NUCLÉAIRE : LA SÛRETÉ DES RÉACTEURS PROLONGÉS AU-DELÀ DE 40 ANS NE SERA PAS AU NIVEAU PROMIS, SELON GREENPEACE

Greenpeace estime que la sûreté des réacteurs de 900 MW prolongés au-delà de 40 ans ne sera pas au niveau de celle de l’EPR. L’association pointe des problèmes techniques, ainsi que les difficultés auxquelles font face l’ASN, EDF et la filière nucléaire.

Alors que la consultation publique sur les prescriptions de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) concernant les conditions de fonctionnement des réacteurs nucléaires de 900 mégawatts (MW) au-delà de 40 ans vient d’être prolongée jusqu’au 22 janvier, Greenpeace exprime ses doutes sur le niveau de sûreté atteint à l’issue du processus.

Dans l’esprit, la prolongation de leur durée de fonctionnement doit permettre de rehausser leur sûreté au niveau de celle des réacteurs les plus récents, les EPR. Mais dans les faits, le cahier des charges proposé par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) est « très loin de la promesse initiale de mettre les 900 MW au niveau de l’EPR », estime Yves Marignac. Le consultant sur les questions nucléaires constate d’ailleurs que l’ASN ne propose pas de comparaison entre les trois niveaux de sûreté : celui des réacteurs de 900 MW avant prolongation, celui de ces mêmes réacteurs après les travaux destinés à prolonger leur durée de fonctionnement et celui de l’EPR.

Des dispositifs de sûreté difficiles à transposer

Les difficultés sont multiples. Elles sont d’abord techniques, explique Roger Spautz. Le chargé de campagne pour Greenpeace France estime, sur la base d’une étude réalisée par le professeur allemand Manfred Mertins, que les prescriptions de l’ASN ne permettent pas d’atteindre un niveau de sûreté équivalent à celui de l’EPR. C’est notamment le cas de la redondance de certains équipements qui ne sera pas aussi complète, puisque la conception initiale des réacteurs de 900 MW ne le permet pas. Ces incompatibilités techniques concernent deux éléments clés de la sûreté de l’EPR qui ne peuvent pas être mis en place de façon équivalente sur les anciens réacteurs.

Il s’agit d’abord de la protection des piscines d’entreposage du combustible. La piscine de l’EPR est protégée par une double coque de béton. Ne pouvant « bunkeriser » a posteriori les piscines du parc de 900 MW, l’ASN propose de limiter le risque que les combustibles ne soient plus sous l’eau en cas d’accident. Mais ces équipements « restent mal protégés contre un acte malveillant ou une chute d’avion », critique Roger Spautz. De même, le dispositif de récupération du corium proposé pour les réacteurs de 900 MW sera plus petit et placé sur un radier moins épais. Alors que le dispositif de l’EPR doit arrêter le corium, celui qui équipera les réacteurs de 900 MW devra ralentir la progression du cœur en fusion, résume Yves Marignac.

Difficile respect des prescriptions techniques

Au-delà des prescriptions techniques, Greenpeace s’inquiète des difficultés rencontrées lors de leur mise en œuvre. Depuis plusieurs années, les écarts de conformité des installations par rapport aux standards qu’elles sont censées respecter constituent un sujet d’attention de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). En avril dernier, l’avis de l’institut sur la prolongation de la durée de vie des réacteurs de 900 MW estimait que des progrès devaient encore être réalisés dans ce domaine. Dans le même esprit, l’ASN peine à imposer ses décisions à EDF. En 2017, il a fallu qu’elle ordonne la mise à l’arrêt des réacteurs de la centrale du Tricastin pour qu’EDF réalise les travaux de renforcement de la digue de protection de l’installation drômoise, rappelle Yves Marignac.

Le consultant note aussi que la mise en œuvre des prescriptions de l’ASN sera étalée dans le temps, et cela jusqu’à six ans après la fin du réexamen périodique de l’installation. « C’est contraire à la philosophie de la législation », déplore-t-il. Dans le même ordre d’idée, l’Autorité demandera à EDF de rendre des comptes chaque année sur la mise en œuvre de son plan d’action destiné à rétablir les compétences de la filière nucléaire. Cette demande interroge sur la capacité de la filière nucléaire à mener à bien les travaux demandés et sur le respect des délais fixés par l’ASN, estime le consultant.

Quid de l’exécution des VD4 ?

Les premières prolongations, au Tricastin et au Bugey (Ain), ont valeur d’exemple, estime Greenpeace. Bernard Laponche s’est penché sur la sûreté de la centrale du Tricastin. Le président de l’association Global Chance explique que la quatrième visite décennale (VD4), réalisée de juillet à décembre 2019, a été bien menée. Mais il s’agit d’une vitrine : EDF a mobilisé 5 000 intervenants, explique l’expert qui n’est « pas sûr que l’effort puisse être répété avec plusieurs VD4 simultanées ».

Ce jugement s’appuie notamment sur l’exemple de la deuxième VD4, celle du réacteur 2 du site du Bugey, débutée en janvier 2020. Le réacteur ne devrait pas redémarrer avant février, alors que le calendrier initial fixait l’échéance à juillet 2020, rapporte Bernard Laponche. Certes, la Covid 19 a marqué l’année écoulée, mais la centrale du Bugey a aussi connu de nombreux incidents, parmi lesquels la découverte inattendue de corrosion sur un réservoir servant au réacteur 2.

Par Philippe Collet, journaliste (Rédacteur spécialisé), publié le 14 janvier 2021

Photo en titre : © ERIC

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