L’INQUIÉTANT PROGRAMME NUCLÉAIRE IRANIEN EN CINQ QUESTIONS

Cette semaine, Téhéran a provoqué une véritable levée de boucliers en annonçant sa décision d’enrichir de l’uranium à 20 %, s’éloignant un peu plus de ses engagements pris en 2015 lors de l’accord de Vienne. Une nouvelle étape dans le complexe programme nucléaire iranien qui préoccupe au plus haut point la communauté internationale.

Un « chantage nucléaire », une « décision aux graves conséquences », qui provoque de « vives inquiétudes ». Depuis l’annonce par l’Iran lundi de son intention d’enrichir de l’uranium à hauteur de 20 % , les puissances occidentales ne cessent de dénoncer cette nouvelle entorse de la République islamique envers l’accord de Vienne signé en 2015, dans lequel elle s’engageait à limiter son programme nucléaire.

Un nouvel épisode dans ce dossier complexe, aux ramifications diplomatiques, économiques et militaires. Explications avec CQFD.

Pourquoi faire cette annonce maintenant ?

Si Téhéran a l’habitude de hausser le ton face aux pays occidentaux, le calendrier choisi par les autorités iraniennes pour annoncer cet enrichissement ne doit rien au hasard. Celle-ci intervient à moins d’un mois de la passation de pouvoir entre Donald Trump et Joe Biden. Le régime iranien cherche ainsi à faire pression sur le futur locataire de la Maison Blanche, dont l’attitude vis-à-vis de l’Iran sera particulièrement scrutée après la gestion chaotique de son prédécesseur.

En 2018, Donald Trump avait ainsi retiré les États-Unis de l’accord de Vienne de 2015 , qui avait été signé entre l’Iran et les principales puissances mondiales, et avait rétabli les sanctions économiques contre Téhéran, plongeant le pays dans la récession. En janvier 2020, la pression était encore montée d’un cran avec l’assassinat par Washington du général Soleimani , un des plus hauts dignitaires de la République islamique. Avec cette annonce choc, Téhéran espère ainsi forcer Biden à réagir rapidement pour ouvrir de nouvelles négociations.

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Comment l’Iran enrichit son uranium ?

L’Iran n’a aucun souci à se fournir en uranium, le pays disposant de deux vastes mines. Mais à l’état naturel, ce minerai est très faiblement chargé en isotopes 235 (0,71 %), ces atomes qui permettent la fission nucléaire. Il faut donc l’enrichir pour pouvoir en faire un usage civil ou militaire. Entre 3 % et 5 %, on parle d’uranium « faiblement enrichi ». Celui-ci est principalement utilisé dans la recherche ou dans le nucléaire civil, notamment les centrales produisant de l’électricité.

Une fois la barre des 20 % franchie, on parle d’uranium « hautement enrichi ». Celui-ci peut servir pour des centrales particulièrement puissantes ou pour la propulsion d’engins navals, comme certains sous-marins et porte-avions. Au-delà de 85 % d’enrichissement, il s’agit d’uranium à usage militaire.

L’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad présentant une nouvelle génération de centrifugeuses d’enrichissement nucléaire en 2010.BEHROUZ MEHRI/AFP

Pour transformer cet uranium, l’Iran dispose de deux usines d’enrichissement souterraines : Natanz et Fordo. C’est dans cette dernière que Téhéran vient de mettre en service de nombreuses centrifugeuses pour accélérer le processus. Après avoir transformé le minerai d’uranium en gaz, ces machines permettent d’isoler les fameux isotopes 235 et de les concentrer pour créer un uranium plus « puissant ».

Quels sont les seuils autorisés par l’accord de 2015 ?

Fruit de longues négociations, l’accord signé en juillet 2015 à Vienne entre d’un côté l’Iran et de l’autre L’Union européenne, la Chine, la Russie et les États-Unis présentait une avancée historique dans le dialogue sur le nucléaire iranien.

Selon cet accord, en échange de la levée des sanctions, Téhéran s’engageait à réduire considérablement son programme nucléaire : les centrifugeuses, indispensables pour enrichir l’uranium, devaient se limiter à 5.060 (l’Iran en possédait alors 19.000), le taux d’enrichissement ne devait pas dépasser la barre des 3,67 % et le pays n’avait le droit de cumuler que 300 kg de cet uranium faiblement enrichi.

Les signataires de l’accord de Vienne, le 14 juillet 2015.SIPA

Des chiffres censés permettre à l’Iran de développer son système nucléaire civil tout en limitant les risques de production à des fins militaires. L’accord prévoyait enfin une totale transparence de l’Iran, qui devait ouvrir les portes de ses installations aux inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Pourquoi ce taux de 20 % est inquiétant ?

Si les observateurs internationaux ont bondi à l’annonce de ce taux de 20 % d’enrichissement de l’uranium, il ne signifie pas que l’Iran sera doté de l’arme nucléaire demain matin. Pour pouvoir déclencher le feu nucléaire, un pays a besoin d’uranium enrichi à 90 % minimum.

Mais le fait de basculer vers un uranium « hautement enrichi » est loin d’être anodin. Selon les experts, le processus d’enrichissement d’uranium est plus lent et fastidieux au début. Passer d’environ 3 % à 20 % est complexe. En revanche, une fois ce seuil atteint, passer de 20 % à 80 %, voire 90 %, est beaucoup plus facile et rapide.

Surtout, ce chiffre est bien plus important que les précédentes représailles annoncées par Téhéran. Après le retour des sanctions économiques américaines, l’Iran avait juste indiqué qu’il passerait son taux d’enrichissement de 3,67 % à 4,5 %.

Pourquoi cet enrichissement inquiète la communauté internationale ?

Si la route menant vers la conception d’armes nucléaires est encore très longue pour la République islamique, les puissances occidentales sont loin de prendre cet enrichissement à la légère. Se disant « profondément préoccupés », la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont affirmé mercredi que la décision iranienne entraîne « un risque très important de prolifération » nucléaire.

Car en s’affranchissant encore plus de l’accord de Vienne, l’Iran pourrait aussi s’affranchir de la surveillance des inspecteurs de l’AIEA, au risque d’ouvrir la voie à un véritable marché clandestin de l’uranium enrichi. Début 2020, l’Iran avait déjà menacé de sortir du traité de non-prolifération nucléaire , datant de 1968.

Une décision qui serait catastrophique selon les observateurs, la menace d’un trafic de ressources nucléaires étant particulièrement dangereuse. D’autant plus dans cette région du monde fortement instable.

Par Alexandre Rousset, publié le 7 janvier 2021 à 11h00

Photo en titre : Fordo est l’une des deux usines d’enrichissement d’uranium souterraines que possède l’Iran. (AFP)

https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/linquietant-programme-nucleaire-iranien-en-cinq-questions-1278934