institut des relations internationales de Prague. D’ambition limitée, il interdirait les nouveaux missiles entre 500 et 3 000 km, et ce « sans qu’aucun signataire sacrifie ses intérêts nationaux » car l’idée serait de geler la situation présente – « conserver la dissuasion mutuelle exige de nombreux compromis ».

La Russie est désormais libre de développer des armes intermédiaires et il est très probable que les États-Unis vont déployer davantage de systèmes en Europe, admet Ronald Bartek, un ancien négociateur américain du FNI, mais « le dialogue doit reprendre et comprendre les nouvelles problématiques du cyber, des armes de précision, de l’espace ». À Prague, plusieurs analystes ont enjoint les Européens à ne pas laisser Washington et Moscou les prendre en otages dans leur bras de fer.

« Nous allons vous vitrifier ! »

Quand le FNI a été signé en 1987, 3 500 missiles intermédiaires russes et américains étaient pointés sur le continent européen. Aujourd’hui, face aux risques d’un « monde de dissuasion irresponsable », sans restriction ni contrôle des armes nucléaires, estime Nina Tannenwald, de l’université Brown (États-Unis), « la chose la plus basique, faisable », que peuvent faire les cinq États officiellement dotés de l’arme atomique, « est de réaffirmer le but partagé de ne pas les employer », puis « d’adopter une règle de non-déploiements nouveaux ».

La Russie plaide pour que, si accord il y a, il implique la Chine et les nouveaux systèmes d’armes, ce à quoi s’opposent et la Chine et plusieurs alliés occidentaux. Plutôt qu’un nouveau régime de contrôle des armements, on peut « mettre en place des mécanismes de réduction des risques », indique Andrey Zagorsky, directeur du département du désarmement à l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales (Imemo) de Moscou. Problème : les outils favorisant la transparence des intentions militaires de part et d’autre, tels que ceux de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour les exercices militaires (considérés comme les possibles prémices d’une invasion), sont contestés par Moscou.

Des missiles russes Iskander, en janvier. VASILY MAXIMOV / AFP

La rhétorique russe « est beaucoup plus agressive que durant la guerre froide », souligne Jiri Sedivy, du ministère tchèque des affaires étrangères. « L’OTAN a affirmé son langage sur la dissuasion nucléaire depuis 2014, mais il reste loin du langage russe », note ce diplomate, qui se souvient des propos du proche conseiller de Poutine, Dmitri Rogozine, lors d’une discussion sur des systèmes antimissiles en Pologne et en République tchèque : « Nous allons vous vitrifier ! »

« Si l’OTAN ne se défend pas, si elle ne met pas en place des moyens crédibles de limiter les actions russes, Poutine n’a aucun intérêt à négocier », affirme donc William Alberque. Mais les États occidentaux garants des instruments de contrôle doivent balayer aussi devant leur porte, assure Tariq Rauf. « Ils les sapent eux-mêmes, en refusant de protester contre certaines attitudes russes pour préserver des contrats commerciaux, ou en fournissant à l’Inde une coopération nucléaire alors qu’elle n’a pas séparé ses installations civiles et militaires. Il faut être plus sérieux sur ces aspects. »

Par Nathalie Guibert (Prague, envoyée spéciale), publié le 2 décembre 2019 à 18h19, mis à jour à 10h07

Photo en titre : à Adazi, en Lettonie, en 2019. Ints Kalnins / REUTERS

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