IRAN : L’ACCORD SUR LE NUCLÉAIRE, VICTIME COLLATÉRALE DES RAIDS AMÉRICAINS

Éditorial. En assassinant le général iranien Ghassem Soleimani, les États-Unis ont sans doute donné le coup de grâce à l’accord de 2015, que Donald Trump avait déjà dénoncé en 2018 mais qui servait encore de cadre à un dialogue avec les Européens.

Éditorial du « Monde ». Les conséquences de l’assassinat du plus important général iranien, Ghassem Soleimani, par une frappe militaire américaine, vendredi 3 janvier, à Bagdad, relèvent, pour l’instant, de la spéculation, mais on peut parier sans risque de se tromper qu’elles seront profondes et multiples. La plus probable d’entre elles concerne au premier chef les Européens, pourtant tenus à l’écart de l’opération américaine : leurs efforts pour sauver l’accord multilatéral de 2015 sur le nucléaire iranien sont désormais voués à un échec quasi certain.

Toute escalade a une origine. Il serait simpliste d’attribuer toute la responsabilité de celle-ci au président Donald Trump, même s’il a crânement tenu à revendiquer personnellement la décision de la frappe ciblée qui a tué le dirigeant iranien. La capacité de nuisance du général Soleimani n’est plus à démontrer : chef de la Force Al-Qods, corps d’élite des tout-puissants gardiens de la révolution, architecte de l’expansion iranienne au Moyen-Orient, stratège de la déstabilisation, il avait sur la conscience plus de morts dans la région qu’il ne s’est soucié d’en compter.

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Lorsqu’il a été tué à Bagdad, Ghassem Soleimani arrivait de Beyrouth, où il a contribué à bâtir l’une des organisations politiques et paramilitaires les plus efficaces de la zone, le Hezbollah. Il a reproduit ce modèle dans les pays environnants en y multipliant les milices chiites. En Syrie, il a dirigé les forces qui ont tenu à bout de bras le régime Assad. Et, finalement, il a franchi la ligne rouge en visant directement des vies américaines.

Équilibre précaire

Aucun des leaders européens qui ont signé, en 2015, avec l’Iran, les États-Unis, la Russie et la Chine l’accord visant à empêcher Téhéran de se doter de l’arme nucléaire (JCPOA) n’ignorait la vraie nature du général Soleimani. Barack Obama lui-même, alors président, ne la connaissait que trop. Mais, avec cet accord, les Occidentaux avaient instauré un modus vivendi avec le régime iranien assurant une sorte d’équilibre, certes précaire, mais qui permettait d’éviter la prolifération dans une région hautement instable. Le gouvernement a joué sa partie du jeu, obtenant la levée des sanctions qui l’étranglaient en échange du gel d’un programme nucléaire placé sous le contrôle international.

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Cet équilibre précaire a été rompu en 2018, lorsque, malgré l’insistance des Européens, Donald Trump a dénoncé le JCPOA, dont il jugeait qu’il « n’aurait jamais dû être signé ». Il l’a remplacé par une stratégie de « pression maximale » sur l’Iran. Les Européens – Français, Britanniques et Allemands – ont alors entrepris, en lien avec la faction du régime iranien prête à dialoguer, de tenter de maintenir cet accord en vie au moins jusqu’à l’élection présidentielle américaine de novembre 2020.

Téhéran doit, dans les jours qui viennent, se prononcer sur la reprise ou non des activités d’enrichissement d’uranium interdites par l’accord. On voit mal comment les interlocuteurs iraniens des Européens pourraient encore aujourd’hui imposer la voie diplomatique aux durs du régime, qui verront plus que jamais l’arme nucléaire comme une chance de survie.

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Cet accord imparfait avait au moins le mérite d’exister et, avec lui, un espace pour la négociation. Cet espace s’est refermé, vendredi, sur la carcasse fumante de la voiture qui transportait le chef de guerre iranien à Bagdad. Il n’y a plus ni diplomatie ni stratégie de pression ou de sanctions. Seulement l’affrontement.

Par Le Monde, publié le 4 janvier 2020 à 10h35

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