LES DOUTES ET LES FRAGILITÉS DU SECTEUR NUCLÉAIRE FRANÇAIS

Enquête – Remis en cause après l’accident de Fukushima, en 2011, le nucléaire est encore fragilisé par les retards et l’envolée du coût de l’EPR de Flamanville.

« Je suis technicien de maintenance depuis 2013 et je ne me vois pas faire autre chose. J’adore mon métier », témoigne Aurélien, 30 ans et agent EDF à la centrale nucléaire du Tricastin, lorsqu’on lui demande de raconter son quotidien. Comme beaucoup de ses collègues, il dit qu’il « préfère ne pas trop penser » à ce qui pourrait se passer si la centrale venait à fermer dans les dix prochaines années. Dans la filière nucléaire, qui emploie 220 000 personnes, l’atome est défendu mordicus par les entreprises et les syndicats, même si chacun a conscience que l’avenir n’a jamais été aussi incertain.

Les 58 réacteurs du parc français ont été à l’origine conçus pour fonctionner pendant quarante ans – et plusieurs d’entre eux atteignent cet âge vénérable. Emmanuel Macron a annoncé, en novembre 2018, que la France fermerait 14 réacteurs d’ici à 2035 mais reste flou sur l’éventuelle construction de nouveaux réacteurs. La concurrence des énergies renouvelables et la mauvaise image du nucléaire pèsent lourd sur l’avenir de la filière, pourtant structurante pour l’industrie française. Le nucléaire fournit encore plus de 70 % de la production d’électricité dans l’Hexagone. Mais cette part doit tomber à 50 % d’ici à 2035. Cette volonté est à première vue une mauvaise nouvelle pour la filière : quels sites devront fermer ? Quelle reconversion sera engagée dans les territoires ? Quel futur sera proposé aux salariés concernés ?

 

Quelque 6 500 emplois directs et indirects sont concernés par la centrale du Tricastin, dans la vallée du Rhône

La filière compte à son sommet quelques très grosses entreprises : EDF en tête, qui exploite les centrales, sa filiale Framatome, qui les construit, et Orano (ex-Areva), qui gère l’uranium et le recyclage. Leurs sites font vivre des milliers de petites et moyennes entreprises. Le Tricastin en est une bonne illustration. Situé dans la basse vallée du Rhône, le site se trouve à cheval sur deux départements, la Drôme et le Vaucluse. La centrale EDF s’étend sur 55 hectares et l’usine d’enrichissement d’Orano sur 650 hectares. Quelque 6 500 emplois directs et indirects sont concernés. Mais certaines des installations sont parmi les plus anciennes du parc nucléaire. Le réacteur n° 1 du Tricastin a atteint l’âge de 40 ans en 2019 et est actuellement arrêté pour que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) donne – ou non –l’autorisation de le prolonger de dix ans.

« Manque de compétence »

L’opération est importante, tant la prolongation de la durée de vie des réacteurs les plus anciens est cruciale. Si la filière passe le test du Tricastin, elle pourra espérer obtenir une prolongation des autres réacteurs du même type. Et, pour chacun de ces chantiers, des centaines d’entreprises pourront maintenir leur activité – et leurs emplois. Mais une autre ombre pèse sur le nucléaire français : le cauchemar sans fin de l’EPR de Flamanville (Manche). Le chantier du réacteur de troisième génération a débuté en 2007 ; il devait s’achever en 2012 et coûter 3,3 milliards d’euros. Il ne sera pas sur le réseau avant 2023 – au mieux – et a déjà coûté 12,4 milliards d’euros.

Les errements du chantier ont été sévèrement relevés dans un rapport commandé par EDF à l’ancien président de PSA, Jean-Martin Folz, qui évoque un « fiasco » et souligne l’un des principaux problèmes de la filière : la perte progressive de ses compétences. Vingt ans sans construction de réacteurs ont conduit à des effets ravageurs. Flamanville a jeté le doute sur la capacité de l’industrie à maîtriser de tels ouvrages et à mobiliser les compétences nécessaires. « Les très nombreux incidents et malfaçons observés illustrent tant un certain manque de compétence des entreprises concernées que de vraies pénuries de soudeurs qualifiés », souligne le rapport.

L’affaire des soudures non conformes, qui retardent le chantier de trois ans, a mis en lumière cette difficulté : la France ne produit plus de soudeurs, ce qui a paralysé la partie métallurgie de la filière. « Par manque de soudeurs assez qualifiés pour répondre aux exigences imposées sur le chantier d’une centrale nucléaire, j’ai dû refuser des chantiers », raconte Hugo Cosnefroy, dirigeant de la société Technometal, basée dans la Manche, qui intervient sur le chantier de Flamanville.

« On perdait notre savoir-faire »

Le climat devient parfois délétère, comme l’explique Isabelle Beaubras, responsable ressources humaines de la PME Manoir ACPP, qui fournit notamment des piscines pour le combustible nucléaire. « Face au manque de personnel, la concurrence débauchait nos employés en renchérissant les salaires. Nous perdions du savoir-faire et ça créait une mauvaise ambiance entre entreprises », développe-t-elle. Dans le Cotentin, où est situé l’EPR de Flamanville, environ 1 000 postes de soudeurs sont vacants. Dans une vaste enquête menée auprès des entreprises de la filière par le Boston Consulting Group pour le compte de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), 72 % des acteurs interrogés font part de difficultés très importantes rencontrées chez les soudeurs.

Autre illustration de cette perte d’expérience : devant les difficultés du chantier à Flamanville, EDF a dû rappeler des retraités, qui avaient participé à la construction de centrales dans les années 1990. « Mon métier, je l’ai avant tout appris sur le terrain. Les anciens m’ont transmis ce qu’ils savaient lorsque j’ai commencé », relate Jean-Luc Cardoso, technicien d’exploitation à la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin) et délégué syndical CGT. Ce mode de transmission a été largement compromis. « Avec des cadences importantes, l’esprit d’équipe passe à la trappe et on ne peut pas s’appuyer sur les autres et transmettre le savoir sur le terrain », indique Virginie Neumayer, responsable de la filière nucléaire à la CGT.

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La perte de compétence est aussi liée à un recours accru à la sous-traitance – même si elle a toujours existé dans le secteur. « Nos fonctions ont été longtemps déléguées aux prestataires ; on se contentait de superviser. En ne touchant plus de machines, on perdait notre savoir-faire. EDF s’en est rendu compte et a aujourd’hui rectifié le tir », assure Aurélien, technicien de maintenance chez l’électricien.

« Une image négative »

Les travailleurs sous-traitants dénoncent, eux, des conditions de travail qui se sont dégradées et une absence de visibilité. « Je plains les jeunes qui commencent dans le métier ; là où nous étions deux pour exécuter une tâche il y a vingt ans, nous sommes seuls aujourd’hui », confie ainsi Jean-Marie, agent d’entretien pour une entreprise prestataire d’Orano au Tricastin. Une commission d’enquête parlementaire sur le nucléaire a d’ailleurs plaidé pour la mise en place d’une convention collective dans le secteur et la limitation du recours à la sous-traitance – un appel qui, pour l’instant, n’a pas été entendu.

Le climat morose qui règne sur la filière s’est répandu jusque dans les écoles d’ingénieurs. « Une partie des 2 800 jeunes formés [pour le nucléaire] finissent par changer de domaine et s’orienter vers les énergies renouvelables », reconnaît Abdesselam Abdelouas, enseignant-chercheur à l’IMT Atlantique (institut Mines-Télécom). Les métiers de la métallurgie ne sont pas moins affectés par ce désintérêt. « On accole trop souvent une image négative aux métiers de techniciens, déplore Hugo Cosnefroy, alors que les conditions de travail se sont largement améliorées. »

Des initiatives locales se mettent en place dans les territoires concernés par le nucléaire. Une formation initiée par des PME a ainsi vu le jour dans le Cotentin. « On s’est relevé les manches pour réagir face au manque de candidats soudeurs. On ne voulait plus renoncer aux grosses commandes. La métallurgie dans le Cotentin a de l’avenir, avec le chantier de l’EPR notamment », s’enthousiasme Hugo Cosnefroy. L’opération est née en 2018. Objectif : occuper les 1 000 postes de soudeurs vacants dans la région Normandie. « Les formations classiques ne correspondaient pas à la réalité du métier. Les quinze entreprises partenaires ont formulé leurs exigences et les formations ont été adaptées en fonction », explique Ludovic Roualle, conseiller industrie à la chambre de commerce et d’industrie de Normandie.

« Une paire d’EPR tous les cinq ans »

À l’échelle nationale, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a demandé au patron d’EDF de lui remettre, avant la fin novembre, un « plan d’action » portant notamment sur la mise en place d’un « plan de compétences » précis. Mais chacun sait que la prolongation des réacteurs actuels ne suffira pas. Les dirigeants de la filière clament depuis plusieurs mois que seul le lancement de nouveaux chantiers d’EPR pourra remplir les carnets de commandes. « La construction d’une paire d’EPR tous les cinq ans est vitale pour optimiser la gestion et le développement des compétences des acteurs. La pérennité de l’ensemble de la filière est en jeu », plaide ainsi Valérie Faudon, déléguée générale de la SFEN. (NDLR : lobby pronucléaire). Selon cette organisation qui défend les intérêts de la filière, 40 % des entreprises du secteur sont au-dessous du seuil d’activité souhaitable pour assumer leurs charges. Une majorité de dirigeants se projettent difficilement au-delà des trois prochaines années.

Mais les entreprises de la filière ne sont pas toutes touchées de la même façon. Les gros acteurs peuvent exploiter leurs compétences à l’étranger. C’est le cas d’Orano (ex-Areva) : le groupe, qui fournit et recycle le combustible, emploie 16 000 collaborateurs, dont plus de 12 000 en France. En 2018, 53 % de son chiffre d’affaires était réalisé à l’étranger. « Les décisions prises aujourd’hui concernant l’arrêt de réacteurs n’auront pas de conséquence à court terme mais pourront avoir un impact au milieu de la prochaine décennie », prévient toutefois le groupe.

Ce sont bien les PME – qui représentent 80 % des entreprises de la filière – qui sont les plus vulnérables. Pour Manoir ACPP, qui emploie 260 salariés, l’enjeu d’un chantier comme l’EPR est colossal – 75 % de son chiffre d’affaires du nucléaire. « Un chantier peut remplir nos carnets de commandes pendant des années. Si d’autres chantiers se mettent en marche, ça nous donnera sûrement envie de nous projeter dans l’avenir et d’investir », estime la DRH, Isabelle Beaubras.

Un scénario 100 % énergies renouvelables ?

La décision de renouveler le parc nucléaire français est désormais une décision politique. À l’origine, Emmanuel Macron souhaitait se prononcer à la mi-2021, avant l’élection présidentielle. Mais cette date a été compromise par les nouvelles difficultés de l’EPR de Flamanville, et le gouvernement est aujourd’hui beaucoup plus flou sur son calendrier. Il a demandé à EDF de travailler sur un scénario de construction de six EPR en quinze ans. Mais la ministre de la transition écologique et solidaire a laissé la porte ouverte à un scénario 100 % énergies renouvelables – sans donner la moindre précision sur cette option. (NDLR : preuve qu’il ne s’agit que d’une simple diversion)

Dans la filière – qui dispose de sérieux appuis à Matignon et à Bercy –, on n’imagine pas que l’État abandonne une filière qui a longtemps été la vitrine d’un savoir-faire français d’excellence. « Si on ne construit plus d’EPR, on sera sûrement contraint d’importer la technologie de Chine, où le savoir-faire est désormais installé », explique l’économiste Jacques Percebois, directeur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie. (NDLR : ou renoncer au nucléaire !)

L’image du nucléaire, assombrie par les accidents de Tchernobyl et Fukushima, a été encore écornée ces dernières années par les dérives du chantier de Flamanville. « On voit des personnalités publiques dans les médias qui annoncent la fin de la filière, ça n’aide pas à garder le moral », s’inquiète Virginie Neumayer. En juin 2018, le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, a résumé, lors d’une audition à l’Assemblée nationale, la situation dans laquelle la filière se trouve empêtrée : « Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler. »

Un argument qui ne convainc pas tous les experts du nucléaire. « D’un point de vue national, ça n’a jamais de sens de maintenir une activité économique uniquement parce que des emplois en dépendent. C’est contre l’idée d’une politique industrielle viable sur le long terme », affirme ainsi Yves Marignac, directeur de Wise-Paris, une agence indépendante sur le nucléaire, très critique sur l’EPR. Mais les salariés de la filière refusent d’entendre ce point de vue : « J’ai construit toute ma vie dans la Drôme, explique Aurélien. Si on ferme la centrale [du Tricastin], je devrais partir ou changer de métier – et ça, c’est inconcevable. »

Le nucléaire français a-t-il encore un avenir ?

Les difficultés financières d’EDF et les dérapages de la construction de l’EPR, mis en avant par le rapport de Jean-Martin Folz, remis le 28 octobre, ont relancé le débat sur la pérennité du modèle économique de la filière.

Par Louisa Benchabane, publié hier à 16h30, mis à jour à 06h37

Photo en titre : Jonathan KONITZ/PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

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