ÉNERGIE : « LE PROBLÈME PRINCIPAL DE L’OPTION SANS NUCLÉAIRE EST LA RECONVERSION DES EMPLOIS DIRECTS DU NUCLÉAIRE DANS 15 ANS ÉTALÉE SUR VINGT ANS »

Trois experts des questions énergétiques proposent, dans une tribune au « Monde », un scénario qui permettrait à la France de ne plus recourir à l’énergie nucléaire en faisant appel à l’hydroélectrique, l’éolien et le solaire en réduisant l’utilisation de combustibles fossiles.

D’ici à 2050, la consommation française d’électricité pourrait atteindre 600 à 700 milliards de kWh (600 à 700 térawattheures/TWh) par an, soit 10 000 kWh par Français, contre 500 TWh aujourd’hui, selon la Stratégie nationale bas carbone (SNBC). Cette augmentation permettrait de beaucoup réduire l’utilisation de combustibles fossiles dans les bâtiments, l’industrie et les transports ; 60 TWh proviendraient comme actuellement des barrages et, pour respecter nos engagements climatiques, environ 640 TWh devraient être fournis par l’éolien et le solaire ou par le nucléaire.

Une option sans nucléaire pourrait par exemple inclure 120 TWh de solaire (soit une capacité de 100 GW), 180 TWh d’éolien terrestre (72 GW) et 340 TWh d’éolien en mer (80 GW). L’option nucléaire pourrait théoriquement remplacer 50 % des productions renouvelables par 320 TWh de nucléaire, avec des réacteurs à construire sur une quinzaine de sites. Très peu de réacteurs actuels seront encore en service à cette échéance…

Acceptabilité des impacts

Ces deux solutions nécessitent un investissement important, comparable à celui qui fut réalisé entre 1975 et 1995 pour créer le parc nucléaire. Ce choix était alors justifié par l’indépendance énergétique et l’économie de devises. Aujourd’hui, l’option nucléaire conserverait des avantages qu’on peut comparer à ses inconvénients.

Elle réduirait les besoins de stockage d’énergie et de centrales à gaz ou à hydrogène liées à la variabilité de l’éolien et du solaire. L’économie annuelle sur ces installations, incluant les pertes énergétiques associées, serait d’environ 3,5 milliards d’euros pour 600 à 700 TWh au total, environ 1/2 centime par kWh. Sur cette question-clé de la sécurité d’une production d’électricité dominée par l’éolien et le solaire, souvent mal comprise, le lecteur est invité à se reporter à la version plus détaillée de cette tribune, publiée le 16 janvier dans Énerpresse.

L’utilisation de gaz naturel, quelques centaines d’heures par an, pour soutenir le réseau lorsque la demande d’électricité dépassera la production renouvelable, pourrait, dans un premier temps, entraîner des émissions résiduelles de CO2 de l’ordre d’une quinzaine de millions de tonnes par an. Le remplacement de ce gaz par du gaz renouvelable, biogaz ou hydrogène produit par électrolyse de l’eau avec de l’électricité renouvelable, dont la combustion n’émet pas de CO2, permettra d’éliminer progressivement ces émissions à partir de 2035.

La principale difficulté d’une option renouvelable porte sur l’acceptabilité des impacts en France de 72 GW d’éoliennes sur un territoire de 550 000 km2. C’est la densité actuelle d’éoliennes en Allemagne ou au Danemark, ce qui permet de les évaluer objectivement. Un soin particulier doit être apporté à la réalisation de ces projets qui semblent néanmoins accessibles. L’option nucléaire en réduirait le nombre de moitié.

Le pays le plus exposé

En 2010, le nucléaire était beaucoup moins coûteux que l’éolien ou le solaire, mais un nouveau parc réalisé dans vingt ans à base d’EPR serait plus coûteux, même en tenant compte du stockage d’énergie et des besoins de renforcement de réseaux. En outre, contrairement aux énergies renouvelables, l’investissement nucléaire deviendrait public – c’est le sens du projet Hercule lancé par EDF – et les subventions liées à l’écart entre le coût et le prix de marché seraient plus importantes que pour les énergies renouvelables. La dette publique augmenterait.

En termes d’emplois, le problème principal de l’option sans nucléaire est la reconversion des emplois directs du nucléaire, dans une quinzaine d’années (après le grand carénage des réacteurs actuels) et étalée sur vingt ans, soit plus de 5 000 emplois par an. Ce réemploi peut s’anticiper dès aujourd’hui, au vu des emplois à créer dans d’autres filières.

Le risque majeur du nucléaire est l’abandon d’un territoire important en cas d’accident. La France est, avec dix-neuf sites nucléaires, le pays actuellement le plus exposé. Ce risque pourrait être réduit par des réacteurs plus sûrs évitant les sites proches des grandes métropoles mais resterait non nul et un nouveau parc nucléaire augmenterait beaucoup le volume des déchets nucléaires, problème très sensible aux yeux de l’opinion et, à ce jour, non réglé.

En dehors de la France, l’option nucléaire est très limitée : la production nucléaire mondiale est voisine de 2 000 TWh/an depuis 1995 et changera peu d’ici 2030. Elle fournira alors 6 % de l’électricité. En résumé, l’expertise nucléaire de la France et son potentiel en énergies renouvelables lui permettent le choix entre deux solutions réalistes, dont les avantages respectifs schématisés ci-dessus pourront être précisés après publication dans quelques mois de l’étude de l’équilibre du réseau sans construction nucléaire nouvelle que le gouvernement a demandée à RTE.

Par Alain Grandjean (Président de la Fondation pour la nature et l’homme), Cédric Philibert (Ancien analyste à l’Agence internationale de l’énergie) et François Lempérière (Président d’HydroCoop)

Publié le 9 février 2020 à 08h00

Photo  en titre : « En 2010, le nucléaire était beaucoup moins coûteux que l’éolien ou le solaire, mais un nouveau parc réalisé dans vingt ans à base d’EPR serait plus coûteux » (Éoliennes à Boulogne-sur-Mer, Pas-de-Calais). Mischa Keijser/Cultura / Photononstop

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