LE PLUTONIUM EN FEU DANS LA ZONE D’EXCLUSION DE TCHERNOBYL

Le confinement des populations est venu cette année à point nommé. Du 5 au 19 avril, Tchernobyl a en effet entamé avant date les festivités pour l’heureux anniversaire de son explosion sur-critique prompt en propageant de nombreux incendies de prairies et de forêts le long de la trajectoire de la plus dense trainée de plutonium de sa réserve radiologique interdite. Plusieurs dizaines de milliers d’hectares ont çà et là flambé comme de la paille jusqu’aux portes de la centrale. Les feux de surface maintenant repus couvent certainement encore dans ce sol de tourbe densément saupoudré de particules radioactives pyrophores d’uranium et de transuraniens toujours prêtes à l’ignition. 

Les 3 millions d’habitants de Kiev ont littéralement étouffé sous les épaisses fumées qui ont obscurci le ciel de la capitale et saturé l’air de poussières fines. Les citadins se sont à nouveau là contaminés tout autant que les villageois qui vivent au pourtour de la zone d’exclusion. Un lourd bilan sanitaire, que des incapables à vie courte s’emploient déjà à nier, est hélas à prévoir au cours des prochaines décennies. Si les vents dominants Ouest-Est qui ont soufflés durant la même période ont, semble-t-il épargné l’Europe de l’Ouest du gros de la vague radioactive, celle-ci en subit néanmoins la contamination plutonigène retardée convoyée par la circumnavigation nuageuse autour de l’hémisphère nord. Ne doutons pas un instant que des articles scientifiques rédigés par des experts en radioprotection différée nous le ferons savoir d’ici un an lorsqu’il sera trop tard. 

Nous sommes peut-être là en présence de la plus grave excursion radiotoxique jamais survenue depuis la catastrophe de 1986. C’est en tout cas ce que laisse craindre la confrontation de la carte des dépôts locaux de plutonium avec celle des incendies récents. Car cette fois-ci les feux ont progressé dans la partie la plus densément contaminée en plutonium de la zone interdite. Justement là où il y a jusqu’à 1000 KBq/m2 de plutonium. À eux seuls les calculs d’excursion plutonigène qui découlent ne laissent pas d’inquiéter même s’ils négligent l’effluence concomitante d’autres radiotoxiques tels que le césium, le strontium et l’américium, même s’ils ne prennent en compte que le foyer qui s’est développé devant la centrale et que montre ici la photographie de l’ESA. (Pour compléter le travail, il faudrait un instrument de radioprotection et d’alerte civile rapide qui hélas semble ne pas exister. Il faudrait une sorte de « google maps » électronique des dépôts de la zone interdite sur laquelle aisément localiser et mesurer toutes les aires incendiées chaque fois que nécessaire.)

Par prudence nous avons ici admis, d’une part, que le plutonium 238 participe à l’activité mentionnée alors que les cartes de dépôt ne signalent explicitement que les isotopes 239 et 240 et, d’autre part, nous avons considéré une activité totale moyenne de ces 3 radioéléments de 700 mille Bq/m2 de l’aire étudiée.

La combustion de 6500 hectares sur un territoire marqué en plutonium à 7 GBq/ha (700 KBq/m2, 189,19 mCi/ha) pour un inventaire surfacique total de 45,5 TBq (1,23 KCi) comportant 7,7 TBq de Pu238 -12,10 gr-, 14,94 TBq de Pu239 -6,59 kg- et 22,86 TBq de Pu240 -2,72 kg-, emporte une effluence radiotoxique située entre 1% et 10% de ce dépôt radioactif, soit de 455 GBq (12,3 Ci pour 93,2 gr au total des 3 radioéléments) à 4,55 TBq (122,97 Ci pour 931,97 gr au total des 3 radioéléments).

L’équivalent de dose interne par inhalation consubstantiel à cette radioactivité mise en suspension par les feux va, d’après les facteurs de doses officiels de l’ICRP, de 53,8 millions de Sievert dans le premier cas à 538,3 millions de Sievert dans le second cas. Autrement dit cette effluence possible transporte un potentiel toxique allant de 10,8 millions à 107,7 millions de doses létales aigües.

Pu238: 17,21 Ci/gr et 1,10E-4 Sv/Bq, Pu239: 0,0613 Ci/gr et 1,20E-4 Sv/Bq, Pu240: 0,227 Ci/gr et 1,20E-4 Sv/Bq.

Post-Scriptum. En logique atomique au vu de la composition isotopique du carburant du réacteur dont 6 tonnes s’en sont allées avec l’explosion, 34 ans après l’excursion, il devrait y avoir également là 44 fois plus de Cs137/m2 que de Pu239-240/m2. A l’excursion de plutonium il faudra donc joindre le césium sans oublier ni le strontium, ni l’américium, ni les milliers d’autres hectares calcinés ici négligés.


Publié le 22 avril 2020 par La terra non ha uscite di emergenza (La terre n’a pas d’issue de secours)

https://aipri.blogspot.com/

(AIPRI : Association Internationale pour la Protection contre les Rayons Ionisants. L’AIPRI a pour but la divulgation scientifique dans le domaine de la physique nucléaire et des dangers radiologiques de la contamination interne.)