NUCLÉAIRE : COMMENT EDF VEUT PASSER L’HIVER

La crise sanitaire chamboule le programme de travaux des réacteurs nucléaires. EDF, dont la production a fortement chuté, s’adapte, en croisant des doigts…

Ils se sont mis à plusieurs, ces dernières semaines, pour faire les gros yeux à EDF. Dans le désordre : Élisabeth Borne, ministre de la Transition écologique, qui s’inquiète en ces termes devant les députés, le 30 avril : « La crise que nous vivons nous montre les difficultés que nous avons à mener les grandes opérations […] de maintenance de nos centrales nucléaires » ; Bernard Doroszczuk, président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), le « gendarme du nucléaire », le 28 avril, qui se demande s’il y a assez « de marges en matière de production » nucléaire ; ou encore l’Union des entreprises utilisatrices d’énergie, dont les représentants écrivent une lettre au gouvernement afin de s’assurer qu’elles pourront toujours compter sur l’énergie nucléaire pour se développer. Le coronavirus n’attaque pas seulement les humains ; il semble aussi chambouler cinquante années de politique nucléaire en France, et faire vaciller EDF.

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Lorsque l’épidémie apparaît en France, l’électricien doit repenser tous ses plans. « Nous avons revu nos processus, mais nous ne nous sommes jamais arrêtés », dit Étienne Dutheil, le directeur du parc nucléaire d’EDF. Comme chaque année, la plupart des centrales doivent subir des travaux de plus ou moins grande envergure. Certains, les plus importants, sont programmés depuis des années. C’est le cas des visites décennales et des arrêts de tranches. Tout le programme savamment concocté est à revoir. Les effectifs sont évidemment en baisse, et les mesures barrières ralentissent les chantiers : EDF estime que le niveau d’activité n’est plus, durant la crise sanitaire, que de 60 à 70 % par rapport à la normale. Recharger le combustible, par exemple, prend deux mois supplémentaires, et une visite décennale sera allongée de trois mois.

Lever le pied sur le combustible

La direction d’EDF doit donc arbitrer : certains chantiers (il y en a une quarantaine en tout) sont reportés, à la fin de l’année ou en 2021, d’autres sont conservés dans le planning, mais allongés. Cinq chantiers prioritaires sont maintenus, et réalisés. À Chinon 3, la visite décennale est assurée, et le changement de combustible est effectué à Tricastin 2, Bugey 5 ou encore Gravelines 2. « Ces réacteurs seront pleinement disponibles cet hiver », jure-t-on chez EDF. Mardi 12 mai, 36 réacteurs (sur 57) étaient en fonctionnement, les autres étant soit à l’arrêt pour travaux, soit en baisse de puissance.

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La crise provoque un deuxième effet : la baisse de consommation d’électricité, évaluée à 20 % au plus fort du ralentissement économique. Ceci explique pourquoi EDF fait fonctionner au ralenti certaines de ses centrales. En levant le pied, donc en économisant du combustible, l’électricien vise un deuxième objectif : garder en réserve des réacteurs gonflés à bloc, qui seront prêts à fournir de l’électricité cet hiver. Il ne s’agirait évidemment pas de devoir arrêter une centrale pour la recharger en combustible en pleine vague de froid. Tout le planning de travaux d’EDF, revu fin avril avec l’ASN, vise à être prêt lorsque la demande remontera. « Nous devons mettre tous les moyens pour atteindre cet objectif, même si nous devons rester humbles. L’hiver est toujours une phase critique, on le sait d’expérience », dit-on avenue de Wagram, siège d’EDF.

Le titre a perdu 12 % depuis le début de la crise

L’électricien se veut évidemment confiant. Ses ingénieurs savent que, pour passer l’hiver sans difficulté majeure, il faut pouvoir compter sur environ 45 réacteurs disponibles, ce qui semble un objectif atteignable. EDF n’a d’ailleurs guère le choix : l’entreprise est soumise à un cahier des charges selon lequel la probabilité de recourir au délestage, c’est-à-dire à la coupure de certains clients, doit être inférieure à 1 %. Pour respecter cette obligation, EDF comptera sur une température clémente l’hiver prochain, et sur une reprise économique… molle. Dans le cas contraire, si l’activité reprenait avec vigueur durant un hiver glacial, la consommation d’électricité pourrait elle aussi grimper en flèche, mettant en difficulté le parc de production (qui ne compte pas que du nucléaire). Mais, pour l’heure, on s’attend plutôt, avenue de Wagram, à un hiver moins gourmand en énergie que les années précédentes, parce que l’activité économique devrait être moins forte qu’à l’habitude. Et si vraiment EDF tirait la langue, l’entreprise dispose d’une autre marge : les 10 % de production que, chaque année, elle exporte.

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Dans tous les cas, les comptes de l’entreprise publique ressentiront les effets de la crise sanitaire. Depuis quelques semaines, entraînée vers le bas par une consommation en berne, sa production a chuté jusqu’à un plancher jamais atteint depuis trente ans ! EDF a d’ores et déjà annoncé que les prévisions pour 2021 et 2022 seraient bien moins élevées que la production fixée initialement pour 2020 (330 à 360 TWh, contre 375 à 390 TWh en 2020). Les objectifs financiers pour 2020 et 2021 ont été remisés, et le titre a perdu 12 % depuis le début de la crise. Autre tuile : à la fin du mois de juin, le deuxième réacteur de Fessenheim, une centrale qui jusqu’alors rapportait gros à EDF, devra fermer. Mais celle-là, ce n’est pas le coronavirus qui a eu sa peau. C’est une décision politique.

Par Michel Revol, Le Point.fr, publié le 13/05/2020 à 14h00, modifié le 13/05/2020 à 15h36

Photo en titre : Centrale nucléaire de Golfech. Trente-six réacteurs (sur cinquante-sept) sont pour l’heure en fonctionnement. © LIONEL BONAVENTURE / AFP

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