BELGIQUE : LA SORTIE DU NUCLÉAIRE NE PEUT PAS ÊTRE PAYÉE PAR LES MÉNAGES

Le monde traverse actuellement une crise sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. En plus de la crise économique et sociale, il y a une crise climatique. Comment répondre à ces crises ? Sont-elles indépendantes les unes des autres ? Non. Explications.

Les experts estiment que la crise sociale et économique qui arrive sera la plus redoutable depuis celle des années 1930. A cela s’ajoute la crise climatique. L’urgence climatique n’est pas un phénomène indépendant de la crise sociale et économique. Si l’urgence climatique demande de répondre à des objectifs qui peuvent sembler éloignés de ceux de l’urgence sociale et économique, la politique énergétique est un lien entre les trois urgences. La manière de produire de l’énergie, son caractère publique ou privé, le statut des travailleurs, la vision à court ou à long terme, le prix de l’énergie, etc. tous ces aspects, et la manière dont ils sont abordés et traités, sont déterminants et en disent long sur les intérêts que servent les gouvernements.

En Belgique, la manière de produire de l’électricité est en discussion. Deux pistes sont envisagées pour que toutes les lumières restent allumées en Belgique : la prolongation du nucléaire et/ou le développement de nouvelles centrales électriques. Étant donné que la production d’électricité est aux mains des entreprises privées dont Electrabel, la rentabilité est le critère déterminant pour de nouveaux investissements dans la production d’électricité. La rentabilité n’étant pas assez élevée aux yeux des grands producteurs d’électricité, les investissements ne se bousculent pas. L’idée d’un « incitant aux investissements » est donc née : le CRM (« mécanisme de rémunération de capacité »). En fait, c’est un cadeau aux actionnaires des grandes entreprises comme Electrabel. Trois acteurs sont impliqués dans le développement de cet incitant : Élia (le gestionnaire du réseau électrique), la CREG (Commission de régulation de l’électricité et du gaz) et la Direction Générale de l’Énergie (l’administration de la ministre de l’Énergie, Marie-Christine Marghem (MR)).

Des besoins surestimés

Mais les acteurs ne sont pas d’accord sur les besoins en électricité en 2025. En effet, d’une part, les grands producteurs d’électricité (Engie-Electrabel et EDF Luminus) ainsi qu’Élia (le gestionnaire du réseau) et la ministre de l’Énergie estiment que la sécurité d’approvisionnement en électricité ne sera pas garantie en 2025 et donc que « les lumières pourraient s’éteindre si rien n’est fait ». Cela ressort d’une étude d’Élia. D’après la CREG, les hypothèses utilisées par Élia, pour chiffrer les besoins d’électricité en 2025, sont beaucoup trop pessimistes. Ce qui surestime considérablement les besoins d’électricité en 2025. Par exemple, Élia se base sur les besoins en électricité des hivers 1984-85 et 1986-87. Cela n’est, scientifiquement, pas correct. Les températures avaient alors atteint -25,4°C et, étude de l’ULB à l’appui, il est très peu probable de rencontrer des températures similaires à l’avenir. La CREG recommande donc de prendre en compte les 20 derniers hivers et non les 33 derniers. Selon un chercheur de l’ULB, « la probabilité qu’une météorite tombe sur ma maison existe, ce n’est pas pour ça que je vais vivre dans un abri anti-météorite ». D’après les experts, les 20 derniers hivers sont donc largement représentatifs des températures que l’on va rencontrer à l’avenir. D’après la CREG, cela permettrait déjà d’assurer la sécurité d’approvisionnement en 2025 et de ne pas donner de cadeaux aux actionnaires d’Electrabel. D’ailleurs, en Allemagne ils n’ont tenu compte que des 5 derniers hivers.

Il existe encore bien d’autres hypothèses utilisées par Élia et critiquées par la CREG. Il est à noter que l’étude d’Élia tient compte d’un développement des énergies renouvelables en accord avec les objectifs européens. D’après la CREG, le développement du renouvelable suffirait donc à assurer la sécurité d’approvisionnement en électricité à la sortie du nucléaire en 2025. La CREG demande donc qu’une nouvelle simulation sur les besoins en électricité à l’horizon 2025 soit réalisée pour confirmer qu’il n’y a ni besoin de CRM, ni de la prolongation du nucléaire. Pour le moment, cette demande est ignorée par Élia et Marie-Christine Marghem soutient dur comme fer la position d’Élia.

La CREG est le régulateur public, c’est un organisme indépendant dont le rôle est d’agir en gardien des prix de l’électricité. Alors qu’Élia est une société à actionnariat public mais aussi privé, elle est donc dans une logique de profits. Plus il y aura de nouvelles centrales électriques, plus le chiffre d’affaires d’Élia sera élevé et donc les bénéfices aussi. Motiver les investissements dans le secteur de l’électricité et donner des avis dans ce sens est donc dans la logique d’Élia. Les grands producteurs d’électricité comme Electrabel agissent exactement dans le même sens. Le CRM est un cadeau aux grands producteurs d’électricité qui va leur rapporter entre 9 et 14 milliards alors qu’Engie a déjà réalisé un bénéfice net de 1 milliard d’euros en 2019. Ce n’est donc pas une question de faire du profit ou pas, mais bien d’en faire un maximum sur le dos des consommateurs. Plusieurs pistes de financement de ce cadeau sont à l’étude mais une chose est sûre : cet argent proviendra soit du contribuable (via les impôts) ou directement des consommateurs d’électricité. La facture augmenterait ainsi jusqu’à 105 euros par an. Il est important de noter que la Direction générale du SPF Énergie, l’administration de la ministre Marghem, se range du côté d’Élia et des grands producteurs et de la très probable surestimation des besoins en électricité. L’influence d’Engie auprès du gouvernement fédéral et plus particulièrement auprès du cabinet de la ministre de l’Énergie est connue : la diminution du montant de la « taxe nucléaire » (taxe sur les surprofits du nucléaire due à l’amortissement des centrales), les portes tournantes entre le cabinet Marghem et Engie-Electrabel, l’avis juridique négatif du Conseil d’État à propos de la prolongation de Doel 1 et Doel 2 (caché par la ministre Marghem),…

Le PTB rejoint l’avis de la CREG

Pour le PTB, les arguments de la CREG sont solides et fondés. La sortie du nucléaire ne doit pas être payée par les ménages et ne doit pas servir d’alibi au gouvernement pour donner un cadeau de plusieurs milliards d’euros aux actionnaires sur le dos des ménages. C’est pourquoi le PTB se rallie à la position de la CREG et demande qu’une étude complémentaire sur les besoins en électricité soit réalisée en y incluant les critiques de la CREG (Lire la proposition de résolution du PTB ici). Ceci afin de confirmer qu’il y aura assez d’électricité en 2025 et que les menaces de coupures lancées par les partis de droite et Engie-Electrabel, ne sont que des menaces pour opérer un vol manifeste des ménages. La position du PTB vient d’être rejointe par l’ASBL Fin du nucléaire, ce large mouvement antinucléaire composé d’experts en énergie issus de la société civil, tels que Francis Leboutte ou Paul Lannoye, mais aussi d’associations.

Enfin, le CRM va favoriser le développement des centrales à gaz polluantes puisqu’il sera donné aux projets les plus rentables. Cela ne va pas dans le sens du développement des énergies renouvelables. Le développement des sources d’énergie renouvelable serait suffisant pour répondre à la demande en électricité. Les énergies renouvelables sont le futur, elles doivent être priorisées au maximum.

Malheureusement, les faits le montrent : la main invisible du marché est incapable de développer les énergies renouvelables sans que les États n’interviennent en donnant des subsides au privé tel que la taxe offshore. La lourdeur des investissements demandés dans les énergies renouvelables ne permettent pas une rentabilité suffisante à court terme tel qu’exigée par les capitalistes. C’est pourquoi, la transition énergétique se fera de manière optimale en confiant aux mains des institutions publiques et des coopératives citoyennes, la gestion du secteur de l’énergie. C’est essentiel pour garantir l’énergie la plus verte et la meilleure marché possible.

Par Quentin Lootens, publié le 19 juin 2020

https://www.solidaire.org/articles/la-sortie-du-nucleaire-ne-peut-pas-etre-payee-par-les-menages