LA COUR DES COMPTES POINTE LES ERREMENTS ET LA GABEGIE DE LA FILIÈRE NUCLÉAIRE ET DE SES PREMIERS DE CORDÉE

La Cour des comptes, en ce début juillet 2020, livre un rapport sévère et juste de l’échec opérationnel et financier du réacteur atomique EPR toujours en construction à Flamanville (Manche). Tout comme l’inutilité de poursuivre le programme de « grand carénage » des vieux réacteurs nucléaires délabrés. Sont mis en cause le processus, les méthodes, les financements et même les capacités techniques de la filière nucléaire et d’EDF. Une dérive orchestrée par les premiers de cordée sortis de l’École militaire Polytechnique et de l’École des Mines formant la technostructure décisionnaire de la politique énergétique et militaire française. Des super-diplômés qui se sont affranchis allègrement de toute responsabilité, de l’intérêt commun, ont plongé copieusement la main dans les finances publiques du pays pour financer leurs délires fous. Avec l’aval des représentants officiels de l’État sortis de l’ENA et de Sciences Po et en échappant à toute sanction ou poursuite judiciaire réelle. Une caste qui a pris le pouvoir et fait sécession du reste du pays.

Le premier président de la Cour des comptes – Pierre Moscovici succédant à Didier Migaud – a présenté ce jeudi 9 juillet un rapport des plus critiques sur la filière nucléaire et l’EPR (1). Les constats sont sévères et désastreux dans tous les domaines. Ceux d’un échec opérationnel, de processus de prises de décisions inorganisés, de méthodes inadéquates, de financements aléatoires, de conduite de chantier à la petite semaine (jusqu’en 2015 il n’y a pas de véritable équipe dévolue à la gestion du chantier) et de piètres capacités techniques, de gouvernance dans les nuages (le conseil d’administration ne délibère presque jamais sur le sujet et ne se saisit pas des messages d’alerte du comité d’audit) et de pilotage à vue. « Tout cela est en cause. Notre rapport analyse les faits et décrit cliniquement la chronique d’une dérive. C’est un rapport sévère, mais, je le crois, juste« . Cette gestion minable et la perte de compétences avaient été mises en lumière en octobre 2019 dans un précédent rapport (Jean-Martin Folz).

L’absence de transparence entre EDF et Areva, la concurrence effrénée entre les deux groupes nucléaires publics pour prendre le leadership de l’atomisme tricolore et profiter de positions avantageuses tant corporatistes que personnelles ont conduit à des stratégies différentes, à des rivalités que les gouvernements successifs de droite ou socialistes n’ont pas voulu arbitrer. L’État actionnaire, noyauté depuis plus de soixante ans par les élites technocratiques aux confortables rémunérations et avantages de toutes natures, s’est soumis à un corps de métier revendiquant contre toute réalité une expertise mondiale hors du commun.

Les relations de EDF avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) « pose également question« . C’est le moins que l’on puisse dire alors qu’EDF n’a informé l’Autorité de problèmes importants de soudures de traversées qu’en 2017. Le nucléariste en avait connaissance depuis 2013. Entre autres saloperies dissimulées (couvercle de réacteur impossible à monter car inatteignable, soudures défectueuses, dalles de béton à renforcer, mises aux normes post-catastrophe nucléaire de Fukushima envisagées au pas lent du chamelier).

EDF n’est, toutefois, pas la seule à blâmer et partage avec d’autres la responsabilité. Le rapport de la Cour souligne que les administrations concernées – telles que l’Agence des participations de l’État ou la direction générale chargée de l’énergie – n’ont « pas rempli leur rôle » d’évaluation et de suivi et qu’elles n’ont, en conséquence, pas alerté les ministres sur les différents aléas des chantiers. « Il n’est pas établi que les administrations de tutelle réalisent un travail d’instruction technique suffisamment approfondi pour éclairer les décideurs politiques » en matière de nucléaire civil et militaire, écrivent les magistrats.

Pourtant dès le début de cette aventure atomiste les dés étaient pipés. La bombe nucléaire française comme le programme nucléaire dit civil devaient tout à des puissances étrangères : la Grande-Bretagne avait fourni le système d’allumage de la bombe que le Commissariat à l’Énergie Atomique ne parvenait pas à mettre au point, les réacteurs nucléaires avaient été construit selon les plans fournit par l’États-Unien Westinghouse moyennant de copieuses royalties sur de nombreuses décennies. Et pour faire avaler la pilule aux français le militaire De Gaulle en accointance avec les élites du CEA délivrèrent le mythe de l’Indépendance nationale et énergétique. Rien de mieux que de jouer sur le chauvinisme et le nationalisme pour se garantir le pouvoir.

Les lancements précipités de chantiers à Flamanville en France par EDF et en Finlande par Areva

Conséquence contemporaine : le chantier du réacteur EPR dit de « nouvelle génération » et dont les pré-plans datent de plus de 20 ans est lancé précipitamment à Flamanville (Manche) avec à la clef des dérives de délais et de coûts multipliés par plus de trois. EDF a encore une fois surestimé volontairement les capacités de la filière nucléaire, a sous-estimé sciemment les coûts et bon nombre de frais financiers et d’exploitation, et minimisé l’ampleur délirante du projet. Cette précipitation engendre une impréparation où les principaux contrats de construction sont signés alors que seulement 10 % à 40 % des études nécessaires ont été réalisées. « Des estimations irréalistes » estime la Cour des comptes. En effet alors que la durée moyenne de construction d’un réacteur nucléaire a été dans les rares pays nucléarisés de la planète de 121 mois entre 1996 et 2000 : la durée programmée par EDF est de 54 mois. Trouvez l’erreur. Dans la même veine les besoins en ingénierie sont évalués sur le papier à 5 millions d’heures de travail mais à ce jour il faudra 22 millions. (2)

Areva qui a lancé quelques temps plus tôt son propre chantier EPR en Finlande ne s’en tire pas mieux. Retards, malfaçons et surcoûts disqualifient cet entêtement de l’élite nucléariste, appuyée par quelques députés et sénateurs fascinés, avec à la clef, des pénalités financières astronomiques à verser au dupé client électricien finlandais et le démantèlement d’Areva en 2015. Une restructuration coûteuse de toute la filière nucléaire s’en suit qui a déjà pompé 7,5 milliards d’euros d’argent public. De son côté le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) s’est vu gratifié sous la présidence de N.Sarkozy d’une belle part du « grand emprunt public » dont les contribuables épongent encore la dette.

Si elle voit le jour, la mise en service de l’EPR de Flamanville aura coûté 15,8 milliards d’euros de plus que prévu au départ

Pour retrouver ces tableaux plus lisiblement, cliquer sur : http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2020/07/09/La-Cour-des-comptes-pointe-les-errements-et-la-gabegie-des-premiers-de-cordee-de-la-filiere-nucleaire

Avec les coûts complémentaires dissimulés de 6,7 milliards d’euros dû en partie aux retards de construction (diverses dépenses avant la mise en service, pièces de rechange, procédures administratives, charges fiscales,… ) que la Cour a débusqués dans les comptes d’EDF au terme de dix-huit mois d’études c’est le montant fabuleux de 19,1 milliards d’euros qui signe la facture de l’EPR de Flamanville. La prévision initiale des nucléaristes était de 3,4 milliards d’euros tandis que les travaux commencés en 2007 devaient se terminer en 2012. Le nucléariste annonce à présent 2023. Mais qui peut encore le croire ? Dans sa réponse au rapport de la Cour des Comptes, le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, n’ose pas contester l’évidence. Pas grave : ce sont les français en tant que contribuables ou consommateurs qui paieront l’addition.

Mais la dérive des coûts de construction cache aussi la dérive des coûts de production estimés par la Cour entre 110 et 120 euros le mégawattheure. Un chiffre qu’EDF se refuse à rendre public depuis plus de dix ans. Près du double du prix du mégawattheure produit par les réacteurs obsolètes actuellement en fonctionnement plus ou moins chaotiques comme au Tricastin, à Bugey, à Cruas et partout ailleurs sur le territoire. Et surtout bien plus élevé que le prix des énergies renouvelables. Le bobard du « mix-énergétique » – visant à sauver à tout prix le nucléaire – en prend un sacré coup. D’autant que le bilan des gaz à effet de serres de la filière nucléaire n’est pas aussi vertueux que la propagande des pro-nucléaires tente désespérément de le faire croire. Areva-Orano n’a-t-elle pas été condamnée il y a quelques semaines pour « publicité non conforme et de nature à induire en erreur le public« ? Et la gestion des déchets radioactifs pour près d’un million d’années dépasse l’entendement et le simple bon sens humain.

La fuite en avant vers l’étranger

La Cour des comptes pointent aussi l’aventureux lancement du projet EPR de « Hinkley Point » dans le sud-ouest du Royaume-Uni. La contestation au sein de l’encadrement d’EDF a été telle que son Directeur Financier a préféré démissionner plutôt que de cautionner cette fuite en avant qui ne peut que déboucher sur la chute finale d’EDF. Les risques juridiques et politiques, les surcoûts et les retards, l’engagement de prendre à sa charge les surcoûts de production d’un prix du kilowatt/heure supérieur au contrat signé plombe dès à présent EDF. La rentabilité de cet investissement a été plusieurs fois revue à la baisse

Et le rapport critique en plus les deux autres projets d’EPR construits en Chine dans des délais et des coûts de construction largement dépassés par rapport à l’estimation initiale. Mis en service en 2018, ils « n’assurent pas encore une rentabilité suffisante » selon la Cour des comptes et « pèse lourdement sur les finances d’EDF ».

Obsédés par une pseudo vitrine de « l’excellence française nucléaire » EDF dit travailler à la conception d’un nouveau modèle de réacteur atomique dit « EPR2 ». Il n’hésite pas, encore une fois, à le présenter comme moins coûteux avec un même niveau de sûreté. Aux ordres, le gouvernement d’Emmanuel Macron a aussitôt demandé au PDG du groupe d’envisager la construction de six réacteurs EPR sur les quinze prochaines années. Échaudés, les magistrats de la Cour s’inquiètent d’un « gain financier incertain à ce stade ». Ils soulignent que le coût prévisionnel envisagé par EDF (46 milliards d’euros pour l’ensemble) repose encore une fois sur « des données partielles ». Ils vont même, à mots couverts, dire qu’EDF ment : « On ne peut pas établir avec un degré raisonnable de certitude que les économies de construction de futurs EPR2 par rapport au coût de construction d’EPR de type Flamanville se matérialiseront ».

Le nucléaire est dangereux, contaminant et polluant, et coûte plus cher que les énergies renouvelables. Il ne faut pas poursuivre le « grand carénage » des vieux réacteurs obsolètes.

D’une manière globale, l’appréciation est sévère : l’État et la filière nucléaire ont perdu la main et la capacité à gérer de gros chantiers. Et comme seize ans se sont écoulés entre la construction de la dernière centrale nucléaire en France et le lancement du dossier du premier EPR, la perte de compétences illustre la lente agonie du nucléaire. La stratégie conquérante des nucléaristes se révèle pour ce qu’elle est : défaillante, de poudre aux yeux, onéreuse et irresponsable. Une domination de caste qui n’aurait jamais dû exister.

Les évolutions à long terme de la compétitivité des modes de production d’électricité renouvelable, l’autonomie d’approvisionnement par une production décentralisable au plus près des citoyens-consommateurs, le surcoût des systèmes électriques centralisés du nucléaire, les bénéfices économiques, environnementaux, de sécurité et sociaux des autres filières imposent d’arrêter le nucléaire.

Si l’objectif des derniers gouvernements est effectivement de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % et donc de fermer 12 réacteurs après ceux de Fessenheim [Haut-Rhin]: pourquoi effectuer – par un « grand carénage » ruineux – des investissements coûteux dans la prolongation de la durée de vie de réacteurs qui doivent fermer et s’arrêter définitivement un jour ou l’autre? Les magistrats de la Cour des comptes, eux-mêmes issus de la Haute administration énarchique et institutionnelle et proches des lobbys, ne vont donc pas jusqu’à effaroucher leurs amis : « EDF ne peut financer seul la construction de nouveaux réacteurs. (…) Aucun nouveau projet ne saurait être lancé sans une forme de garantie publique », plaident les magistrats. Faites payer les français autrement dit.

Mais les contradictions du système perdurent. Ainsi si le plan « Hercule » piloté par le Pdg d’EDF vise à assurer un financement public des activités nucléaires, la Cour souligne que « la charge ainsi transférée au consommateur ou au contribuable ne trouverait sa justification que si l’électricité produite par les nouveaux réacteurs électronucléaires s’avérait suffisamment compétitive ». Une possibilité qui ne s’est jamais réalisée en soixante ans de nucléaire.

Quel gouvernement, quel ministre, quel président de la République aura enfin le courage de taper du poing sur la table? De dire stop? De s’affranchir des lobbyistes nucléocrates gorgeant les ministères? De mettre un terme à ce noyautage des institutions? De rendre au peuple sa souveraineté et de libérer le pays de cet atomisme dégénéré.

NOTES

(1) https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-filiere-epr,  / https://www.ccomptes.fr/fr/documents/52261, / https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-07/20200709-synthese-filiere-EPR.pdf

(2) Initialement, cette centrale nucléaire aurait dû être construite en cinq ans, pour un coût de 3,3 milliards d’euros. Elle aurait donc dû être mise en service en 2012, sa création ayant été autorisée par décret le 11 avril 2007. Depuis le lancement du projet, la facture a donc, elle, presque sextuplé.

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Par Rédaction, publié le jeudi 9 juillet 2020 à 20h00

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