JEREMY RIFKIN : « LES INVESTISSEMENTS VERTS DOIVENT ÊTRE EXCLUS DES RÈGLES BUDGÉTAIRES »

De passage à Paris, l’économiste américain Jeremy Rifkin a livré à Euractiv les espoirs qu’il place dans la nouvelle Commission, tout en appelant à un récit plus stimulant que l’objectif des 1,5° de l’Accord de Paris.

Les énergies renouvelables sont selon vous en train de sauver le monde. Comment en est-on arrivés là ?

Les objectifs de l’UE pour 2020, en matière d’efficacité énergétique, de renouvelables et d’émissions de CO2 étaient peut-être ambitieux, et n’ont pas tous été respectés, mais ils ont donné la direction. Par sérendipité, la Chine s’y est mise : ils ont bougé tellement vite, en quelques mois ils ont digitalisé une partie de leur réseau électrique par exemple ! Donc l’UE et la Chine ont créé le contexte, en subventionnant la recherche et le développement des renouvelables, si bien qu’elles sont très bon marché désormais.

Les énergies fossiles vont se retrouver dépassées et inutilisables rapidement : donc c’est fini, la force du marché est trop puissante ! Les plateformes en mer qui extraient du gaz et du pétrole vont être abandonnées, comme les gazoducs, à moins qu’on y mette un jour du gaz hydrogène. Toutes les industries dépendant du pétrole, comme la pétrochimiques, mais aussi le plastique, les dérivés, risquent de ne pas s’en sortir non plus. Sauf si elles évoluent radicalement pour.

En même temps la compagnie pétrolière saoudienne Aramco s’apprête à  lever quelque 100 milliards de dollars pour son entrée en bourse…

11.000 milliards de dollars d’actifs sont déjà sortis des énergies fossiles, c’est un mouvement de fond. Les fonds de pensions de villes majeures comme Londres ou New-York annoncent à leur tour qu’ils renoncent aux énergies fossiles. Ils ont vu ce qu’il est arrivé au secteur du charbon, avec la faillite de Peabody. Ce que Karl Marx n’avait pas anticipé, c’est qu’avec le capitalisme, ce sont des millions de travailleurs dont la retraite est investie dans l’économie qui peuvent influer sur le cours des choses. Ces travailleurs ne veulent ni perdre leurs actifs ni favoriser l’ancien monde. Ils veulent des actifs à la rentabilité modeste mais stable. C’est exactement ce que les renouvelables proposent.

Est-ce que les négociations sur le climat permettent d’accélérer la lutte contre le changement climatique ?

Je m’interroge sur la méthode. Je reviens de Madrid de la COP25 : c’est déprimant, mais ils répètent tous qu’il faut un plan pour arriver à limiter la hausse des températures à 1,5 °. Mais personne ne sait lequel ! En plus, les 1,5°, c’est un objectif qui n’a pas de sens, il est dépassé depuis bien longtemps. Alors on nous parle d’objectifs, de cibles, de développement durable, mais ce qu’il faut c’est une vision !

Or, la vision, elle existe, et certaines entreprises précurseurs commencent à l’adopter : c’est un futur sans énergies fossiles, avec une production d’énergies renouvelables décentralisées, et un monde hyperconnecté grâce à l’Internet des objets dans lequel les services et autres abonnements seront le principal business model, plutôt que la vente de produits.

Est-ce que ce modèle économique que vous dessinez ne va pas avec une réduction du PIB ?

Une partie de l’économie est démonétisées : Wikipedia est le 5ème site mondial, entièrement gratuit et collaboratif. On a aussi de plus en plus une économie de l’échange. Il faut réfléchir à d’autres façons de calculer la richesse, non pas par le PIB mais par la qualité de vie. Au sein de l’OCDE, certains pays commencent à se pencher sur la question.

Comment financer la transition énergétique notamment pour conduire le changement aux seins des entreprises les plus impactées par le changement climatique ?

La priorité, c’est de transfigurer les infrastructures. Pour le faire, je suis partisan des obligations vertes : la Banque européenne d’investissement et la banque centrale européenne, mais aussi les États membres doivent participer à l’émission de ces obligations qui financeront le futur. Et l’UE doit autoriser les États à investir massivement, parce que l’enjeu est trop important. Les règles budgétaires ne doivent pas s’appliquer  aux investissements verts. L’investissement dans la recherche, dans les actifs et la formation des jeunes aux nouveaux métiers de cette révolution qui est en marche est trop importante. Autrement, nous risquons l’extinction !

Concrètement, comment financer cette nouvelle révolution industrielle ?

Le problème ce ne sont pas les actifs. Il y en a beaucoup, ce sont les actifs sortis des énergies fossiles. Le problème ce sont les projets. En Europe, il n’y a pas des projets de grande envergure qui puissent attirer les investissements. C ‘est presque ironique : on a la technologie, on les actifs, mais il manque de grands projets, comme par exemple la rénovation d’une région entière. Ce sera le sujet de la grande discussion du Green New Deal de la nouvelle Commission européenne.

Des sociétés comme Total sont pourtant totalement réfractaires à votre vision des choses. Comment allez-vous les convaincre ?

Je ne perdrai pas une seconde à tenter de le faire. Il y a les premiers de cordée, et les autres, je n’y peux rien, les compagnies d’énergie doivent faire des arbitrages. C’est la même chose pour les actifs du nucléaire. Le nucléaire est dépassé et ridicule, c’est une énergie trop chère. Et je ne parle pas des déchets. En France comme dans la plupart des pays, toute l’énergie peut venir du solaire, du vent et de la biomasse, donc c’est inutile de s’accrocher au passé.

Beaucoup de compagnies sont paralysées, et ne font rien. Mais il y a des «firsts movers», des sociétés en avance sur leur temps qui montrent l’exemple. Les fournisseurs d’électricité (« utilities ») ont déjà subi cette phase : leurs actifs, d’énormes centrales à charbon ou nucléaire en Allemagne sont devenus obsolètes, c’est ce qu’on appelle des « stranded assets », des actifs bloqués

Quel est selon vous le principal enjeu de la nouvelle Commission européenne ?

Il y a vraiment des signes positifs. Le Parlement européen a adopté l’urgence climatique, et Ursula von der Leyen semble convaincue de l’urgence d’agir en faveur de la transition énergétique. Mais maintenant il faut trouver un nouveau récit, une vision qui permette de faire adhérer la population au fait que nous sommes en train de vivre une révolution radicale.

Est-ce que la mobilisation des jeunes pour le climat est un soutien utile ?

Ce mouvement des jeunes est sans précédent. Jamais dans l’histoire une génération ne s’est unie au niveau mondial comme cette année, pour protester contre la menace de sa propre extinction. En revanche il faut que cette génération s’empare désormais des outils démocratiques, vote, soit élue, pour avoir un impact. Parce que la classe d’âge qui est au pouvoir, qui a 50-60 ans, n’a pas du tout la même conscience politique.

Par Aline Robert, EURACTIV.fr, publié le 04/11/2019

Photo en titre : Jeremy Rifkin [Oesterreichs Energie/Flick]

Jeremy Rifkin est économiste américain, auteur de nombreux ouvrages engagés sur l’environnement qui décryptent le bouleversement du monde. Il conseille aussi entreprises et gouvernement sur la transition énergétique.

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