LES GRÉVISTES OUBLIÉS DE LA CENTRALE NUCLÉAIRE DE GRAVELINES

Depuis le 14 janvier, l’accès au site nordiste est filtré par des centaines d’agents qui protestent contre la réforme des retraites.

Il a fallu la visite du secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, mercredi 22 janvier à midi, à la centrale de Gravelines, pour braquer les caméras sur le combat des grévistes nordistes. « Il était temps », soupire un agent EDF. Depuis le 5 décembre 2019, le centre nucléaire de production d’électricité est touché par un mouvement social contre la réforme des retraites.

Celui-ci s’est doucement amplifié et, depuis le 14 janvier, près de 500 manifestants se relaient sur le piquet de grève à l’entrée du site, de jour comme de nuit. « Ça fait une semaine que je ne suis pas entrée dans la centrale, mais on est là tous les jours, déclare une femme syndiquée à la CGT. Pourquoi, jusqu’à présent, les médias ne parlent-ils pas de nous pour expliquer que l’on cotise deux fois plus que les autres pendant toute notre carrière et que l’on ne coûte rien à l’État ? »

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Près d’un feu de palettes, David Maillet, 46 ans, dont vingt-quatre passés chez EDF, serre la main d’anciens agents en retraite depuis dix ans, venus soutenir les grévistes. Il n’a pas souvenir d’un mouvement d’une telle ampleur. Les anciens non plus. Ce technicien d’exploitation à la conduite dans la centrale fait grève… tout en travaillant pour assurer la sécurité du site. « Les gens pensent qu’EDF, c’est la poule aux œufs d’or. Mais c’est fini, ça. On mange notre pain noir. Et personne ne parle de nous parce qu’on n’est pas à Paris, à la RATP ou à la SNCF. »

Sur le site de la plus importante centrale nucléaire d’Europe de l’Ouest, les agents veulent aussi rappeler à l’opinion publique que leur outil de travail n’a rien d’anodin. « Parler de nucléaire, c’est tabou en France, estime Franck Redondo, secrétaire Force Ouvrière pour la centrale. Mais on travaille quand même avec de l’uranium. On a un métier à risque. Il y a un statut qui nous protège, et nous, on garantit votre sûreté ».

À l’arrivée de Philippe Martinez, mercredi, certains grévistes s’en sont pris aux médias. « Journalistes collabos ! Si c’est pour dire qu’on est des nantis ou des délinquants, c’est pas la peine ! » Avec calme, le délégué syndical CGT Stéphane Choquel tente d’expliquer la colère de ses collègues. « On nous annonce la fin de notre régime spécial et l’on fait croire aux gens que l’on a encore les acquis des anciennes générations, dénonce ce préparateur maintenance. Moi, je viens du privé, et en arrivant chez EDF, j’ai perdu 800 euros mensuels et ma voiture de service, alors nous traiter de nantis… »

« Ici, c’est cinq fois Tchernobyl » 

Pour défendre leur régime de retraite, les agents EDF multiplient les actions depuis le 5 décembre : opérations escargot sur l’autoroute, manifestations dans les rues de Dunkerque, et même séances photo en salle des machines, près du pupitre d’arrêt d’urgence de la turbine. Une image qui a fait réagir, début janvier. Sur les réseaux sociaux, des internautes se sont inquiétés d’une éventuelle coupure de réacteur.

Cela n’est pas envisageable, répondent les membres de l’intersyndicale. Désactiver les réacteurs par le système d’urgence, cela reviendrait, au minimum, à plonger dans le noir les Hauts-de-France de manière instantanée. Une atteinte à la sûreté de l’État lourdement réprimée par le Code pénal. « C’est pas une usine à chocolat, sourit Franck Redondo, du syndicat majoritaire FO (42 %, devant la CGT, à 32 %). Ici, c’est cinq fois Tchernobyl. Si ça pète, il n’y a plus d’Angleterre. On est des professionnels avant tout. »

Les activités ont été ralenties à cause des filtrages, entraînant des baisses de charge, mais la production continue

Les agents, remontés contre le gouvernement mais poussés par un sentiment de responsabilité, ont donc choisi de filtrer les entrées pour empêcher l’accès au site. Depuis une semaine, seulement 250 à 350 personnes en moyenne entrent chaque jour, au lieu des traditionnels 2 500 à 3 000 visiteurs, prestataires ou membres des 1 800 agents EDF. Dans cette usine à risque, il n’est pas question de mettre en péril la sécurité des installations. Les activités ont été ralenties à cause des filtrages, entraînant des baisses de charge, mais la production continue.

Quoi qu’il arrive, cette diminution est compensée au niveau européen. En revanche, tous les agents s’accordent à dire qu’à Gravelines, un tel mouvement est historique, tout comme les baisses de charge de 1 400 mégawatts (sur 5 600 mégawatts). Beaucoup évoquaient, mercredi, le sort des deux syndicalistes placés en garde à vue après une coupure non autorisée d’électricité dans une usine classée Seveso en Dordogne, le 10 janvier.

« On est des pacifistes, rappelle le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. Un député du Nord a comparé la grève à du terrorisme. Quand on fait une telle comparaison, ça mériterait quelques réprimandes de la part du gouvernement. » De Gravelines, la CGT a appelé les autres centrales à bloquer tous les sites de production nucléaire en France, jeudi.

Par Laurie Moniez, publié le 23 janvier 2020 à 10h12  mis à jour à 11h47

Photo en titre : Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT,  s’est rendu mercredi à la centrale nucléaire de Gravelines (Nord). DENIS CHARLET / AFP

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