L’ASIE ET SON INQUIÉTANTE COURSE AUX ARMES NUCLÉAIRES

Une étude publiée sur le site Georgetown University Press s’inquiète de la prolifération d’armes nucléaires en Asie. Ses deux auteurs soulignent que l’Inde, le Pakistan et la Chine se livrent à une dangereuse course à l’armement nucléaire qui fait de l’Asie une poudrière.

L’Asie, région la plus dangereuse de la planète? Ce n’est pas le constat fait par les chercheurs Yogesh Joshi et Frank O’Donnell dans leur étude «India and Nuclear Asia, Forces, Doctrine, and Dangers» publiée récemment sur le site Georgetown University Press. En revanche, les deux spécialistes dépeignent un continent qui fait office de poudrière nucléaire. Comme l’a remarqué Emmanuelle Maitre, chargée de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique chez nos confrères du Point, l’Inde, le Pakistan et la Chine continuent d’augmenter leur arsenal nucléaire.

Prenons le cas de l’Inde, qui se situe, selon Emmanuelle Maitre, «dans une situation paradoxale»:

«Politiquement, elle insiste sur le caractère responsable, purement défensif et minimal de sa dissuasion nucléaire. Pour autant, New Delhi poursuit l’extension de son arsenal, en construisant par exemple des missiles pouvant emporter plusieurs têtes nucléaires, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ou encore des missiles de courte portée pouvant également emporter des têtes nucléaires

Une situation d’autant plus dangereuse que l’Inde est en conflit avec son voisin pakistanais. Des escarmouches ont lieu régulièrement à la frontière entre les deux pays et dans des zones contestées. Un conflit est ainsi en cours depuis le mois de février 2019 dans la région du Jammu-et-Cachemire. Si les deux pays ne sont pas officiellement en guerre, ils mènent régulièrement des actions visant à se déstabiliser l’un l’autre.

Le nouveau missile supersonique russo-indien BrahMos lancé depuis un Su-30MKI – vidéo (© AFP 2019 RAVEENDRAN)

Le problème, c’est que du côté d’Islamabad, on continue également à développer des armes nucléaires. «Tout d’abord, les Nasr, armes tactiques nucléaires d’une portée de quelques dizaines de kilomètres, ont vocation à être utilisées sur un champ de bataille pour compenser l’infériorité de l’armée pakistanaise. Deuxièmement, Islamabad explore plusieurs options lui permettant d’embarquer des armes nucléaires en mer», précise Emmanuelle Maitre.

Dans un tel contexte, avec des arsenaux de ce type, l’escalade pourrait très vite déboucher sur l’utilisation d’armes nucléaires. Surtout que la Chine proche n’est pas en reste du côté du développement d’armes non conventionnelles. Pour rappel, selon le classement annuel établi par le site américain Global Fire Power, la Chine et l’Inde occupent respectivement les 3ème et 4ème place des armées les plus puissantes du globe, devant la France, et derrière les États-Unis et la Russie.

«Ainsi, l’artillerie chinoise a tendance à positionner à la frontière indienne des forces de missiles dont la nature (conventionnelle ou nucléaire) est ambiguë. En cas de conflit, l’Inde pourrait être tentée de cibler ces unités, or l’attaque de missiles nucléaires pourrait être perçue par la Chine comme une action justifiant une riposte nucléaire. Deuxièmement, la Chine est de plus en plus présente dans les eaux de l’océan Indien, et dispose désormais de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins performants. Là encore, un incident en mer pourrait entraîner une escalade des tensions incontrôlable. Par ailleurs, Pékin refuse d’engager un dialogue stratégique avec l’Inde, qu’elle ne considère pas comme une puissance nucléaire légitime», explique Emmanuelle Maitre en s’appuyant sur les travaux des deux chercheurs de l’université de Georgetown.

D’après l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), le continent asiatique est le seul sur lequel les dépenses militaires croissent de façon continue depuis trente ans. Dans son rapport publié le 29 avril 2019, le Sipri notait que Pékin comptait désormais pour la moitié des dépenses militaires de la région Asie-Océanie alors que dix ans plus tôt, c’était moins d’un tiers.

Premier tir de nuit du missile indien à capacité nucléaire Agni-III (© AFP 2019 Raveendran)

Inde, Pakistan et Chine, fortes de leurs arsenaux pourraient-ils être à l’origine d’une guerre nucléaire? Nous n’en sommes pas là. «Malgré certaines prédictions optimistes, le développement d’arsenaux nucléaires en Asie du Sud n’a pas permis de stabiliser les relations entre les États. Néanmoins, des mesures de confiance et une volonté de dialogue pourraient permettre de réduire les risques qu’une crise ne prenne une mauvaise tournure, un objectif primordial dans une des régions les plus volatiles du monde», analyse Emmanuelle Maitre.

Toujours d’après le Sipri, neufs puissances nucléaires détiennent environ 13.865 ogives nucléaires, dont 2.000 sont soit en état d’alerte, soit tout à fait prêtes à être utilisées. Alors que des pays comme les États-Unis, la Russie ou le Royaume-Uni ont vu leur arsenal baisser en 2019, la Chine et le Pakistan l’ont augmenté quand l’Inde est restée au même niveau. D’après le Sipri, la Chine possède 290 ogives, le Pakistan entre 150 et 160 et l’Inde entre 130 et 140. À titre de comparaison, les États-Unis disposent de 6.185 ogives et la Russie en possède… 6.500.

Par Fabien Buzzanca, publié le 14 janvier 2020 à 20h51, mis à jour à20h53

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