LA FRANCE À L’ORIGINE DU PROBLÈME NUCLÉAIRE IRANIEN

L’un des problèmes les plus épineux, et même dangereux que Joe Biden va trouver sur le bureau présidentiel dès son arrivée probable à la Maison-Blanche, est, sans nul doute, celui du nucléaire iranien. Pour lui rafraîchir la mémoire, rappelons-lui que la France est à l’origine de cette question de plus en plus brûlante à mesure que Trump s’approche de la sortie.

Il faut en fait remonter à 1956 pour bien comprendre la situation actuelle. C’est en effet en 1956 que la France a introduit l’arme nucléaire dans la poudrière du Moyen-Orient.

Cette année-là, il s’agit de convaincre David Ben Gourion, à l’époque premier ministre d’Israël, de participer à l’expédition militaire franco-britannique dont l’objectif est de dégommer Nasser, le chef d’État égyptien qui a osé nationaliser le canal de Suez – un crime impardonnable aux yeux de l’Angleterre et de la France, qui n’ont pas complètement fait leur deuil de leur puissance coloniale. Les Français imaginent même qu’en frappant Nasser, traité d’Hitler arabe, ils vont mater les dirigeants du FLN algérien qui ont trouvé refuge au Caire auprès du Raïs égyptien !

Ben Gourion se méfie de ce projet, typiquement néocolonial. Et il ne veut surtout pas faire endosser par Israël le rôle d’agresseur. Pour le convaincre, la France du socialiste Guy Mollet lui promet de doter l’État juif de l’arme nucléaire. Cet engagement est pris dans le plus grand secret lors d’une rencontre clandestine sur le sol français, dans la banlieue de Paris, à Sèvres, entre dirigeants français, Guy Mollet et Christian Pineau, et israéliens, David Ben Gourion, Moshe Dayan, Golda Meir, et Shimon Peres. Sèvres est proche de l’aéroport militaire de Villacoublay où l’on peut faire atterrir en secret la délégation israélienne.

Pour que ce secret soit bien gardé, il ne pouvait être question de financement public du nucléaire israélien. Le budget – considérable pour un si petit pays – de la bombe israélienne ne pourra pas apparaître dans les comptes publics israéliens. La bombe est donc financée par des dons privés, en provenance de la diaspora juive.

On peut donc dire que la bombe israélienne est une bombe privée. C’est la seule en son genre dans le domaine atomique. Elle n’est toujours pas aujourd’hui avouée par Israël, et de ce fait même n’est pas soumise à la surveillance de l’autorité internationale en la matière, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Là aussi elle est la seule dans ce cas.

Ensuite l’Allemagne puis les États-Unis sont venus encore renforcer l’arsenal atomique de l’État juif, qui est devenue formidable au sens propre du terme (sous-marins nucléaires, missiles balistiques à haute portée, etc.) tout en restant secrète…

L’existence même de cette puissance nucléaire, qui n’a rien perdu de sa clandestinité, a créé un déséquilibre géostratégique fondamental dans la région, qui explique l’impunité d’Israël dans ses guerres de conquête et d’occupation, même lorsqu’il viole les résolutions les plus solennelles des Nations Unies. Pour essayer d’y remédier, l’Irak, en 1975, avec l’aide de la France, Jacques Chirac étant premier ministre, a construit un réacteur, nommé Osirak, et surnommé Ô Chirac, destiné en principe à des recherches civiles. Il fut détruit par un raid de l’aviation israélienne le 7 juin 1981.

De la même façon, le 6 septembre 2007, Israël a bombardé un site en Syrie où était implanté un réacteur à eau lourde devant servir à la production de plutonium militaire, tuant au passage 10 ingénieurs nord-coréens. Le monopole atomique israélien a ainsi été jalousement sauvegardé.

Israël est donc devenu, grâce à la France socialiste, une puissance nucléaire non déclarée qui s’arroge le droit de conserver son monopole en matière d’arme suprême dans sa région, sans que la dite communauté internationale s’en émeuve. 

Rappelons que lorsque l’Inde s’est dotée de l’arme atomique (premier essai en 1974), le Pakistan a décidé de la suivre (premier essai en 1998). Et personne n’a contesté à cet État, pourtant musulman, le droit de rééquilibrer la balance stratégique du continent indien. Le tout sous le contrôle de l’AIEA.

Dans ce contexte de monopole nucléaire israélien, il était délicat d’interdire à l’Iran la tâche de faire retrouver à cette région le nécessaire équilibre géostratégique. À noter toutefois, que, contrairement à l’arme israélienne, la force atomique iranienne, si elle voyait le jour, serait avouée et soumise au contrôle de l’Agence internationale sus nommée.

Du temps du Shah et de Giscard, une coopération nucléaire bilatérale s’est donc engagée entre la France et l’Iran, sur le plan du nucléaire civil, jusqu’à faire entrer l’empire du Shah dans EURODIF, une société française d’enrichissement de l’uranium.

Évidemment, cela devait aboutir tôt ou tard à la construction d’une arme nucléaire iranienne. Toutefois, dans un geste, que l’on peut dire de conciliation, l’Iran, en 2015, a accepté de renoncer à ce projet en contrepartie d’une levée des sanctions économiques qui le frappaient. Les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la Chine, la France et l’Allemagne ont publiquement signé avec l’Iran le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) sous l’égide du français Laurent Fabius – un « rachat » la faute commise par la France en 1956 ?

Comme on pouvait s’y attendre, Israël s’est opposé et s’oppose toujours de toutes ses forces et de toute son éloquence au JCPOA.

En 2018, sous la pression d’Israël d’une part, et des Évangélistes américains d’autre part, Donald Trump s’est retiré unilatéralement de cet accord, rayant sans vergogne la signature des États-Unis au bas du parchemin.

La suite, ce fut mois après mois puis jour après jour l’escalade de la montée aux extrêmes entre l’Iran et les États-Unis, l’Iran reprenant le projet d’arme nucléaire, et l’Amérique multipliant sanctions et menaces.

Pendant les derniers jours de Trump à la Maison Blanche, l’Iran a augmenté la pression en annonçant qu’il avait enclenché le processus destiné à produire de l’uranium enrichi jusqu’à 20 % en isotope 235 dans son usine souterraine de Fordo. Jusqu’à présent, l’Iran enrichissait de l’uranium à un degré de pureté supérieur à la limite prévue par l’accord, mais ne dépassait pas le seuil de 4,5 %. Il s’agit donc de la plus sérieuse entorse iranienne au Joint Comprehensive Plan of Action cité plus haut. Jusqu’à la dernière heure du règne du Grand Blond à la Maison Blanche, on craindra qu’une étincelle « anonyme » ne vienne mettre le feu aux poudres…

Dès son entrée dans le Bureau ovale, Joe Biden va donc subir une pression très forte pour revenir à la table des négociations. Un test qui va engager une grande partie de la politique extérieure de sa présidence.

Par Philippe Simonnot, journaliste pour FranceSoir, publié le 05/01/2021 à 16h46

Photo en titre : Téhéran. © ATTA KENARE / AFP/Archives

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