L’OTAN PARTOUT, TOUT LE TEMPS

Si beaucoup de secteurs ont tourné au ralenti à cause de la pandémie de coronavirus, ce n’est pas le cas de l’Otan. Loin d’être en état de mort cérébrale, l’alliance atlantique effectue d’importants exercices militaires, mijote de grandes réorganisations de ces centres de commandement en Europe et pousse toujours plus sur le champignon de l’armement nucléaire. Comme le souligne Gabrielle Lefèvre, une telle agitation soulève des questions dont les mouvements pacifistes devraient se saisir avec force. (IGA) 

Pendant que nous étions tétanisés par la pandémie de COVID-19 et que nous étions focalisés sur les chiffres dramatiques de morts, de contaminés, que les tribunes des journaux étaient occupées par la cruciale question de masques déficients ou non, de mesures de confinement et de déconfinement et à présent par nos surréalistes problèmes de formation de gouvernement… Les militaires, eux, ne sont pas restés dans leurs casernes. Depuis juin, les forces militaires fédérées par l’OTAN ont réalisé de très grandes manœuvres en Europe. Serait-ce la réponse musclée du commandement étatsunien au constat énoncé par le président français E. macron : « l’Otan en état de mort cérébrale » ?! Si mort il y a, c’est celle d’une vision européenne de la défense, des relations internationales et même économiques. Et tout cela s’est déroulé sans le moindre contrôle parlementaire, qu’il soit national ou européen. Rappelons que 22 des 27 pays membres de l’Europe sont aussi membres de l’OTAN sous commandement US. (1)

Defender Europe

Tout a commencé en Pologne, grande alliée des États-Unis, avec l’exercice « Allied Spirit », du 5 au 19 juin, dans le cadre de la grande manœuvre « Defender-Europe 20 » (Défenseur de l’Europe 2020). Voilà ce qu’en dit le journaliste spécialisé Manlio Dinucci (2): 4.000 soldats étasuniens d’unités blindées et d’infanterie y ont participé avec 2.000 soldats polonais. Sont arrivés sur le territoire européen « plus de 3.000 pièces d’équipement, en commençant par des chars d’assaut, auxquels se sont ajoutés plus de 9.000 véhicules blindés et autres véhicules provenant des dépôts “pré-positionnés” que l’Armée USA maintient en Allemagne. », écrit-il.

Pour l’ensemble de l’opération Defender Europe, « Des États-Unis sont arrivés plus de 6.000 soldats, intégrés à d’autres milliers basés en Europe. Malgré “l’ajustement dû au Covid-19”, communique l’US Army, “de nombreux objectifs de rapidité stratégique ont été réalisés”. Et ce n’est pas tout :  “l’US Army Europe est en train de planifier des exercices supplémentaires dans les prochains mois, basés sur de nombreux objectifs originaux de la Defender-Europe 20 visant à accroître la rapidité et l’inter-opérabilité des forces US et alliées”.

« L’Allied Spirit est ainsi la première d’une série d’exercices dans le même cadre stratégique clairement anti-Russie. », explique Manlio Dinucci. La Pologne et les États-Unis ont signé une « Déclaration » prévoyant l’augmentation du nombre de soldats US basés en Pologne de 4.500 à 5.500 : « À Poznan l’US Army installe son propre quartier-général de division sur base avancée. À Drawsko Pomorskie les forces armées US ouvrent un Centre d’entraînement au combat. À Wrocław-Strachowice l’US Air Force réalise une grande escale aéroportuaire de débarquement. À Lask l’US Air Force déploie un escadron d’avions sans pilote, y compris drones Reaper. À Powidz, une brigade aérienne de combat. », précise le journaliste.

« À Powidz comme à Lubliniec, les Forces USA pour les opérations spéciales constituent leurs propres bases. Dans une localité qui reste à définir, sera déployée en permanence l’escadre de combat d’une brigade blindée USA. Tout l’équipement est déjà stocké à Bergen-Hohne en Allemagne. » L’US Army Europe communique en outre que « la 173ème Brigade aéroportée, basée à Vicence, est en train de planifier des opérations dans les Balkans et dans la région de la Mer Noire, tandis que le 10ème Commandement de défense aérienne et de missiles participera à des exercices dans la Baltique. »

L’US Air Force annonce aussi que les trois types de bombardiers stratégiques étasuniens à double capacité conventionnelle et nucléaire -B-2 Spirit, B-1B Lancer et B-52H- ont accompli en mai, en partant des États-Unis, des missions en Europe. Ceci a démontré que “la pandémie du Covid-19 n’a pas compromis la rapidité et la portée des bombardiers stratégiques USA”, insiste l’US Air Force.

De plus, les responsables américains ont l’intention de placer du matériel militaire lourd en Lituanie, en Lettonie, en Estonie, en Roumanie, en Bulgarie et peut-être en Hongrie, en Ukraine et en Géorgie, précise Bruce Gagnon, coordinateur du Global Network against Weapons & Nuclear power in Space. Il explique, dans son blog daté du 10 juin, que ces dispositifs visent à augmenter la vitesse de déplacement des forces de l’OTAN vers la Russie. (3)

Bruce Gagnon ajoute : « Le site anti-missile américain situé près de la côte polonaise de la mer Baltique, une fois achevé cette année, fera partie d’un système qui s’étend du Groenland aux Açores. L’Agence de défense antimissile, une unité du Pentagone, supervise l’installation du système de missile balistique au sol «Aegis Ashore» construit par Lockheed Martin. Inclus dans ce programme ‘Aegis Ashore’, les États-Unis ont mis en service un site similaire de 800 millions de dollars en Roumanie en mai 2016. À partir des installations de lancement de missiles roumains et polonais ‘Aegis Ashore’, les États-Unis pourraient soit lancer des intercepteurs de missile standard 3 (SM-3) (pour éliminer les ripostes de la Russie après une première attaque du Pentagone), soit des missiles de croisière à capacité nucléaire qui pourraient frapper Moscou en 10 minutes. », explique-t-il.

L’Allemagne réticente

Cette question de l’armement nucléaire est au centre d’une polémique politique en Allemagne, depuis que début mai 2020, l’un des deux présidents du parti social-démocrate (SPD), partenaire de la coalition aux côtés des conservateurs de la chancelière Angela Merkel, a déclaré « Je défends une position claire contre le stationnement, la mise à disposition et, bien sûr, l’utilisation d’armes nucléaires ». (4)

En toile de fond : le projet de renouvellement de la flotte allemande d’avions de chasse Tornado bientôt obsolète et qui a notamment pour mission de transporter des bombes nucléaires américaines dans le cadre de la force de dissuasion de l’Otan en Europe. S’opposer comme le fait le SPD au remplacement de chasseurs porteurs de bombes nucléaires signifierait une rupture radicale de la politique de sécurité allemande reposant sur le parapluie nucléaire américain.

L’Allemagne a consenti d’importants investissements dans le domaine militaire, servant ainsi les objectifs de l’OTAN mais est réticente à payer les 2% de son PIB comme exigé par le président Trump. Or, le président Trump ne cesse d’exiger que les pays européens contribuent plus au financement de l’OTAN afin de contribuer aux coûts du stationnement des troupes US sur leur territoire. Il s’insurge aussi contre les relations économiques entre l’Allemagne et la Russie et notamment le projet Nord Stream d’approvisionnement en gaz russe, essentiel pour l’Allemagne en pleine conversion énergétique après son abandon des centrales nucléaires. 

Il semble donc évident que les États-Unis recentrent leur dispositif stratégique sur l’allié très fidèle qu’est la Pologne. En effet, fin juillet, Mark Esper, secrétaire d’État US à la Défense, annonçait que près de 12.000 militaires US (un tiers des effectifs actuels) seront redéployés d’Allemagne vers divers pays européens dont notamment l’Italie où se trouve la 173e brigade de parachutistes, et en Belgique ; 6.400 rentreront aux États-Unis dont les 4 500 hommes du 2nd Cavalry Regiment. Ce retrait d’Europe doit permettre d’affecter davantage de moyens au théâtre asiatique pour « contrer l’influence malsaine » de la Chine et de la Russie, précise Mark Esper.

Par ailleurs, le patron du commandement Europe, le général Wolters (SACEUR du SHAPE à Mons) a ajouté que le commandement Afrique (AFRICOM) et le QG des opérations spéciales pour l’Afrique pourraient aussi quitter l’Allemagne. Le commandement militaire américain en Europe (Eucom), actuellement basé à Stuttgart, devrait déménager à Mons, au Shape, où se trouve le commandement de l’Otan. Mais, a précisé le ministre belge de la défense, M. Goffin (MR), en commission de la défense de la Chambre, le quartier-général des forces spéciales américaines en Europe, le « Special Operations Command Europe » (Soceur), pourrait aussi déménager vers Mons en provenance de Stuttgart.

« D’autres quartiers-généraux plus petits ainsi qu’un bataillon d’artillerie antiaérienne et un bataillon du génie pourraient déménager vers l’aérodrome de Chièvres, à proximité de Mons », a ajouté le ministre.

Tout cela n’est encore qu’hypothèses mais dans n’importe quelle démocratie ce genre de décision devrait passer par un débat parlementaire sérieux. « Cette question devrait être mise sur la table des négociations en cours pour la formation d’un nouveau gouvernement, de même que celle des bombes atomiques de Kleine Brogel, l’achat des F-35, le refus de signature par la Belgique du Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN). » clament les mouvements pacifistes francophones et néerlandophones.

Les ministres de la Défense renforcent l’OTAN

Au lieu de se mobiliser plus contre le ravages de la pandémie au point de vue sanitaire et économique et donc sociaux, les ministres de la Défense de l’OTAN, réunis les 17 et 18 juin, ont décidé de renforcer cette politique US de « dissuasion ». Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, est clair : “l’OTAN est en train de se préparer à une possible seconde vague du Covid-19”, contre lequel elle a déjà mobilisé en Europe plus d’un demi-million de soldats (En réalité, la contribution de l’Otan face à la pandémie du covid19 a consisté en la distribution de matériel médical aux « bons » pays membres, tels que la Pologne, Tchéquie, Slovaquie, et autres nouveaux membres de l’Europe de l’Est pour mener jusqu’au bout l’Opération Defender 2020.)

Le défi militaire le plus important, disent les ministres de la Défense, est le “comportement déstabilisant et dangereux de la Russie”, en particulier de son “irresponsable rhétorique nucléaire, visant à intimider et menacer les Alliés OTAN”. Un point de vue contredit par la réalité historique : « c’est l’OTAN, la Guerre froide finie, qui s’est étendue au bord de la Russie avec ses forces et ses bases nucléaires, surtout étasuniennes. On a méthodiquement opéré, sous la régie de Washington, une stratégie visant à créer en Europe des tensions croissantes avec la Russie. » écrit Manlio Dinucci. (4)

Même la France s’est pliée aux manœuvres US et a accepté le rôle de plaque tournante pour les rotations des troupes américaines en Europe, qui ont lieu tous les 9 mois : il s’agit de l’opération « Atlantic Resolve », lancée par l’administration Obama dans le cadre du renforcement du flanc oriental de l’Otan. Entre le 7 juillet et le 6 août 2020, 350 militaires, 500 véhicules, 60 hélicoptères et 250 conteneurs appartenant à la 101st Combat Aviation Brigade de l’US Army sont arrivés en provenance de Fort Campbell (Kentucky) par avion et bateau à Bordeaux et à La Rochelle. Puis ils ont traversé la France par voies aérienne, routière et ferroviaire pour se rendre en Allemagne. Au total, la 101st Combat Aviation Brigade a envoyé en Europe 2.000 militaires, 79 hélicoptères [50 UH-60 et HH-60 Black Hawk, 4 CH-47 Chinook, 25 AH-64 Apache] et 1.800 véhicules et autres équipements. Outre La Rochelle et Bordeaux, l’autre voie d’entrée a été le port grec d’Alexandropouli.

Cette manœuvre logistique en France a été appelée « Mousquetaire ». Le but de ces opérations :  « éprouver les dispositifs de coordination et de mobilité militaires entre pays européens » tout en participant « directement au renforcement des capacités européennes à conduire le transfert ordonné et simultané de nombreuses unités militaires et à organiser leur sécurité en cas de crise majeure », soulignait l’État-major des armées, qui précisait que le transit des troupes américaines sera appuyé par les armées françaises pour ce qui « concerne la planification et le soutien logistique. »

On est loin de la « mort cérébrale » signalée par le président Macron.

« Dissuasion » nucléaire

Pour décider de nouvelles mesures militaires contre la Russie les ministres de la Défense se sont réunis dans le Groupe de planification nucléaire, présidé par les États-Unis. Des pays comme l’Italie et la Belgique, en hébergeant des armes nucléaires USA qui, de plus, peuvent être transportées par nos avions de chasse, violent ainsi le Traité de non-prolifération et rejettent le Traité ONU pour l’interdiction des armes nucléaires. Stoltenberg se borne à dire : “Aujourd’hui nous avons décidé de nouvelles étapes pour que la dissuasion nucléaire OTAN en Europe demeure sûre et efficiente”. Parmi ces étapes se trouve sûrement la prochaine arrivée des nouvelles bombes nucléaires USA B61-12, souligne Manlio Dinucci.

La Chine, nouvel ennemi du « Grand OTAN »

Le journaliste M. Dinucci explique ensuite: « L’autre “défi” croissant, dont ont parlé les ministres de la Défense, est celui concernant la Chine, qui pour la première fois est “au sommet de l’agenda de l’OTAN”. La Chine est le partenaire commercial de nombreux alliés, mais en même temps “elle investit lourdement dans de nouveaux systèmes de missiles qui peuvent atteindre tous les pays OTAN”, explique Stoltenberg. L’OTAN commence ainsi à présenter la Chine comme militairement menaçante. Simultanément elle présente comme dangereux les investissements chinois dans les pays de l’Alliance. Sur ces prémisses les ministres de la Défense ont actualisé les lignes conductrices pour la “résilience nationale”, visant à empêcher que l’énergie, les transports et les télécommunications, notamment la 5G, ne finissent sous “propriété et contrôle étrangers” (lire “chinois”). »

Et l’OTAN voit encore plus grand. Le 8 juin, le même SG Stoltenberg a lancé le projet  “OTAN 2030”, pour “renforcer l’Alliance militairement et politiquement” en incluant des pays comme l’Australie (déjà invitée à la réunion des ministres de la Défense), la Nouvelle-Zélande, le Japon et d’autres pays asiatiques. Le tout dans une optique clairement anti-chinoise.

Et la Belgique ?

La Belgique ne semble pas avoir la moindre intention de se distinguer de ces politiques pourtant bellicistes, provocatrices et entièrement menées par le haut commandement américain (on en jugera en lisant ci-dessous le discours de Mark Esper, secrétaire à la Défense US).

Le gouvernement toujours provisoire a même décidé le 26 juin de renvoyer, à la demande des États-Unis dans le cadre de l’opération Inherent Resolve dirigée contre Daesh. des F-16 belges survoler la Syrie. Cela avait été voté par la Commission Défense grâce aux voix du Vlaams Belang. Il serait aussi question d’accélérer et même d’augmenter l’achat des F-35 capables de porter des charges nucléaires. (6)

À quand une mobilisation des pacifistes?

Ces exercices grandeur nature, en pleine pandémie, nous obligent à poser quelques questions fondamentales : 75 ans après la fin de la guerre, pourquoi faut-il stationner des dizaines de milliers de soldats américains sur le sol européen ? Après Hiroshima et Nagasaki, pourquoi ne pas renoncer définitivement à l’arme nucléaire ? Qu’en est-il d’une politique de défense européenne qui ne serait pas alignée aux ordres des USA ? Pourquoi continuer à dépenser des milliards de dollars dans des équipements militaires, argent qui ne profite qu’au complexe militaro-industriel qui n’a de cesse de déstabiliser le monde ? Quand aurons-nous une véritable politique de paix sous l’égide de l’ONU, seule instance qui a l’obligation de gérer le désarmement nucléaire et le désarmement en général, où se négocie la sécurité et la coopération entre les peuples? Pourquoi ne pas consacrer nos efforts, nos moyens à remporter le défi climatique plutôt qu’à renforcer le dispositif de destruction rapide de l’humanité ?

L’agenda de la rentrée politique est chargé de lourds défis. Aux citoyens de rappeler à nos représentants l’urgence de débats parlementaires sur ces sujets cruciaux.  (7, 8)

Source: Entre les lignes

Notes:

  1. https://www.lepoint.fr/monde/l-otan-en-etat-de-mort-cerebrale-emmanuel-macron-persiste-et-signe-28-11-2019-2350262_24.php
  2. Édition de mardi 26 mai 2020 d’il manifesto. https://ilmanifesto.it/lesercito-usa-riprende-le-grandi-manovre-in-europa/
  3. http://space4peace.blogspot.com/2020/06/dangerous-us-military-presence-in.html
  4. https://www.rtbf.be/info/monde/detail_les-armes-nucleaires-americaines-en-question-en-allemagne?id=10494463
  5. Édition de mardi 23 juin 2020 d’il manifesto. https://ilmanifesto.it/la-nato-al-timone-della-politica-estera-italiana/
  6. https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_feu-vert-du-gouvernement-belge-a-la-mission-des-f-16-contre-l-ei-au-depart-de-la-jordanie?id=10530969
  7. http://www.csotan.org/index.php
  8. https://www.endinfo.net/

Par Gabrielle Lefèvre, publié le 24 août 2020

 À retrouver sur : https://www.investigaction.net/fr/lotan-partout-tout-le-temps/

Sur ce site, vous pourrez également lire le discours de Mark Esper, secrétaire US à La Défense (29 juillet 2020)