CORONAVIRUS : « CRÉER UN DÉCLIC POUR LA LUTTE CONTRE LE CHANGEMENT CLIMATIQUE »

Pour Julien Tchernia, président et co-fondateur du fournisseur alternatifs d’électricité verte d’ekWateur, la crise du coronavirus a démontré la capacité des États à prendre des mesures drastiques rapidement. Il espère une telle mobilisation pour le climat.

LA TRIBUNE – La crise du coronavirus peut-elle être un catalyseur pour la transition écologique ?

JULIEN TCHERNIA – On pourrait avoir une prise de conscience parce que le problème est mondial. Les hommes sont souvent en compétition avec les autres. L’un des grands freins de la transition écologique jusqu’à maintenant c’était la compétition entre les régions, entre les pays. Là, comme tout le monde est affecté, on pourrait tous se dire que l’on va tous arrêter en même temps.  Si les conséquences sanitaires sont très graves, cela fera réfléchir, même les États-Unis, où le leitmotiv de Donald Trump reste de placer l’économie d’abord. Ce qui est positif par rapport à la crise climatique et écologique, c’est que la plupart des pays ont pris des décisions drastiques en 76 jours, entre le premier et le 100.000ème cas. Aujourd’hui en France, le confinement est très bien accepté. Quand les portiques écotaxes ou taxe carbone ont été mis en place, on a eu les bonnets rouges et les gilets jaunes. Si le confinement est accepté, c’est parce que l’individu est touché à titre personnel, il voit qu’il peut mourir ou infecter des gens. Il est donc prêt à faire des sacrifices. Pourra-t-on créer un déclic pour faire comprendre que le changement climatique va aussi nous toucher à plus long terme ? Et donc qu’il faut accepter des changements forts, qui soient mis en place en même temps dans le monde entier. Le chemin reste étroit mais un peu moins qu’avant.

Mais dans un contexte de déficit croissant, ne risque-t-on pas d’assister à un ralentissement des investisseurs publics dans les énergies renouvelables, au profit du nucléaire ou du charbon ?

Je pense que ce combat est déjà gagné depuis longtemps. Après, il faut laisser le temps à la transition: il faut encore améliorer les moyens de production et de stockage. La question aujourd’hui est de savoir combien de temps certains pays vont résister à cette vague – la France, par exemple, avec son nucléaire. Ils pourront la ralentir mais ils ne pourront pas l’empêcher. Les défenseurs du nucléaire arguent que nous savons construire des centrales nucléaires mais que nous ne savons pas construire facilement et pour pas cher des centrales solaires ou éoliennes. C’était le cas en 2007, mais c’est de moins en moins le cas. En France, le volume d’appel d’offres CRE (commission de régulation de l’énergie), c’est à dire de mégawatts subventionnés d’énergies renouvelables, diminue tout le temps. De plus en plus, des parcs peuvent être construits et être rentables sans subventions. Dans l’éolien offshore, la France est certes en retard mais la technologie se développe ailleurs et va devenir compétitive. On pourra alors le développer sans soutien public. Et sans en faire un raout politique de choix énergétiques. On a une vision très nationaliste de l’énergie en France, qui a bien marché au moment où il fallait reconstruire le pays. Je pense que l’État a perdu la main sur l’énergie depuis longtemps, mais qu’il ne l’admet pas.

La baisse des coûts du baril pourrait-elle pousser les grands groupes pétroliers a accéléré leur transition, déjà entamée, vers les renouvelables ?

Total, Shell ou encore BP ont annoncé qu’ils voulaient devenir numéro un dans le vert. Nous le constatons concrètement parce qu’ils viennent nous parler pour nous vendre de l’énergie verte. C’est un enjeu économique. À 25 dollars le baril, beaucoup moins de réserve de pétrole sont rentables. Ces sociétés ont vu leur valorisation boursière chuter, elles doivent démontrer qu’elles sont capables de trouver des réserves énergétiques ailleurs. Cela ne va que conforter les conseils d’administration dans cette direction: ils vont chercher à se prémunir contre les futures variations du pétrole que pourraient entraîner de futures crises, sanitaires ou liées au changement climatiques.

Quel est l’impact de la crise actuelle pour les fournisseurs alternatifs ?

La consommation de nos clients a baissé de 28% la semaine dernière. Dans le même temps, nos coûts restent les mêmes. Et nous ne pouvons pas garder l’électricité que nous devons contractuellement acheter, et qui n’était pas consommée. Nous devons la revendre sur les marchés à prix cassé. Nous perdons beaucoup d’argent donc sur deux plans. Nous sommes en train de regarder nos contrats pour savoir si on peut faire jouer la clause de force majeure, ce qui nous permettrait d’acheter moins d’électricité. La situation est difficile pour une entreprise jeune comme la nôtre. Nous essayons de voir quelles aides nous pourrons obtenir.

Cette baisse de la consommation intervient à un moment où est négocié le successeur de l’Arenh (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique, qui permet aux fournisseurs alternatifs de racheter une partie de la production nucléaire d’EDF à un prix fixe). Quel pourrait être l’impact ?

Dans l’Arenh, il existe aussi une clause de force majeure, qui avait été écrite pour protéger EDF mais qui se retourne aujourd’hui contre lui. Si elle est activée, EDF devra vendre son électricité à 20 euros, au lieu de 42 euros le mégawattheure.   À partir de là, ils vont dire qu’ils sont en énorme difficulté. Il est alors possible que le gouvernement décide d’arrêter de l’Arenh et de mettre en place immédiatement le nouveau mécanisme. L’État a toujours cherché à favoriser et à protéger EDF, dont il a toujours suivi la vision du monde de l’énergie.

Propos recueillis par Jérôme Marin, publié le 28/03/2020 à 9h00, source : La Tribune   du 28/3/2020

Image en titre : Le monde a changé, crédits DR

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