NUCLÉAIRE : SUR LE CHANTIER D’HINKLEY POINT, LES TRAVAUX CONTINUENT

Malgré le confinement lié à la pandémie de Covid-19, les travaux sur la centrale d’EDF en Angleterre n’ont pas été arrêtés. Le nombre de travailleurs a été réduit de 4 000 à 2 000.

Pendant la pandémie de Covid-19, les travaux sur le site d’Hinkley Point C continuent. La nouvelle centrale nucléaire de type EPR, construite par EDF dans le sud-ouest de l’Angleterre, est considérée comme un « projet d’infrastructure nationale essentiel » par le gouvernement britannique. À ce titre, la poursuite du chantier est autorisée. Le nombre de travailleurs a cependant été sensiblement réduit, passant de 4 000 personnes sur place à 2 000 « dans les jours qui viennent », selon EDF.

« Ce n’est pas assez », s’inquiète un ouvrier présent sur le site, qui témoigne au Monde sous couvert d’anonymat. Employé depuis plus d’un an à Hinkley Point C, il demande sa fermeture complète. Contrairement à la France, il n’existe pas de « droit de retrait » au Royaume-Uni. Pour bénéficier des mesures de chômage partiel, qui garantissent 80 % du salaire pendant la crise sanitaire, il faudrait que l’employeur ordonne l’arrêt du travail.

Cet ouvrier continue donc à exercer son activité la peur au ventre, d’autant que plusieurs de ses collègues présentant des symptômes dus au SARS-CoV-2 se sont isolés de manière volontaire. « EDF a pris des mesures, affirme-t-il, mais il est impossible de vraiment conserver la distanciation sociale de deux mètres. On vit dans le même préfabriqué, on mange dans la même cantine trois fois par jour, on prend le même bus pour aller sur le chantier et en revenir… »

Comme nombre de sites nucléaires, Hinkley Point C se situe dans un coin de campagne reculé, en bord de mer. Pour réaliser ce projet pharaonique, l’électricien français a dû construire un préfabriqué recevant 500 personnes sur place. Il loge aussi un millier d’ouvriers à Bridgwater, la petite ville la plus proche. Chaque matin, des navettes organisent l’arrivée des travailleurs sur place.

« Mesures supplémentaires de protection »

« Personne ne respecte les mesures de distance en attendant le bus », déplore le travailleur. À l’intérieur du véhicule, une seule personne est assise toutes les deux places, ce qui est un progrès. « Mais j’ai encore quelqu’un juste devant et quelqu’un juste derrière. Il y avait des gens qui toussaient dans le véhicule », poursuit la même personne. À l’arrivée sur le chantier, les mesures sont plus efficaces. Des marquages au sol imposent la distance nécessaire dans la file d’attente avant de franchir les portiques de sécurité. Mais, ensuite, il faut se changer dans des vestiaires avec des centaines de casiers métalliques alignés.

Chez les ouvriers, les avis sont contrastés, d’aucuns préférant continuer le chantier, où les salaires sont parmi les meilleurs du secteur

EDF nettoie désormais très régulièrement les lieux. Depuis le lundi 30 mars, une caméra infrarouge détecte les ouvriers qui auraient de la température. Le bar et le restaurant ont été fermés. Des salles de réunion ont été ouvertes pour recevoir séparément les travailleurs pendant leurs pauses. À la cantine, de larges distances sont respectées entre les individus.

Le syndicat britannique Unite partage l’approche privilégiée par le groupe français. « Nous soutenons EDF dans sa volonté de conserver le site ouvert, même si nous demandons des mesures supplémentaires de précaution », ajoute Jerry Swain, son représentant. Chez les ouvriers, les avis sont contrastés, d’aucuns préférant continuer le chantier, où les salaires sont parmi les meilleurs du secteur.

Sur les 2 000 employés renvoyés chez eux, certains peuvent effectuer du télétravail. Chez les sous-traitants, 500 personnes ont cependant été mises au chômage partiel. Hinkley Point C, première centrale nucléaire britannique à être construite depuis un quart de siècle au Royaume-Uni, fait l’objet de vives controverses. En septembre 2019, EDF annonçait un retard et un surcoût supplémentaires, portant la facture totale à 25 milliards d’euros environ pour les deux tranches, avec une ouverture de la première partie prévue au mieux en 2025.

« Cette manière de faire met des vies en danger »

Dave Smith, un militant du groupe Blacklist Support Group – spécialiste de la répression syndicale dans le secteur du BTP –, estime que les mesures d’EDF sont insuffisantes. « Hinkley Point C ne sera pas fini avant au moins cinq ans. Quelques semaines de plus ne changeront rien. La seule raison de conserver le chantier ouvert est financière. »

Les détracteurs britanniques d’Hinkley Point nourrissent la même inquiétude. « Cette manière de faire met des vies en danger dans la région du Somerset et dans tout le pays », a dénoncé dans la presse Katy Attwater, du collectif Stop Hinkley. « Alors que le reste du pays est confiné, EDF refuse de reconnaître que, si quelqu’un a de la fièvre, c’est qu’il est porteur et a déjà diffusé le virus. » Le risque qu’un cluster de contamination se développe serait un scénario très inquiétant.

En France, les opérations sur le réacteur EPR de Flamanville (Manche) sont, elles, quasiment à l’arrêt. Toutefois, la situation est différente : le chantier normand est presque achevé et une partie des travaux qui restent à faire est soumise à une instruction par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui est en train d’examiner le dossier.

Tous les week-ends, l’employé qui a témoigné au Monde rentre chez lui. Mais il a légèrement mal à la gorge et des maux de tête. Peut-être rien de sérieux, mais il ne veut pas prendre de risque. Il a demandé à sa femme de rentrer chez sa mère avec leur fils, afin d’éviter toute contamination. « L’argent a la priorité sur la vie humaine », conclut-il.

Par Eric Albert (Londres, correspondance) et Nabil Wakim, publié le 31 mars à 16h32

Photo en titre : Le chantier d’Hinkley Point C, près de Bridgwater (sud-ouest du Royaume-Uni), en septembre 2019. Peter Nicholls / REUTERS

Article à retrouver sur le site du journal le Monde que nous vous invitons à consulter régulièrement.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/03/31/nucleaire-sur-le-chantier-d-hinkley-point-les-travaux-continuent_6035068_3234.html