ITALIE : « L’ÉLECTRICIEN ENEL TIENT SA REVANCHE SUR SES CONCURRENTS DANS LE NUCLÉAIRE ET LE PÉTROLE, LONGTEMPS IMBUS DE LEUR PUISSANCE »

L’énergéticien italien, qui a anticipé tôt sa transition énergétique, est devenu une « super major du renouvelable », relève dans sa chronique, Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde ».

Chronique. Francesco Starace ne jure que par les énergies vertes, roule en Tesla depuis plusieurs années, aime la poésie et projetait un temps de reconvertir des centrales au charbon en musées d’art contemporain, à l’exemple de la Tate Modern de Londres… Le patron du géant de l’électricité Enel, devenu la première entreprise italienne, n’a pas le profil d’un boss de l’énergie. Mais cet ingénieur nucléaire de formation, passé par le pétrole et l’industrie des turbines, a pris conscience avant d’autres patrons du secteur qu’il devait être à l’avant-garde d’une inévitable transition énergétique. Enel est ainsi devenu le symbole du renouveau des « utilities », ces entreprises de service public longtemps toisées par les firmes du big business.

Le patron d’Enel a annoncé, fin novembre, un investissement colossal d’ici à 2030 : rien de moins que 160 milliards d’euros dans les parcs éoliens et solaires, les réseaux électriques numérisés, les bornes de recharge pour véhicule électrique et les économies d’énergie, dont 40 milliards dans les trois prochaines années. Ses terrains de jeu sont l’Europe, les États-Unis et l’Amérique latine. Depuis sa nomination à la tête du groupe en 2014, il a plus que doublé sa valeur (84 milliards) pour en faire la plus grosse capitalisation de la Bourse de Milan et la première « utilitie » européenne.

Les plans de relance ne feront qu’amplifier le mouvement.

Il y a peu encore, exploiter des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques n’était pas le cœur de métier des géants de l’énergie, tout juste une activité de niche permettant de verdir leur activité et de faire un peu de greenwashing. La donne a changé au milieu de la décennie, et cette révolution coïncide avec l’accord de Paris sur le climat de 2015. Les plans de relance ne feront qu’amplifier le mouvement. Notamment celui de l’Union européenne, qui doit consacrer une partie de ses 750 milliards d’euros à la lutte contre le réchauffement climatique. Comme l’espagnol Iberdrola, le danois Orsted ou l’américain NextEra Energy, Enel tient sa revanche sur des concurrents – dans le nucléaire et le pétrole – longtemps imbus de leur puissance financière et technologique.

Le nucléaire ? Il a fait la force de la France dans les années 1970-2000, assurant en partie son indépendance énergétique et fournissant une électricité bon marché propice au développement économique. Il est devenu un poids. Le chef de l’Etat l’a soutenu, vendredi 4 décembre, dans son interview au média en ligne Brut, mais sans donner à EDF une feuille de route claire pour la construction de nouveaux EPR. Ses capitaux sont en partie absorbés par la rénovation des 56 réacteurs en service. Une fois cette activité totalement réintégrée dans le giron public au terme de la réorganisation du groupe, EDF devra faire appel à des fonds privés pour cofinancer le développement des renouvelables.

Rien de tel pour son concurrent transalpin. En juin 2011, une écrasante majorité d’Italiens avait confirmé par référendum leur premier refus de cette énergie, vingt-cinq ans plus tôt, au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl. Enel avait dû rompre le partenariat signé entre-temps avec EDF pour lancer plusieurs réacteurs EPR dans la Péninsule. Alors patron de la filiale cotée Enel Green Power, M. Starace ne croyait déjà plus dans les énergies fossiles, ni dans ces réacteurs coûteux, longs à construire et mis en service alors que le paysage énergétique a changé. Et il s’est transformé à grande vitesse.

Course à la puissance engagée

S’il peut présenter Enel comme une « super-major du renouvelable », c’est qu’elle joue désormais dans la cour des grands et pèse en Bourse autant, voire plus, que certains géants du pétrole. Près de trois fois son compatriote Eni. Elle draine sans difficulté les masses de capitaux en quête de placements sûrs et rémunérateurs, comme le recommande Larry Fink, le patron de BlackRock, premier gestionnaire d’actifs au monde et nouveau converti aux investissements dans l’économie durable. La course à la puissance est désormais engagée avec les compagnies pétrolières européennes, le Big Oil américain poursuivant obstinément son rêve d’or noir.

Majors du pétrole contre majors de l’électricité ! Total, Shell, BP, Eni, Equinor ou Repsol se sont lancés dans la révolution verte, et toutes visent la neutralité carbone en 2050. Si elles partent de loin, elles ont une force de frappe financière considérable, encore largement consacrée à l’exploitation du pétrole et de gaz. Leurs stratégies convergent ou se complètent : baisse des dépenses d’exploration-production, dépréciations d’actifs dans les bruts non-conventionnels coûteux et polluants (sables bitumineux, offshore ultra-profond…), forte hausse des investissements dans le solaire et l’éolien, efforts de recherche sans précédent dans des domaines prometteurs comme l’hydrogène vert.

Il y a de la place pour beaucoup de monde sur la route de ce nouvel eldorado

La concurrence entre les pétroliers et des « utilities » ne s’annonce pas aussi féroce qu’on pourrait le croire. M. Starace rappelle qu’avec 120 gigawatts (GW) de renouvelables en 2030, son groupe détiendra seulement 4 % du marché mondial. « En vingt ans, souligne-t-il, les capacités en énergies renouvelables seront multipliées par plus de quatre, ce qui créera un marché énorme pour les leaders mondiaux. » Il y a de la place pour beaucoup de monde sur le chemin de ce nouvel eldorado, et 2021 marquera peut-être une étape symbolique.

La banque Goldman Sachs estime que les investissements dans les énergies vertes devraient, pour la première fois, dépasser les capitaux injectés dans le oil & gas. Durant les trente prochaines années, il ne faudra pas moins de 9 000 milliards d’euros d’investissements dans les renouvelables pour espérer freiner un réchauffement de la planète qui semble depuis peu hors de contrôle. Le XXsiècle a été celui du pétrole, le XXIsiècle sera celui de l’électricité propre, assure M. Starace. À 65 ans, l’ingegnere romain a été reconduit pour un troisième mandat.

Par Jean-Michel Bezat, publié le 7 décembre 2020 à 8h34

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/07/l-electricien-enel-tient-sa-revanche-sur-ses-concurrents-dans-le-nucleaire-et-le-petrole-longtemps-imbus-de-leur-puissance_6062455_3232.html

NDLR : dommage que Monsieur Starace n’ait pas de petit frère pour mettre à la tête d’EDF !