EMMANUEL MACRON : « EN MATIÈRE DE DÉSARMEMENT NUCLÉAIRE, J’APPELLE TOUS LES ÉTATS À NOUS REJOINDRE »

Extraits du discours que le président de la République a prononcé, vendredi, à l’École de guerre, dans lequel il inscrit la doctrine de dissuasion de la France dans un cadre européen.

Verbatim. (…) La dernière décennie a vu les équilibres stratégiques, politiques, économiques, technologiques, énergétiques et militaires, largement remis en cause, et nous voyons aujourd’hui poindre à nouveau ce qui pourrait mettre à mal la paix acquise après tant de drames sur notre continent.

Alors que les défis globaux auxquels notre planète est confrontée exigent un regain de coopération et de solidarité, nous faisons face à un délitement accéléré de l’ordre juridique international et des institutions qui organisent les relations pacifiques entre États.

Ces phénomènes ébranlent le cadre de sécurité global et affectent, directement ou indirectement, notre stratégie de défense. Les risques, les menaces, se sont accrus et diversifiés. Leurs effets se sont accélérés et rapprochés de nous, jusqu’à nous toucher directement pour certains. (…)

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La maîtrise des ressources et des flux, qu’ils soient matériels ou immatériels, constitue le ferment de nouvelles stratégies de puissance. La haute mer, les espaces aériens et exo-atmosphériques, le numérique, ces espaces communs qui s’interpénètrent et complexifient notre compréhension des enjeux, deviennent ou redeviennent des terrains de rapports de force et, parfois, de confrontation.

Par leur dispersion géographique, leur simultanéité, leur complexité, ces évolutions étendent de facto le champ et les modalités des confrontations interétatiques possibles.

Elles sont les symptômes d’une époque de profondes ruptures.

La première rupture est d’ordre stratégique.

Une nouvelle hiérarchie des puissances se dessine, au prix d’une compétition stratégique globale, désinhibée, porteuse pour l’avenir de risques d’incidents et d’escalade militaire non maîtrisée. Plusieurs tendances lourdes, prévisibles, sont à l’œuvre.

D’abord, la compétition globale engagée entre les États-Unis et la Chine est un fait stratégique avéré, qui structure dorénavant l’ensemble des relations

Ensuite, la stabilité stratégique en Europe nécessite davantage que le confort d’une convergence transatlantique acquise avec les États-Unis. Notre sécurité dépend donc de notre capacité à nous investir de manière plus autonome à l’égard de notre voisinage à l’Est comme au Sud.

Enfin, la frontière entre compétition et confrontation, qui nous permettait de distinguer le temps de paix du temps de crise ou de la guerre, est aujourd’hui profondément diluée. Elle laisse place à de multiples zones grises où, sous couvert d’asymétrie ou d’hybridité, se déploient des actions d’influence, de nuisance voire d’intimidation, qui pourraient dégénérer (…).

Penser sans tabou

La deuxième rupture est d’ordre politique et juridique : c’est la crise du multilatéralisme et le recul du droit face aux rapports de force.

L’idée même d’un ordre multilatéral fondé sur le droit, où le recours à la force est régulé, où les engagements sont respectés, où les droits créent des obligations qui s’appliquent à tous, cette idée-là est profondément remise en cause aujourd’hui.

Cette déconstruction des normes internationales s’inscrit dans une logique assumée de compétition, où seules primeraient la loi du plus fort et la réalité du rapport de force (…).

(…) Les Européens doivent collectivement prendre conscience que, faute de cadre juridique, ils pourraient se trouver rapidement exposés à la reprise d’une course aux armements conventionnels, voire nucléaires, sur leur sol. Ils ne peuvent pas se cantonner à un rôle de spectateurs. Redevenir le terrain de la confrontation des puissances nucléaires non européennes ne serait pas acceptable.

Enfin, la troisième rupture est technologique.

La technologie est, en effet, à la fois un enjeu, un perturbateur et un arbitre des équilibres stratégiques. Le déploiement de la 5G, le cloud pour stocker les données, ainsi que les systèmes d’exploitation sont des infrastructures stratégiques dans le monde contemporain. L’émergence de nouvelles technologies (…) est porteuse de nombreuses opportunités, mais également source de futures instabilités.

Les grandes ruptures de ce monde nous obligent à penser sans tabou ce que pourraient être les guerres de demain (…).

L’escalade de début janvier en Irak montre bien que ces diverses situations « au contact » peuvent à tout moment déboucher sur une crise ouverte entre des États qui semblent avoir oublié la raison du « Plus jamais la guerre ! » pour un hypothétique « Pourquoi pas la guerre ? »

Transparence, confiance et réciprocité

Un sursaut est nécessaire. La refondation de l’ordre mondial au service de la paix doit être notre cap. La France et l’Europe y ont un rôle historique à jouer.

Toute notre action doit être au service d’une ambition, celle de la paix, tirant parti d’un multilatéralisme fort et efficace fondé sur le droit.

Promotion du multilatéralisme, développement de partenariats stratégiques, recherche d’autonomie européenne et souveraineté nationale, ces quatre éléments forment un tout, qui donne sa cohérence globale et son sens profond à notre stratégie de défense.

Pour garantir la paix, le monde a d’abord besoin d’un multilatéralisme qui fonctionne (…).

À ce titre, nous attendons des grands partenaires de l’Europe qu’ils œuvrent à préserver et renforcer le droit international, et non à l’affaiblir. La transparence, la confiance et la réciprocité sont la base de la sécurité collective.

(…) Pour les Européens, un multilatéralisme repensé, au service de la sécurité collective et conforme à nos principes fondateurs, doit articuler deux exigences, qui ne sont pas contradictoires si nous voulons garantir la paix : celle, d’une part, de la promotion d’un agenda international renouvelé pour la maîtrise des armements, et celle, d’autre part, d’un réel investissement européen en matière de défense.

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Ces exigences découlent directement de l’ambition de souveraineté et de liberté d’action que je porte pour l’Europe depuis mon élection. Elle est le pendant d’une relation transatlantique rééquilibrée, d’une alliance dans laquelle les Européens sont des partenaires crédibles et efficaces. Les Européens doivent pouvoir ensemble se protéger. Ils doivent pouvoir décider et agir seuls lorsque cela est nécessaire. Ils doivent le faire en n’oubliant jamais ce que l’histoire leur a appris : la démocratie et le droit sans la force ne tiennent pas longtemps. Ils doivent enfin utiliser de manière courante les mécanismes assurant leur solidarité.

C’est pour cela que je suis convaincu que les Européens doivent d’abord et avant tout définir ensemble ce que sont leurs intérêts de sécurité et décider souverainement de ce qui est bon pour l’Europe.

Ainsi, il ne peut y avoir de projet de défense et de sécurité des citoyens européens sans vision politique cherchant à favoriser la reconstruction progressive de la confiance avec la Russie.

(…) L’objectif principal de ma démarche à l’égard de la Russie, c’est l’amélioration des conditions de la sécurité collective et de la stabilité de l’Europe. Ce processus s’étalera sur plusieurs années. Il demandera patience et exigence, et sera conduit avec les partenaires européens.

Dans ce cadre, les Européens doivent également pouvoir proposer ensemble un agenda international de maîtrise des armements.

(…) Il nous faut sur ce sujet une position très claire de l’Europe, qui tienne compte à la fois de l’évolution des armements contemporains, notamment russes, qui pourraient impacter notre sol, et des intérêts des Européens – de tous les Européens, y compris au nord et au centre de l’Europe.

Il convient, enfin, de repenser les priorités du désarmement (…). Le désarmement ne peut être en soi un objectif : il doit d’abord améliorer les conditions de la sécurité internationale.

Sur ces questions, la France mobilisera les partenaires européens les plus concernés, afin de poser les bases d’une stratégie internationale commune que nous pourrons proposer dans toutes les enceintes où l’Europe est active.

Et la France, puissance nucléaire reconnue par le traité de non-prolifération et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, prendra ses responsabilités, en particulier en matière de désarmement nucléaire, comme elle l’a toujours fait.

Dans la recherche de la paix, elle est attachée à la logique d’un désarmement qui serve la sécurité et la stabilité mondiale. Elle a un bilan unique au monde, conforme à ses responsabilités comme à ses intérêts (…).

Ce bilan exemplaire donne à la France la légitimité pour réclamer aux autres puissances nucléaires des gestes concrets en direction d’un désarmement global, progressif, crédible et vérifiable.

En matière de désarmement nucléaire, j’appelle ainsi tous les États à nous rejoindre autour d’un agenda simple, en application de l’article 6 du TNP :

  1. Le respect strict de la norme centrale que constituent le traité de non-prolifération nucléaire et la préservation de sa primauté (…).
  2. L’enclenchement à la conférence du désarmement de la négociation d’un traité d’interdiction de la production de matières fissiles pour les armes, ainsi que la préservation et l’universalisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires.
  3. La poursuite des travaux sur la vérification du désarmement nucléaire, que nous portons notamment avec l’Allemagne (…).
  4. Enfin, le lancement de travaux concrets pour la réduction des risques stratégiques (…).

Dissiper un malentendu

J’entends par ailleurs les appels à la « trilatéralisation » ou à la multilatéralisation des accords de maîtrise ou de réduction des arsenaux nucléaires.

Après l’effondrement du traité FNI, la France souhaite, pour sa part, que des discussions élargies soient enclenchées, dans lesquelles l’Europe doit faire entendre sa voix et s’assurer que ses intérêts seront bien pris en compte dans une négociation sur un nouvel instrument à même d’assurer la stabilité stratégique sur notre continent.

La France, au titre de ses responsabilités propres, est également prête à participer à des discussions qui rassembleraient les cinq États dotés d’armes nucléaires au sens du TNP, sur les priorités du désarmement nucléaire et le renforcement de la confiance et de la transparence sur les arsenaux et les stratégies nucléaires de chacun (…).

En complément de la maîtrise des armements et des réseaux d’alliances, de partenariats et de relations diplomatiques, il y a la question des ambitions concrètes que nous voulons donner à la politique de sécurité et de défense de l’Europe.

Pour longtemps encore, l’Europe, en matière de défense, ne pourra tirer sa force que des armées nationales. C’est une certitude et le redressement des budgets et des capacités de ces armées nationales doit être la priorité.

En revanche, nous avons commencé, entre Européens, à élaborer concrètement les outils qui nous permettent de faire émerger une conscience commune, de défendre des intérêts partagés, et d’agir de façon autonome et solidaire chaque fois que cela sera nécessaire. Cette voie, c’est celle de la construction d’une liberté d’action européenne qui complète et renforce les souverainetés nationales.

Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos infrastructures, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe

Il faut, à cet égard, dissiper un malentendu : la question pour les Européens n’est pas de savoir s’ils doivent se défendre avec ou sans Washington, ni de savoir si la sécurité des États-Unis se joue en Asie ou sur notre continent. La France participe naturellement à la communauté des nations alliées riveraines de l’océan Atlantique, dont elle partage les valeurs, les principes et les idéaux. Elle est fidèle à ses engagements dans l’Alliance atlantique, qui assure depuis soixante-dix ans la stabilité et la sécurité collective de ses membres et de l’Europe. La France est un acteur militaire crédible, qui est présent au combat sur le terrain et qui paie le prix du sang. Elle l’a prouvé récemment au Sahel. La France est un allié fiable et solidaire, y compris dans les coups durs (…). La France, enfin, est convaincue que la sécurité à long terme de l’Europe passe par une alliance forte avec les États-Unis (…).

Mais notre sécurité passe aussi, inévitablement, par une plus grande capacité d’action autonome des Européens (…).

Les vraies questions pour les Européens sont celles qu’ils doivent s’adresser à eux-mêmes, plutôt qu’aux Américains : pourquoi ont-ils diminué à ce point leur effort de défense depuis les années 1990 ? Pourquoi ne sont-ils plus prêts à inscrire la défense parmi leurs priorités budgétaires et à faire pour cela les sacrifices nécessaires, alors même que les risques s’accumulent ? Pourquoi avons-nous aujourd’hui des débats si compliqués sur les montants à allouer au Fonds européen de défense que nous venons de créer – parce que c’est une question accessoire, dont d’autres se chargeraient ? (…)

L’Europe doit se mettre en situation de pouvoir davantage garantir sa sécurité et agir dans son voisinage. Cet objectif d’action autonome (…) est parfaitement compatible avec le souhait que les Européens se réengagent et soient plus crédibles et efficaces dans l’OTAN. Ce rééquilibrage est d’ailleurs souhaité par les États-Unis. Les Européens doivent aujourd’hui assumer davantage cette Europe de la défense, ce pilier européen au sein de l’OTAN.

Mais la liberté d’action européenne, la défense et la sécurité de l’Europe, ne peuvent reposer sur une approche uniquement militaire.

Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos infrastructures, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe.

Il nous faut au niveau européen maîtriser nos infrastructures maritimes, énergétiques et numériques. C’est notamment le cas pour les infrastructures 5G, le cloud pour le stockage des données, les systèmes d’exploitation ainsi que les réseaux de câbles sous-marins, systèmes névralgiques de notre économie mondialisée.

Il nous faut, au niveau européen, maîtriser notre accès à l’espace et décider nous-mêmes des standards qui s’imposent à nos entreprises.

La liberté d’action européenne passe par la souveraineté économique et numérique (…).

Il nous faut également conforter l’indépendance technologique de l’Europe et sa capacité à anticiper les prochaines ruptures stratégiques. Il nous faut pour cela une base industrielle de défense autonome et compétitive, un effort résolu et massif d’innovation, la maîtrise de nos technologies de sécurité et la maîtrise de nos exportations de défense.

La maîtrise de notre destin

La bonne utilisation de ces outils de souveraineté commune nécessite, d’abord et avant tout, de construire une culture stratégique partagée, car notre incapacité à penser ensemble nos intérêts souverains et à agir ensemble de façon convaincante met, chaque jour, en cause notre crédibilité en tant qu’Européens. Elle offre aux autres puissances la possibilité de nous diviser et de nous affaiblir.

La construction de cette culture stratégique européenne partagée, c’est ce à quoi s’emploie la France (…). C’est notamment ce que nous avons voulu faire avec l’initiative européenne d’Intervention.

Pour que la France soit à la hauteur de son ambition européenne, à la hauteur de son histoire, elle doit rester souveraine ou décider elle-même, sans les subir, les transferts de souveraineté qu’elle consent, tout comme les coopérations contraignantes dans lesquelles elle s’engage (…).

Fondement de toute communauté politique, la défense est au cœur de notre souveraineté.

Notre stratégie de défense se définit donc, d’abord et avant tout, par sa capacité à protéger nos concitoyens, à contribuer à la sécurité et à la paix de l’Europe et de ses approches.

Mais elle ne s’y limite pas. Elle doit également nous donner la capacité de défendre nos intérêts souverains partout dans le monde, en lien avec notre géographie des outremers et avec la densité de nos partenariats stratégiques. Elle doit nous permettre d’assumer nos responsabilités dans le maintien de la paix et de la sécurité internationale. Elle doit nous mettre à l’abri d’un chantage, et ainsi préserver notre autonomie de décision. Elle doit nous permettre de tenir notre rang et notre influence parmi les nations. Elle doit nous garantir la maîtrise de notre destin.

(…) Afin d’arrêter la lente érosion de nos capacités militaires et de les adapter à ce nouvel environnement stratégique, j’ai donc décidé qu’un effort budgétaire inédit serait accompli dans le domaine de la défense. C’est un effort majeur et durable, que j’assume devant la nation (…).

Pour répondre à ces exigences, il faut à la France un outil de défense complet, moderne, puissant, équilibré, mis en œuvre par des armées réactives et tournées vers l’avenir.

Notre outil de défense doit, en effet, nous permettre de relever trois grands défis.

Il s’agit tout d’abord, naturellement, de protéger nos concitoyens, notre territoire, ses approches aériennes et maritimes, contre tous les types de menaces et d’agression. C’est le fondement premier de notre existence en tant que nation et l’essence même de notre souveraineté (…). Responsable devant la nation de la sécurité de notre pays et de son avenir, j’ai la responsabilité de protéger la France et les Français contre toute menace d’origine étatique contre nos intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. Cette responsabilité ultime, au cœur de la fonction présidentielle, je l’assume chaque jour avec la plus grande détermination. Elle s’exerce par la dissuasion nucléaire. Cet exercice de la dissuasion, tout comme la transparence et la confiance que nous devons à la communauté internationale – c’est notre responsabilité d’« État doté » au sens du TNP –, nécessite une doctrine strictement défensive, claire et prévisible, dont je rappelle ici les principaux fondements. Si d’aventure un dirigeant d’État venait à mésestimer l’attachement viscéral de la France à sa liberté et envisageait de s’en prendre à nos intérêts vitaux, quels qu’ils soient, il doit savoir que nos forces nucléaires sont capables d’infliger des dommages absolument inacceptables sur ses centres de pouvoir, c’est-à-dire sur ses centres névralgiques, politiques, économiques et militaires. Nos forces nucléaires ont été configurées pour cela avec la flexibilité et la réactivité nécessaires. En cas de méprise sur la détermination de la France à préserver ses intérêts vitaux, un avertissement nucléaire, unique et non renouvelable, pourrait être délivré à un agresseur étatique pour signifier clairement que le conflit vient de changer de nature et rétablir la dissuasion. Dans ce cadre, la France s’appuie au quotidien sur les deux composantes de ses forces nucléaires, qui sont complémentaires. J’ai pris et je continuerai à prendre les décisions nécessaires au maintien de leur crédibilité opérationnelle dans la durée, au niveau de stricte suffisance requis par l’environnement international.

(…) Pour défendre nos intérêts de sécurité, nous devons donc relever le deuxième défi que représentent, d’une part la faillite des États qui laisse des sociétés entières en proie à la violence et aux bandes armées, et d’autre part, le désordre qui gagne les espaces communs, qu’ils soient océaniques, exo-atmosphériques ou cyber. C’est pourquoi, dans le respect du droit international et de nos responsabilités de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, nos armées contribuent chaque jour, par le stationnement de nos forces de présence et de nos forces de souveraineté outre-mer comme par nos opérations extérieures, à la prévention des crises et à la stabilisation des régions où progresse le chaos. (…)

Nos forces nucléaires jouent un rôle dissuasif propre, notamment en Europe. Elles renforcent la sécurité de l’Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne

Terrain d’expression de la rivalité stratégique des États, certaines crises régionales représentent aujourd’hui autant d’hypothèses crédibles, mais pas exclusives, dans lesquelles nous pourrions, pour la première fois depuis longtemps, devoir relever un troisième défi, celui d’avoir à affronter directement, dans une escalade non maîtrisée, une puissance hostile, éventuellement dotée de l’arme nucléaire ou alliée à une puissance possédant des armes de destruction massive (…). À cet égard, notre stratégie de défense est un tout cohérent et doit être réaffirmée comme tel : forces conventionnelles et forces nucléaires s’y épaulent en permanence. Dès lors que nos intérêts vitaux sont susceptibles d’être menacés, la manœuvre militaire conventionnelle peut s’inscrire dans l’exercice de la dissuasion (…). Dans cette stratégie, notre force de dissuasion nucléaire demeure, en ultime recours, la clé de voûte de notre sécurité et la garantie de nos intérêts vitaux. Aujourd’hui comme hier, elle garantit notre indépendance, notre liberté d’appréciation, de décision et d’action. Elle interdit à l’adversaire de miser sur le succès de l’escalade, de l’intimidation ou du chantage.

En tant que chef de l’État, je suis le garant du temps long, parce que ma responsabilité de chef des armées est de prémunir notre nation des menaces, en fixant l’horizon à plusieurs dizaines d’années.

Indépendance et solidarité

La dissuasion nucléaire a joué un rôle fondamental dans la préservation de la paix et de la sécurité internationale, notamment en Europe. Je suis intimement persuadé que notre stratégie de dissuasion conserve toutes ses vertus stabilisatrices, un atout particulièrement précieux dans le monde de compétition des puissances, de désinhibition des comportements et d’érosion des normes qui aujourd’hui se dessine sous nos yeux

La stratégie nucléaire de la France, dont je rappelais tout à l’heure les bases doctrinales, vise fondamentalement à empêcher la guerre.

Nos forces nucléaires ne sont dirigées contre aucun pays, et la France a toujours refusé que l’arme nucléaire puisse être considérée comme une arme de bataille. Je réaffirme ici que la France ne s’engagera jamais dans une bataille nucléaire ou une quelconque riposte graduée.

Par ailleurs, nos forces nucléaires jouent un rôle dissuasif propre, notamment en Europe. Elles renforcent la sécurité de l’Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne.

Sur ce point, notre indépendance de décision est pleinement compatible avec une solidarité inébranlable à l’égard de nos partenaires européens. Notre engagement pour leur sécurité et leur défense est l’expression naturelle de notre solidarité toujours plus étroite. Soyons clairs : les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne.

Dans cet esprit, je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective.

Les partenaires européens qui souhaitent s’engager sur cette voie pourront être associés aux exercices des forces françaises de dissuasion. Ce dialogue stratégique et ces échanges participeront naturellement au développement d’une véritable culture stratégique entre Européens.

Nos forces nucléaires contribuent également de manière significative au renforcement global de la dissuasion de l’Alliance atlantique, aux côtés des forces britanniques et américaines. La France ne participe pas aux mécanismes de planification nucléaire de l’Alliance et n’y participera pas plus à l’avenir. Mais elle continuera à nourrir la réflexion de niveau politique visant à renforcer la culture nucléaire de l’Alliance.

Seules puissances nucléaires européennes, la France et le Royaume-Uni ont, dès 1995, affirmé clairement qu’ils n’imaginaient pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l’un des deux pays pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre ne le soient aussi.

Je veux réaffirmer aujourd’hui solennellement ce constat. Le haut niveau de confiance mutuelle, consacré par les traités de Lancaster House en 2010, dont nous célébrerons cette année le 10anniversaire, se traduit au quotidien dans une coopération inédite sur les sujets nucléaires. Nous la poursuivrons avec détermination et le Brexit n’y change rien.

Le piège d’une fausse alternative

Avant de conclure, je voudrais prendre encore quelques instants pour approfondir devant vous la réflexion sur le sens de la stratégie de dissuasion dans le monde d’aujourd’hui.

Il faut tout d’abord reconnaître l’existence d’un débat éthique autour des armes nucléaires, qui n’est pas nouveau (…). Il y a aussi un débat juridique et stratégique : face à un environnement international dégradé, certains, y compris en Europe, se sont engagés récemment dans une approche prohibitionniste, fondée en grande partie sur un impératif absolu et un raisonnement stratégique simple. Pour supprimer la peur, pour supprimer la guerre, il suffirait de supprimer les armes nucléaires !

Je respecte les considérations qui se sont exprimées. Mais, pour sa part, la France, État doté, qui porte la responsabilité du maintien de la paix et de la sécurité internationales, ne partage qu’en partie cette vision (…).

Faute de disposer d’une recette pour faire disparaître rapidement les armes nucléaires de notre monde, les promoteurs de l’abolition s’attaquent à la légitimité de la dissuasion nucléaire – avant tout, disons-le, là où cela est le plus facile, c’est-à-dire dans nos démocraties européennes.

J’estime que le choix n’est pas entre un absolu moral sans lien avec les réalités stratégiques et un retour cynique au seul rapport de force sans le droit

Or, j’estime que le choix n’est pas entre un absolu moral sans lien avec les réalités stratégiques, et un retour cynique au seul rapport de forces sans le droit.

Pour ma part, je ne tomberai pas dans le piège de cette fausse alternative. Elle est déstabilisante pour l’architecture de sécurité internationale et n’est pas à la hauteur des ambitions que porte la France pour la paix, le multilatéralisme et le droit.

Ma responsabilité est d’assurer la sécurité de mon pays, dans le respect de ses engagements internationaux, en particulier ceux du TNP.

Mais cela ne signifie pas pour autant que la France renonce aux questionnements éthiques s’agissant de l’arme nucléaire. Une démocratie doit se poser la question des finalités de sa politique de dissuasion nucléaire, porteuse de dilemmes moraux et de paradoxes.

Il faut pour cela saisir la dissuasion dans la totalité de ses aspects, ce qui suppose de la replacer dans un cadre politique plus large, relatif à notre vision de l’ordre mondial.

L’arme nucléaire a fait pénétrer, en 1945, l’humanité dans un nouvel âge, en lui donnant les moyens de sa propre destruction et en lui faisant prendre ainsi conscience de l’unité de son destin. Sa diffusion a été limitée en 1968 par le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, photographie du monde nucléaire de l’époque – il constate l’existence de cinq États dotés d’armes – et qui, à de rares exceptions près, a tenu. Ce faisant, la détention de l’arme nucléaire confère aux responsables politiques des pays concernés une responsabilité d’une ampleur morale sans précédent dans l’histoire. S’agissant de la France, j’assume pleinement cette responsabilité (…).

Je ne peux ainsi donner à la France comme objectif moral le désarmement des démocraties face à des puissances, voire à des dictatures, qui, elles, conserveraient ou développeraient leurs armes nucléaires.

Un désarmement nucléaire unilatéral équivaudrait, pour un État doté comme le nôtre, à s’exposer et à exposer ses partenaires à la violence et au chantage, ou à s’en remettre à d’autres pour assurer sa sécurité.

Je refuse cette perspective. Et ne soyons pas naïfs : un décrochage de la France, dont l’arsenal ne peut en aucun cas être comparé à celui des États-Unis ou de la Russie, n’aurait pas le moindre effet d’entraînement sur les autres puissances nucléaires.

Dans le même esprit, la France n’adhérera pas à un traité d’interdiction des armes nucléaires. Ce traité ne créera aucune obligation nouvelle pour la France, ni pour l’État ni pour les acteurs publics ou privés sur son territoire.

Le désarmement n’a en réalité de sens que s’il s’inscrit dans un processus historique de limitation de la violence.

La stratégie de dissuasion y contribue déjà, même de façon paradoxale. Dans la dissuasion telle que la France la pratique, c’est bien la possibilité de dommages inacceptables pour un adversaire potentiel qui, sans même que la menace en soit proférée, restreint la violence effective (…).

Notre objectif doit être d’œuvrer à l’instauration d’un ordre international différent, avec une gouvernance mondiale efficace capable d’établir le droit et de le faire respecter.

Cet objectif de transformation de l’ordre international n’est pas seulement un idéal. Il dessine dès à présent un chemin politique et stratégique qui doit nous permettre de progresser concrètement.

Pour ce faire, il est indispensable de circonscrire le rôle de la dissuasion aux circonstances extrêmes de légitime défense (…).

J’appelle les dirigeants des autres puissances nucléaires à faire preuve de la même transparence dans leur doctrine de dissuasion et à renoncer à toute tentation d’instrumentalisation de cette stratégie à des fins coercitives ou d’intimidation.

Publié le 7 février 2020 à 11h44, mis à jour à 15h07

Photo en titre : Emmanuel Macron sur la base aérienne 123 d’Orléans-Bricy, le 16 janvier 2020. JULIEN DE ROSA / AFP

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