L’APRÈS COVID-19 DU NUCLÉAIRE S’ANNONCE PÉRILLEUX POUR EDF

La crise du Covid-19 met à l’épreuve la résilience du parc nucléaire français. Déjà confronté à des arrêts de tranches qui s’allongent, EDF doit maintenant revoir complètement le calendrier du grand carénage. La sécurité d’approvisionnement pour les deux hivers à venir inquiète les industriels, le gouvernement mais aussi l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Le nucléaire français n’avait vraiment pas besoin de cette crise. La filière, déjà décrédibilisée par le catastrophique chantier de l’EPR de Flamanville (Manche), handicapée par les arrêts de tranches pour maintenance qui s’allongent de six à huit mois en moyenne (voire à plus d’un an comme pour les réacteurs 1 et 2 de Flamanville) et concurrencée par les énergies renouvelables plus agiles et plus résilientes, doit maintenant faire face à une crise inédite. Ni technique ni climatique mais biologique, elle remet en cause la résilience et jusqu’à la place du nucléaire dans le mix électrique français.

La place du nucléaire dans le mix interrogée

« La crise que nous vivons nous montre les difficultés que nous avons à mener les grandes opérations de rechargement de combustibles et de maintenance de nos centrales nucléaires. Diversifier notre mix électrique, ne pas dépendre à plus de 70 % d’une seule source d’électricité me semble plus que jamais le sens que nous devons retenir pour notre transition énergétique », a déclaré la ministre de la Transition écologique et solidaire Élisabeth Borne, lors d’une audition à la commission des affaires économiques de l’Assemblée, nationale jeudi 30 avril.

La dépendance à la sous-traitance pointée

De fait, si « à court terme, EDF a pris les dispositions nécessaires sur le parc pour maintenir sa capacité d’exploitation », observe la ministre, la crise du Covid-19 a mis en évidence la dépendance du parc nucléaire français à la sous-traitance française et américaine. « Faute de personnels suffisants et du problème de respect des gestes barrières, les chantiers sont plus longs et l’activité réduite. Dans les centrales, la durée des arrêts de tranche est prolongée et une vingtaine d’arrêts ont été décalés », observe Bernard Doroszczuk, président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), auditionné lui aussi à l’Assemblée nationale mardi 28 avril.

Des arrêts de tranche rallongés

Pour pallier les absences dues au Covid-19, au manque de masques pour les sous-traitants et la baisse de la consommation de l’ordre de 15 % à 20 %, EDF a dû arrêter des réacteurs et prolonger des arrêts. Le 28 avril, au moins 13 réacteurs sur les 57 du parc étaient hors service. Et cinq réacteurs (Cruas 1, Dampierre 1, Chooz 2 et Civaux 2 et Saint-Laurent 2) ont été, sont ou seront arrêtés cet été, à l’automne ou en 2021 pour modulation, c’est-à-dire pour économiser le combustible afin de retarder les arrêts de tranche pour rechargement et passer les deux prochains hivers.

Pas de production à Flamanville avant encore cinq mois

À Flamanville, dont les réacteurs 1 et 2 sont à l’arrêt depuis respectivement janvier et septembre 2019, la mise en service des diesels de secours est encore repoussée de cinq mois, notamment à cause du départ des équipes américaines de Westinghouse, explique le président de l’ASN. Ce dernier note d’ailleurs qu’à Flamanville 3, l’évaluation du mode opératoire des travaux de soudure dépend aussi d’une technologie américaine…

Moins de production en 2021 et 2022

Résultat, EDF a d’ores et déjà annoncé une baisse historique de sa production nucléaire pour 2020 à 300 térawattheures (contre 375 à 390 TWh prévus), puis de 330 et 360 TWh en 2021 et en 2022. Pour 2020, EDF vendant une bonne partie de son électricité nucléaire dans des contrats à court terme notamment grâce au mécanisme de l’Arenh, l’impact financier sera un peu amorti.

Sur le même thème: Conflit de force majeure sur l’Arenh entre EDF et ses concurrents

EDF n’est pas le seul opérateur nucléaire touché. Au niveau mondial, l’Agence internationale de l’énergie estime que la production nucléaire en 2020 devrait reculer de 3 %, dans un contexte de recul global de la demande d’énergie de 6 %.

Deux prochains hivers problématiques

Pour l’électricien français, le plus dur reste à venir. Même si la filière a adopté une charte de bonne conduite qui devrait permettre le retour progressif des équipes et sous-traitants sur les chantiers. Les prolongations et reports d’arrêt de tranches chez EDF vont nécessiter leur reprogrammation sur 2021 et 2022, avec un enjeu fort de sûreté et de sécurité d’approvisionnement.

« Le vrai enjeu, c’est à partir d’octobre-novembre et pour les hivers 2020-2021 et 2021-2022, où la conséquence des arrêts de tranches se fera sentir », avertit Bernard Doroszczuk. Il ne s’agit pas uniquement de s’assurer « qu’il y a assez de réacteurs en exploitation » mais aussi d’avoir « des marges en manière de production » pour pouvoir faire face à des événements obligeant la mise à l’arrêt de réacteurs ponctuelle ou générique, prévient-il.

Un planning de visites à revoir

L’ASN, le gouvernement et EDF travaillent à un nouveau planning d’arrêt de tranches. Un casse-tête. Si les reports de quelques mois des arrêts ne posent pas de problèmes spécifiques, « les reports de visite périodique [décennale] devront être regardés avec EDF réacteur par réacteur ». Derrière ces visites, c’est la prolongation au-delà de quarante ans des réacteurs du palier 900 MW qui est notamment en jeu.

L’atout climat du nucléaire dévalorisé

Logiquement, les grands consommateurs d’électricité s’inquiètent. L’Union des industries utilisatrices d’énergie (UNIDEN), dont le président Nicolas de Warren pointait déjà avant la crise des taux d’exploitation des centrales nucléaires par EDF sans cesse en baisse, a même envoyé un courrier au gouvernement pour lui demander s’il pouvait encore s’appuyer sur le parc nucléaire pour investir.

Il est vrai que la décarbonation de l’industrie passera par l’électrification de certains procédés. À l’heure où chacun appelle à inclure le climat dans les plans d’après-crise, il serait ballot que par manque de disponibilité le nucléaire perde son principal argument : être une énergie bas carbone pilotable et toujours disponible.

Par Aurélie Barbaux, publié le 04/05/2020 à 07H30

Photo en titre : EDF doit revoir avec l’ASN et le gouvernement son planning du grand carénage pour assurer l’approvisionnement électrique durant les hivers 2020-2021 et 2021-2022. © aurélie barbaux

https://www.usinenouvelle.com/article/l-apres-covid-19-du-nucleaire-s-annonce-perilleux-pour-edf.N960231