NUCLÉAIRE : EN INDE, LES NUAGES S’AMONCELLENT AU-DESSUS DES PROJETS D’EPR

Un rapport confirme le risque sismique dans la région de Jaitapur, où EDF rêve de construire la plus grande centrale de la planète.

Voilà qui n’arrange pas les affaires d’EDF au niveau international. Dans l’État indien du Maharashtra (Ouest), où l’électricien français rêve depuis treize ans de construire la plus grande centrale nucléaire du monde, une coalition gouvernementale s’est nouée, fin novembre 2019, autour d’un parti régional populiste, le Shiv Sena, farouchement opposé à ce projet hors norme.

Paris s’efforce sans relâche de convaincre la Nuclear Power Corporation of India Limited (NPCIL), le groupe public qui exploite la filière nucléaire du sous-continent, de lui acheter six réacteurs à eau pressurisée (EPR). Un projet évalué à près de 3 000 milliards de roupies (38 milliards d’euros), dont la puissance installée de 9 900 mégawatts permettrait d’alimenter en électricité 140 millions d’habitants.

Lors d’un entretien téléphonique, vendredi 10 janvier, Emmanuel Macron et le premier ministre indien, Narendra Modi, ont tous deux « exprimé leur souhait de poursuivre le renforcement du partenariat [franco-indien] dans le domaine du nucléaire civil et militaire ». Mais à Bombay, les nouveaux dirigeants du Maharashtra jugent que la centrale causerait trop de dommages aux agriculteurs et aux pêcheurs de la côte proche de Goa, où elle serait implantée.

Autre grief contre le projet : son intérêt économique. En dépit des demandes réitérées de Delhi, EDF n’aurait pas encore apporté la preuve que le prix du kilowattheure produit à Jaitapur, le village choisi pour les EPR, sera compétitif, comparé aux tarifs pratiqués par les centrales au charbon ou à l’énergie solaire.

À cela s’ajoute un rapport publié discrètement en septembre 2019 par l’Autorité nationale de gestion des catastrophes (NDMA, une instance qui dépend du ministère de l’intérieur) et l’Institut international des technologies de l’information d’Hyderabad, qui confirme le risque sismique dans la région.

Menace d’effondrement

Ce document recense les dégâts auxquels il faut s’attendre dans cinquante villes de l’Inde se trouvant dans les zones sismiques de classes 3, 4 et 5 établies par le Centre de sismologie du ministère des sciences et techniques, là où la probabilité de tremblement de terre est la plus élevée. Il confirme que Jaitapur se trouve en zone 4 et que, à l’intérieur du Maharashtra, la région de Killari, où un séisme de magnitude 6,3 avait fait 8 000 morts le 30 septembre 1993, détruisant 30 000 bâtiments, est située à la limite de zones 2 et 3, à risque théoriquement moindre.

Le rapport estime qu’à Ratnagiri, chef-lieu du district dont relève la localité de Jaitapur, 40 % des édifices en béton armé et 70 % des constructions en brique avec toiture en béton seraient menacés d’effondrement en cas de tremblement de terre. Cela ne préjuge pas de ce qu’il adviendrait de la centrale de Jaitapur. Toutefois, selon Rajendra Phatarpekar, l’un des opposants au projet, « Ratnagiri est à 40 kilomètres à vol d’oiseau et ce rapport montre qu’il faut pousser plus loin les études sismiques à Jaitapur ».

Dès 1972, le Département de l’énergie atomique (DAE) avait évoqué la présence d’une faille sur le terrain même de l’hypothétique centrale, pour déconseiller à NPCIL d’y bâtir des installations nucléaires. En 2002, le DAE avait précisé que le basalte – la roche dure sur laquelle s’appuient les fondations – se trouvait « à une profondeur comprise entre 20 et 30 mètres », ce qui supposerait d’araser le plateau de Jaitapur et conduirait à construire la centrale atomique au niveau de la mer, en l’exposant au risque de tsunami.

Néanmoins, les pelleteuses ne sont pas près d’arriver sur place. Lors de son passage à Delhi, en mars 2018, Emmanuel Macron avait évoqué un démarrage du chantier « fin 2018 », après quoi EDF avait dit se préparer à ne remettre à cette date qu’une « offre engageante » aux Indiens, laquelle n’a toujours pas été finalisée.

EDF indique aujourd’hui que ce pourrait être chose faite « dans le courant de l’année 2020 », sous réserve qu’un accord soit trouvé entre les gouvernements des deux pays sur le schéma de financement de la centrale et sur la responsabilité civile nucléaire qui y serait appliquée. La négociation du contrat proprement dit démarrerait alors en 2021.

Pat Guillaume Delacroix , Bombay, correspondance) publié le 28janvier 2020 à 10h48

Photo en titre : Des manifestants protestent à New Delhi contre le projet du gouvernement français de construire une centrale nucléaire à Jaitapur, dans l’État indien du Maharashtra (Ouest), en février 2013. Mansi Thapliyal / REUTERS

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