CORONAVIRUS : CE RISQUE QUE LES CENTRALES NUCLÉAIRES N’AVAIENT PAS TESTÉ

Le secteur nucléaire fait partie de ceux qui se préparent le mieux aux scénarios de crise aiguë. Mais ironie du sort : le risque d’une pandémie ne devait être testé qu’au mois de juin 2020… Quand la réalité rattrape la fiction

Incendies, catastrophe naturelle, avarie technique… 300 scénarios noirs sont testés chaque année dans les centrales nucléaires d’EDF pour être sûr qu’en cas d’imprévu, les équipes savent réagir. Ironie du sort : le risque d’une pandémie touchant une partie des équipes des centrales ne devait être testé qu’au mois de juin 2020… La réalité a rattrapé la fiction.

« En janvier, de premières questions se sont posées sur le coronavirus car nous avons des équipes en Chine. On a suivi sa montée en puissance et le 16 mars, nous avons décidé d’activer nos plans de continuité d’activité dans nos 19 centrales nucléaires », explique le délégué d’état-major crise d’EDF, Pierre Eymond, qui pilote les opérations depuis son domicile, en région parisienne. Son vocabulaire est militaire et le dispositif millimétré. Les installations nucléaires d’EDF fournissent plus de 70 % de la demande d’électricité en France. Aucune erreur n’est permise. Ni sur l’approvisionnement ni, a fortiori, sur la sûreté.

Report des activités non urgentes

Pour limiter les risques de contagion, une grande partie des salariés non indispensables à la conduite des réacteurs, à la sécurité ou à la sûreté des centrales ont été renvoyés chez eux afin de grossir les rangs de la « réserve opérationnelle » ou télétravailler. Certaines activités de maintenance non urgentes ont été reportées et les responsables essentiels à la gestion de crise se sont vu attribuer un binôme… qu’ils ne doivent jamais croiser.

Habituellement, on a sept équipes d’une trentaine de personnes qui se relayent pour assurer le travail jour et nuit, sept jours sur sept. On fonctionne désormais avec cinq équipes pour en garder deux en réserve (Pierre Boyer, Directeur de la centrale nucléaire de Bugey)

Dans les centrales, le ballet des équipes pilotant les installations s’est aussi accéléré. « Habituellement, on a sept équipes d’une trentaine de personnes qui se relayent pour assurer le travail nuit et jour, sept jours sur sept. On fonctionne désormais avec cinq équipes pour en garder deux en réserve », explique Pierre Boyer, qui dirige la centrale nucléaire de Bugey, dans l’Ain.

Nouvelle routine

Ces mesures ont fait fondre à environ 10.000 le nombre de salariés présents sur les sites nucléaires d’EDF chaque jour, contre plus 30.000 avant la crise. Sur place, de nouvelles routines d’hygiène se sont installées : désinfection des casiers, maintien des distances de sécurité grâce à des marquages au sol et des vitres en Plexiglas, déplacement en voiture individuelle, etc. Dans les cantines, la convivialité est aussi mise entre parenthèses puisque les repas se prennent désormais en « quinconce », c’est-à-dire avec personne en face ni à côté de soi ! Pour les salariés d’EDF, ces mesures de précaution ne sont pas complètement révolutionnaires. « Les personnels ont l’habitude de respecter des gestes barrières. Quand on se rend en zone contrôlée [là où se produit la réaction nucléaire, NDLR], on ne doit pas se toucher le visage, ni serrer la main », explique Yannick Lombard, chef de mission sûreté à la centrale de Bugey.

Conditions de travail inédites

Mais les conditions de travail imposées par cette crise sanitaire sont inédites. « Les salariés n’ont pas l’habitude de ne pas avoir le matériel qu’il faut et en ce moment, c’est plus facile de se faire livrer un rotor d’alternateur de 200 tonnes qu’un masque chirurgical ! » pointe Marc Kuntz, délégué syndical coordonnateur pour le parc nucléaire d’EDF à la CFE-Énergies. Comme toute la France, l’énergéticien est confronté à la pénurie. « Jusqu’au 20 mars, toutes les commandes de masques des industriels étaient réquisitionnées par l’État. Aujourd’hui, les grands donneurs d’ordre comme Orano ou EDF ont de quoi fournir leurs salariés et leurs sous-traitants mais la situation reste tendue », reconnaît Cécile Arbouille, la déléguée générale du Groupement des industries françaises de l’énergie nucléaire (Gifen).

Les mesures de sécurité ont fait fondre à environ 10.000 le nombre de salariés présents sur les sites nucléaires d’EDF chaque jour, contre plus 30.000 avant la crise sanitaire.

Chez EDF, les précieux masques sont donc réservés à quelques activités cruciales. « On a identifié des zones stratégiques à la poursuite de l’activité comme les salles de commandes des réacteurs pour en faire des zones blanches : toute personne qui y pénètre doit porter un masque chirurgical », explique Pierre Boyer. Ailleurs, c’est la débrouille en attendant de nouvelles livraisons. « On a des casques à visière, on les met pour entrer dans la zone contrôlée », explique Marc Kuntz.

Rappel à l’ordre

Le sujet irrite en interne, comme chez les sous-traitants. Un droit d’alerte au nom d’un « danger grave et imminent » a été exercé par l’UNSA, la CFE Énergies, la CGT et la CDFT au sein de « l’équipe mutualisée d’arrêt de tranche » d’EDF. Des actions ont aussi été menées par des représentants CGT du spécialiste de la robinetterie Endel Engie, dont les équipes sont mobilisées sur des sites d’EDF. En cause : des doutes sur le respect de gestes barrières au travail et le flou qui règne sur les activités devant se poursuivre, et celles pouvant être suspendues.

Le gendarme du nucléaire a même jugé nécessaire de faire un rappel à l’ordre et de le communiquer le 26 mars : « l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a été amenée à alerter EDF sur la situation de salariés d’entreprises prestataires, en lui demandant de définir clairement quelles sont les activités de maintenance ou de logistique pour lesquelles une continuité est indispensable […] et de veiller à ce que les conditions de santé et sécurité soient communiquées et mises correctement en place sur les sites pour tous les salariés ».

Nouvelle charte

Pour attester de sa bonne volonté, EDF a édité une charte dans laquelle il s’engage, entre autres, à désinfecter deux fois par jour les rampes d’escalier, boutons d’ascenseur et à mettre à disposition des gants pour saisir son dosimètre, un outil utilisé pour avoir une idée de la dose radioactive à laquelle on s’expose. Ces engagements sont bienvenus car l’ennemi invisible inquiète. « On a plusieurs portiques de détection de la radioactivité. Quand on rentre chez soi, on sait que l’on est propre ! On aimerait en être aussi sûr avec le Covid », explique Marc Kuntz.

Absentéisme limité

Élaborés lors de la crise H1N1 et mis à jour ces derniers mois, les plans de continuité d’activité d’EDF en cas d’épidémie sont calibrés pour faire fonctionner l’ensemble du parc nucléaire pendant 8 à 12 semaines avec un taux d’absentéisme de 25 %, et de 40 % au pic de l’épidémie. On en est encore très loin. « On a 1 à 2 % des personnels absents. La situation peut de ce point de vue se rapprocher de ce qu’on a vécu pendant la grève des transports. Le taux d’absentéisme n’est pas exceptionnel, c’est le confinement et les mesures sanitaires qui le sont », précise Pierre Eymond. Selon plusieurs sources, 300 personnes sont présumées atteintes par le Covid-19 parmi les 25.500 salariés de la division production nucléaire du groupe.

Situation tendue à Flamanville

Mais à l’instar des départements français, les centrales d’EDF ne sont pas égales face au Covid-19. Dans la centrale de Flamanville, dans la Manche, la progression a été très rapide. De sorte que les mesures de prévention s’y sont durcies : seule une grosse centaine de salariés, indispensables à la sûreté et la sécurité du site, peut y pénétrer. Les mesures de distanciation sociale y sont aussi renforcées : « Les briefings lors des relèves de postes se font par téléphone et les salles communes des rondiers ont été remplacées par des bureaux individuels », explique Maxence François, délégué syndical CGT à Flamanville.

Les plans de continuité d’activité d’EDF en cas d’épidémie sont calibrés pour faire fonctionner l’ensemble du parc nucléaire pendant 8 à 12 semaines avec un taux d’absentéisme de 25 %, et de 40 % au pic de l’épidémie. On en est encore très loin.

Et si la situation devait s’emballer ? « On peut réduire encore le nombre d’équipes pour accroître notre réserve opérationnelle et descendre à des roulements en deux fois douze heures plutôt que trois fois huit heures. En secours ultime, nous pouvons mobiliser des renforts d’un site à l’autre, ou via la Force d’Action Rapide Nucléaire (FARN) », détaille Pierre Eymond. Il pilote directement cette équipe d’élite qui ressemble à un « GIGN du nucléaire » : créée après la catastrophe de Fukushima , elle doit permettre de faire face à tout accident sévère. Depuis le début de la crise sanitaire, ses 300 membres sont confinés chez eux, par précaution.

Dormir sur place

Les salariés d’EDF qui ont en mémoire la tempête de 1999 savent qu’ils peuvent être mobilisés dans des conditions extrêmes, impliquant même parfois de dormir sur place. Face au Covid-19, certains pays se préparent à nouveau à de telles circonstances. Invoquant « l’urgence de santé publique », le gendarme du nucléaire américain a élargi la limite des heures de travail autorisées : temporairement, les salariés pourront travailler jusqu’à 86 heures par semaine. Ils peuvent aussi se voir attribuer des roulements de 12 heures pendant un maximum de 14 jours consécutifs. « Les employeurs prennent la température des salariés qui entrent sur les sites et étudient des scénarios dont celui d’avoir des équipes qui vivent temporairement sur les centrales », indique l’agence de presse américaine AP.

EDF assure ne pas envisager de telles mesures aujourd’hui. « Un roulement en deux fois douze heures n’est pas privilégié car il n’a jamais été expérimenté dans la durée, pour les équipes de conduite des réacteurs. Cette organisation serait mise en œuvre dans une situation exceptionnelle, où nous aurions un grand nombre de malades en même temps. Or, ce n’est pas le cas », indique Pierre Boyer. D’autant que la course de fond risque de durer : « il faut tenir sur la durée », appuie Pierre Eymond.

Risques accrus

Un contexte qui alerte. « Dans le nucléaire, la crise du Covid-19 implique moins d’inspections sur place des régulateurs, moins d’opérations de maintenance, moins de salariés sur site et des journées de travail potentiellement plus longues. Tout cela contribue à accroître les risques », met en garde Paul Dorfman, spécialiste du nucléaire à l’University College de Londres. « Le fait d’avoir moins de salariés disponibles amoindrit la défense en profondeur en cas de crise », estime encore Yves Marignac, expert critique du nucléaire, qui dirige l’association Wise-Paris. Sur ce point, l’inspecteur en chef de l’Autorité de sûreté nucléaire, Christophe Quintin, se veut rassurant car ce cas de figure a déjà été éprouvé : « L’accident de Fukushima a montré que les sites sont parfois difficilement accessibles. En 2019, on a mené des inspections en partant du principe que la moitié des équipes de crise ne pourraient pas se rendre sur le site. Cela marche forcément moins bien mais ça fonctionne. »

Une autre menace incontestable plane toutefois. En bousculant le calendrier des travaux de maintenance des réacteurs nucléaires d’EDF , la crise du coronavirus introduit un nouveau défi industriel pour EDF. Le groupe devra mettre les bouchées doubles pour être prêt à faire tourner ses centrales et répondre à la demande d’électricité cet hiver…

Par Sharon Wajsbrot, publié le 14 avril 2020

Photo en titre : La centrale nucléaire de Bugey, dans l’Ain. (Mourad Allili/SIPA)

Article à retrouver sur le site du journal Les Échos que nous vous invitons à consulter régulièrement: https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/coronavirus-ce-risque-que-les-centrales-nucleaires-navaient-pas-teste-1194515