LE PLUS GRAVE ACCIDENT NUCLÉAIRE FRANÇAIS A EU LIEU LE 13 MARS 1980 À SAINT-LAURENT-DES-EAUX DE NIVEAU 5 COMME CELUI DE THREE MILE ISLAND

Il y a quarante ans, le 13 mars 1980, un deuxième accident nucléaire grave survenait dans la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux, entre Blois et Orléans. L’accident nucléaire français le plus grave.

Les dirigeants d’EDF et Giscard d’Estaing prirent-ils la décision d’informer du danger la population locale ? Ainsi que le firent les autorités américaines à Three Mile Island l’année précédente, où un réacteur avait également subi une fusion partielle et où la population fut invitée à quitter temporairement les alentours ? Allons donc ! Nous sommes en France ! Un pays civilisé ! Dont il est bien connu que les radionucléides ont une terrible peur bleue. Au point qu’ils s’arrêtent illico à ses frontières dès qu’il est en vue !

En digne prédécesseur de l’illustre Pr Pellerin du SCPRI, Marcel Boiteux, PDG d’EDF à l’époque des accidents de Saint-Laurent-des-Eaux, s’exclama face Jean-Baptiste Renaud, auteur du désormais fameux documentaire « Nucléaire La Politique du Mensonge », et après avoir tout d’abord nié la gestion dans toute sa carrière à la tête d’EDF du moindre accident nucléaire : « On n’a pas fait un communiqué dans la presse disant : « Il y a du plutonium qui est sorti dans la Loire et néanmoins c’est pas dangereux », parce que c’est une bonne manière d’avoir tous les ennuis possibles. On aurait vu toute une population s’enfuir affolée, les accidents de voiture et tout ce qui va avec ! Il faut être responsable dans ces cas-là !  » (L’aveu de Marcel Boiteux – YouTube). Car effectivement il prit la décision inouïe de rejeter dans la Loire, au lieu de les stocker dans des containers appropriés, le plutonium et les actinides provenant de la fusion partielle du réacteur.

Pour protéger la population des dangers mortels des accidents de voiture ? Évidemment non. Il n’y en avait pas eu à Three Mile Island. La seule véritable explication était la volonté de dissimuler la gravité de l’accident nucléaire. Motif évidemment inavouable. Mais qu’une analyse historique, politique et psychologique perce sans grande difficulté. Car ce qu’il faut comprendre, de cette époque comme de celle d’aujourd’hui, c’est que ce qui importait et qui importe toujours avant tout à la nucléocratie française, c’était de ne surtout pas mettre en danger le programme électronucléaire français.

D’autant qu’une précédente fusion partielle de cœur avait eu lieu dix ans plus tôt dans l’autre réacteur de la même centrale. Et soumise elle aussi à la même omerta. Une omerta de plus de quarante ans. Témoignage éloquent de celle-ci, aucune enquête épidémiologique n’a jamais été réalisée sur les conséquences sanitaires de ces accidents.

Mais l’omerta se mit à gravement se fissurer en 2011 à la faveur de l’accident de Fukushima. Le 22 mars un article était publié dans l’hebdomadaire Le Point : « Le jour où la France a frôlé le pire ». Pourtant il fallut attendre encore quatre ans de plus pour voir Canal + diffuser en 2015 le documentaire de Jean-Baptiste Renaud. Trois ans plus tard, Thierry Gadault et Hugues Demeude prirent le relai et publièrent leur livre « Nucléaire : danger immédiat ». Enfin un forum sur ces accidents de Saint-Laurent-des-Eaux parvint contre vents forts et grosses marées à se dérouler à Orléans en octobre dernier à l’occasion du cinquantenaire du premier accident.

Le plus surprenant c’est que le livre de l’historienne américaine Gabrielle Hecht, « Le Rayonnement de la France » publié en France en 2004, abordant ces accidents et leur contexte, ne suscita à leur égard aucun intérêt particulier, y compris du mouvement antinucléaire lui-même.

Requête de reclassement INES des accidents

Et c’est à la suite du forum d’Orléans, à l’approche du quarantenaire du second accident, que le Collectif régional « Loire et Vienne à zéro nucléaire » vient d’adresser aux dirigeants de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) et de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), une requête.

Celle d’affronter la falsification de leurs prédécesseurs et de prendre désormais en compte la réalité de la gravité de ces accidents nucléaires au regard des preuves accumulées. Et en conséquence de réévaluer leur classement dans l’échelle INES de gravité des accidents nucléaires, en les faisant accéder du niveau 4 actuel au niveau 5 de Three Mile Island.

La question est désormais de savoir, dans ce pays aliéné par le nucléaire, si les dirigeants actuels de ces institutions censées assurer la sûreté nucléaire auront le courage et la dignité d’aller à l’encontre de leurs prédécesseurs et de l’inertie coupable de la nucléocratie française.

Pour qui a le souhait de connaitre les termes de cette requête adressée aux responsables de l’ASN et de l’IRSN, je la reproduis ici :

« En vertu des principes de transparence et de retour sur expérience, nous ne pouvons que déplorer la méconnaissance des accidents nucléaires de Saint-Laurent-des-Eaux par nos concitoyens à l’échelle locale comme nationale, et la sous-évaluation de leur gravité réelle sur l’échelle INES.

Nous vous rappelons la chronologie des évènements :

  • Le 17 octobre 1969, tranche 1 (SLA1) : fusion partielle du cœur de 5 assemblages de combustible.
  • Le, 13 mars 1980, tranche 2 (SLA2) : fusion partielle du cœur de 2 assemblages de combustible
  • Le 21 avril 1980, éclatement d’un conteneur d’un élément combustible dans la piscine d’entreposage de la tranche 2.

Les deux premiers accidents ont été classés 4 sur l’échelle INES.

Le 21 juillet 2015, des carottages ont été effectués dans des sédiments de la Loire à Monjean-sur-Loire, situé à 225 km en aval de Saint-Laurent-des-Eaux.

Rappel des notes de l’IRSN sur les accidents de Saint-Laurent

  •  La première le 18 mai 2015 décrivait les accidents et concluait en constatant que les pollutions radioactives au plutonium retrouvées dans la Loire n’étaient dues qu’aux essais de bombes atomiques et à l’accident (ou incident ?) survenu dans la piscine. Le classement INES au niveau 4 des deux accidents de fusion partielle y est justifié par le fait qu’ils n’auraient pas entraîné un risque radiologique important hors du site nucléaire.
  • La seconde, du 17 mars 2016, venant après les analyses des prélèvements de Monjean-sur-Loire le 21/07/15, conclut au contraire que les pics de pollution au plutonium constatés dans les sédiments en 1969 et en 1980 sont dus aux accidents de Saint-Laurent-des-Eaux.

À la lecture de ces notes, nous nous étonnons :

  • que la note de 2016 fournisse une conclusion radicalement différente de celle de 2015, sans l’annuler explicitement.
  • que ces notes n’évoquent que la pollution au plutonium (238,239, 240) alors que celle-ci ne peut être dissociée de la pollution aux autres émetteurs α incluant essentiellement l’américium 241 à hauteur de 40%. (60% de Pu),
  • que les rejets d’émetteurs α, pourtant volontaires et particulièrement élevés entre 1980 et 1985, ne soient pas pris en compte dans le bilan des rejets alors que les archives d’EDF montrent qu’ils s’élèvent à 4 Gbq pour la période 1975-1985. Par ailleurs les rejets d’émetteurs α sont légalement interdits depuis le 13 déc 1980,
  • que l’IRSN soit capable de mesurer l’impact radiologique d’un accident de satellite, des essais de bombes atomiques et de Tchernobyl, mais pas de la pollution massive des deux accidents de Saint-Laurent.
  • qu’elle cite « Une étude réalisée en 1980 (Thomas, 1982) », quand il s’agit en réalité de mesures réalisées dans le 1er trimestre 1980 par le SCPRI, avant l’accident donc, mais qu’elle n’évoque pas des mesures de 1983 (toutes mesures citées dans l’étude de Alain J. Thomas : « Comportement géochimique des radionucléides à l’amont de l’estuaire de la Loire. Contrat CNEXO n°82/6844 – Rapport final – 1989 « ).

Les faits avérés

L’importance de la pollution hors du site nucléaire provoquée par ces accidents peut être évaluée par :

  • La présence de particules de plutonium, les plus lourdes du tableau des éléments, retrouvées à Monjean-sur-Loire, très loin de Saint-Laurent (225 Km en aval). La réalité des rejets de plutonium dans le fleuve suite à ces accidents a été attestée publiquement le lundi 4 mai 2015 par une interview de Marcel Boiteux, Directeur général puis Président d’EDF à l’époque de ces accidents.
  • Le fait que les sédiments ne sont que des marquages du passage d’un très long panache de pollution. Ils n’indiquent pas l’activité radioactive volumique des rejets ni leur masse.
  • Le constat de la présence de plutonium dans les matières en suspension (MES) (Étude d’Alain J. Thomas de l’Institut de Biogéochimie Marine de L’École Normale Supérieure. 1989).
  • Le fait que l’IRSN n’a aucun renseignements sur le volume, la nature ni la concentration des rejets effectués par EDF pour « nettoyer » les sites accidentés. L’absence d’éléments détaillés sur les rejets ne devrait pas présumer de l’absence de pollution, mais au contraire de la volonté de dissimulation de l’importance des accidents.

En conséquence, nous demandons à l’ASN et à l’IRSN de reconsidérer le classement INES de niveau 4 des accidents du CNPE de Saint-Laurent-des-eaux pour le porter au niveau 5, car :

  • la pollution aux émetteurs α hors du site nucléaire, maintenant avérée, fût importante à en juger par les marquages sédimentaires constatés 225 Km en aval et 35 ans après les accidents,
  • l’impact sur l’environnement est incontestable,
  • l’impact sur la santé des populations n’a pas pu être nul étant donné que toutes les grandes villes de la Loire y puisent leur eau de consommation. »

Du Collectif régional « Loire et Vienne à zéro nucléaire » : ACEVE, SDN 41, SDN Berry-Giennois-Puisaye, SDN Touraine, SDN 49, SDN 72, SDN 79, SDN Pays Nantais, Réseau « l’EPR ça suffit », Collège d’histoire de l’énergie nucléaire et de ses aléas

Par Patrick Samba, publié le vendredi 13 mars 2020

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/le-plus-grave-accident-nucleaire-222241