LA CATASTROPHE DU 11 MARS 2011 AU JAPON N’EST PAS QUE NUCLÉAIRE

Tribune : Jean-François Heimburger, journaliste indépendant et chercheur associé au CRESAT. Il revient sur le Japon qui commémorait mercredi dernier le neuvième anniversaire du séisme du 11 mars 2011, qui a causé une catastrophe sismique, tsunamique et nucléaire.

Un peu partout dans le pays, de nombreux habitants ont observé une minute de silence en hommage aux milliers de victimes. L’événement a fait l’objet d’une large couverture par les médias japonais, qui ont abordé tous les aspects de la catastrophe.

LES FAITS . Fukushima oscille entre le vert et le nucléaire

Pendant ce temps-là, en France, la quasi-totalité des articles de presse – y compris les six dépêches d’agence reprises par de nombreuses rédactions – publiés du 9 au 11 mars et relatifs à cet événement portaient principalement sur « Fukushima » et le « nucléaire ». Le déséquilibre vis-à-vis de tous les problèmes dans les trois départements japonais les plus sinistrés est flagrant.

Le terme « Fukushima » est impropre pour qualifier la catastrophe globale

Les deux termes qui reviennent le plus dans les articles en question sont « Fukushima » et « nucléaire ». Les noms « Miyagi » et « Iwate », désignant deux des trois départements les plus sinistrés, avec celui de Fukushima, sont quasiment absents. Dans ces conditions, comment faire comprendre aux lecteurs que la catastrophe sismique du 11 mars 2011 concerne toute la côte est du Tohoku, au nord-est du Japon ?

Cet emploi excessif du terme « Fukushima » pour désigner l’ensemble de la catastrophe est impropre, encore plus s’il fait référence uniquement à la centrale nucléaire accidentée. Au Japon, la population et les médias parlent le plus souvent de « grande catastrophe sismique de l’est du Japon » et d’« accident de la centrale nucléaire de Fukushima 1 », ce dernier étant aussi considéré comme une catastrophe, et emploient aussi le terme global « 3.11 » (11 mars) sur le modèle d’autres événements tragiques, comme « 1.17 » (17 janvier), désignant la catastrophe sismique de Hanshin-Awaji (autour de Kobe) en 1995.

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Rappelons que le bilan du tremblement de terre et du tsunami du 11 mars 2011 causés par le séisme de magnitude 9 est, selon le dernier bilan de l’Agence nationale de police, de 15 899 décès directs et 2 529 disparus, principalement à Miyagi (58,4 %), ainsi qu’à Iwate (31,4 %) et Fukushima (9,8 %). À ces chiffres, il est nécessaire d’ajouter 3 739 décès indirects (soit 20 % des victimes), d’après l’Agence de la reconstruction, causés par la prolongation de la période d’évacuation dans des conditions difficiles. Les plus concernés sont les départements de Fukushima (61,1 %), durement touché par l’accident nucléaire, de Miyagi (24,8 %) et d’Iwate (12,5 %).

L’axe privilégié du nucléaire relègue les autres problèmes actuels au second plan

L’immense majorité des articles français publiés dans le cadre de l’anniversaire de la catastrophe portaient sur le nucléaire (état de la centrale nucléaire accidentée, zones d’évacuation aux alentours, radiations, etc.). Cet axe est tout à fait légitime et très important. Il est d’ailleurs aussi largement traité au Japon. Mais à la différence des médias français, les médias nippons couvrent l’ensemble de la catastrophe. Par exemple, tous les éditoriaux publiés ces derniers jours dans les principaux quotidiens nationaux et régionaux japonais – une quarantaine – portaient sur la catastrophe sismique et/ou l’accident nucléaire, en abordant différents thèmes, tels que les difficultés de la reconstruction ou encore la prévention des catastrophes.

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Près de 48 000 habitants sont toujours évacués, principalement originaires de Fukushima, mais aussi des deux autres départements, et plus de 700 personnes vivent encore dans des préfabriqués. La reconstruction a progressé mais n’est pas terminée. De nombreux défis restent à relever, à Fukushima où la situation est préoccupante en raison de l’accident nucléaire, mais aussi à Iwate et Miyagi. Il s’agit des retards et des perspectives de la reconstruction, de l’impact démographique, de l’isolement des habitants relogés, de l’érosion de la mémoire ou encore des difficultés du redressement de l’industrie, en plus de la radioactivité et du démantèlement de la centrale de Fukushima 1. Les attentes sont grandes et de multiples initiatives sont menées et proposées pour reconstruire l’ensemble des territoires endommagés et se préparer à faire face aux prochains désastres.

Un trop faible intérêt médiatique pour la prévention des catastrophes en France

L’anniversaire du séisme du 11 mars 2011 au Japon aurait aussi pu être l’occasion d’insister sur ce point en France, où les aléas naturels (inondations, mouvements de terrain, avalanches, canicule, mais aussi cyclones en outre-mer) font plusieurs victimes chaque année. Le risque sismique et tsunamique existe aussi dans la métropole, où on a certainement oublié que le tremblement de terre de Lambesc, en 1909, a fait 46 morts et 250 blessés. Plus proche de nous, le 11 novembre dernier, le séisme de magnitude 5,4 a provoqué quatre blessés dont un grave dans la vallée du Rhône.

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Il aurait aussi été possible de s’interroger sur le rôle des médias francophones dans le traitement des informations relatives aux risques et aux catastrophes. Au Japon, les journaux, la télévision et la radio jouent un rôle majeur dans l’amélioration de la connaissance des risques, et ainsi de la prévention des catastrophes. Cela ne semble pas être autant le cas en France, où la thématique de la prévention (qui ne se limite pas aux prévisions météos) n’intéresse pas assez les rédactions. Il serait pourtant judicieux de s’y pencher davantage.

(1) (Centre de recherche sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques – laboratoire de l’Université de Haute Alsace) Spécialiste du Japon, il est l’auteur de l’ouvrage Le Japon face aux catastrophes naturelles (ISTE Éditions, 2018).

Par Jean-François Heimburger, publié le 18/03/2020 à 16h00

Photo en titre : Rassemblement antinucléaire pour le neuvième anniversaire de l’accident de Fukushima et contre des JO radioactifs place de la République à Paris. 11.03.2020 Sébastien Muylaert/MAXPPP

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/catastrophe-11-mars-2011-Japon-nest-pas-nucleaire-2020-03-18-1201084782