GRÈVE À EDF : LE « PROJET HERCULE » EN CINQ QUESTIONS

Les salariés de l’énergéticien français sont appelés à la grève ce jeudi. En cause, la réorganisation programmée d’EDF voulue par l’État et la direction. De quoi parle-t-on exactement ? Eléments de réponse dans CQFD.

Après la grève du 26 novembre, qui avait conduit à une baisse significative de la production nucléaire, les salariés d’EDF sont de nouveau appelés à cesser le travail ce jeudi. Les syndicats du groupe public entendent protester contre le projet de réorganisation du groupe, baptisé « Hercule ».

1. En quoi consiste le projet Hercule ?

Élaboré par la direction d’EDF, le projet Hercule prévoit notamment la séparation de ses activités en plusieurs entités distinctes. D’un côté, EDF « Bleu », détenue à 100 % par l’État, regrouperait l’ensemble des activités nucléaires ainsi que le gestionnaire de réseau du transport d’électricité (RTE).

De l’autre, EDF « Vert » comprendrait les activités commerciales du groupe (la vente d’électricité au consommateur), le réseau de distribution Enedis et les énergies renouvelables. Elle serait contrôlée par l’État et ouverte aux capitaux privés, éventuellement en Bourse.

La question de ses activités hydrauliques, qui comprennent notamment les barrages, n’est pas encore tranchée. Initialement intégrées à EDF « Bleu », elles pourraient finalement être logées dans une troisième filiale, baptisée EDF « Azur ».

2. Pourquoi est-il mis en œuvre ?

Comme ses concurrents Enel, Iberdrola ou encore Engie, EDF veut accroître ses investissements dans les énergies renouvelables solaires et éoliennes pour profiter de la croissance phénoménale promise par ces activités dans les années à venir. Toutefois, la grande majorité de ses capacités d’investissements sont aujourd’hui captées par la modernisation de son parc nucléaire.

Par ailleurs, le groupe est peu attractif pour les investisseurs privés qui sont très réticents à soutenir le nucléaire à l’avenir incertain dans de nombreux pays. En scindant ses activités dans différentes entités (Bleu et Vert), EDF espère se rendre plus attractif aux yeux des investisseurs privés et ainsi financer sa croissance.

3. Pourquoi les syndicats sont-ils opposés au « projet Hercule » ?

Vent debout contre le projet de réorganisation de leur entreprise, les syndicats d’EDF estiment que le projet acte le démantèlement du groupe. Ils craignent également que l’ouverture du capital d’EDF « Vert », qui concentre les activités les plus rentables, conduise à une privatisation des profits et à une nationalisation des pertes. Avec, à plus long terme, une menace pour l’emploi et leurs conditions de travail.

Les syndicats craignent aussi une moindre optimisation de la production d’électricité liée à la séparation des activités nucléaires et hydrauliques, qui jusqu’ici travaillaient de concert pour produire au meilleur moment. In fine, ils estiment que cela pourrait se traduire par une hausse des prix de l’électricité pour le consommateur. Enfin, plus globalement, les syndicats craignent que cette réforme n’affaiblisse EDF et acte la fin « du service public de l’électricité », la mission originelle d’EDF.

Le gouvernement, lui, a souvent répété son attachement à conserver un groupe « intégré », réfutant tout détricotage d’EDF. Sans convaincre pour l’instant les syndicats, eux-mêmes appuyés par l’opposition, de droite comme de gauche.

4. Où en est le projet ?

Cette réorganisation en profondeur d’EDF n’a pas encore débuté. Elle est en fait suspendue à la mise en œuvre d’une autre réforme, qui doit modifier le mécanisme régulant le prix de vente d’électricité nucléaire. Connue sous le nom d’Arenh (pour « Accès régulé à l’électricité nucléaire historique »), la régulation actuelle oblige EDF à vendre un quart de son électricité nucléaire à un prix fixé par la loi. Mise en place en 2011 pour favoriser l’émergence de la concurrence sur un marché où la grande majorité des moyens de production d’électricité sont aux mains d’EDF, cette réglementation doit évoluer.

Pour donner les moyens au groupe public de financer les investissements massifs afin de prolonger la durée de vie de ses centrales nucléaires, mais aussi pour contenir les hausses des prix de l’électricité pour les consommateurs français, le gouvernement a engagé la refonte de cette régulation.

Potentiellement, cette réforme contrevient aux règles européennes en matière d’aide d’État. C’est pourquoi le gouvernement français négocie avec Bruxelles la mise en œuvre d’un nouveau cadre réglementaire pour la vente de l’électricité nucléaire produite par EDF.

5. Quelle est la position de l’État ?

Actionnaire à 83,6 % d’EDF, l’État est à l’initiative de cette réforme, et les pouvoirs publics ont demandé au PDG d’EDF de concevoir ce projet de réorganisation de l’entreprise baptisé « Hercule ».

D’intenses tractations sont en cours avec la Commission européenne, soucieuse de ne pas entraver le libre jeu de la concurrence en accordant un « coup de pouce » à EDF. La nouvelle régulation du prix de vente de son électricité nucléaire pourrait en effet bénéficier à l’ensemble des activités du groupe, en subventionnant des activités non régulées comme la vente d’électricité – qui, elle, est en concurrence avec ENI, Engie ou autre Total Direct Énergie. Une séparation stricte pourrait ainsi être mise en œuvre entre les activités régulées d’EDF (la vente d’énergie nucléaire) et ses autres métiers. Des mécanismes garantissant leur indépendance, comme des structures juridiques propres, pourraient par exemple être mis en place. Sur ce sujet hautement sensible, Paris et Bruxelles souhaitent trouver un accord avant la fin de l’année.

Par Yann Duvert, publié le 10 décembre 2020 à 11h01

https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/greve-a-edf-le-projet-hercule-en-cinq-questions-1272754