NON, LE NUCLÉAIRE N’EST PAS LA SOLUTION À MOYEN TERME POUR LUTTER CONTRE LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

La France doit cesser ses investissements pharaoniques dans des installations nucléaires comme les réacteurs EPR, qui cumulent retard de livraison et explosion des coûts, nous dit dans cette tribune Julien Tchernia, co-fondateur et président du fournisseur d’énergies renouvelables (ekWateur)

Quand un article ou un post est publié à propos des énergies renouvelables, vous retrouvez toujours, à sa suite, une série de commentaires désobligeants de défenseurs du nucléaire. Même si le contenu en question ne mentionne ni ne fait référence au nucléaire, ses aficionados prennent la plume pour dénigrer les modes de production renouvelables (mais pourquoi tant de haine ?) et, accessoirement, faire l’article de leur mode de production favori.

Pourquoi se sentent-ils aussi menacés ? Le risque de disparition de ce mode de production est-il bien réel ? Et si oui, cela ne serait-il pas moins lié au cours de la bataille politique entre pro et anti-nucléaire qu’a la complexité, aux coûts de construction et de production de nouvelles centrales nucléaires ? Ainsi, les centrales nucléaires ne sont-elles pas en train de s’arrêter d’elles-mêmes ? D’une manière analogue à la transition qui s’est opérée pour la photographie dans les années 2000 entre la pellicule et le numérique, n’est-il pas temps de laisser le nucléaire s’arrêter tranquillement et accepter pleinement le virage de l’énergie renouvelable ?

Quand la France a choisi le nucléaire

Souvenons-nous. En 1955, un premier réacteur nucléaire est mis en service. Dix-sept ans plus tard, en 1972, la France compte neuf réacteurs de première génération. Suite au choc pétrolier de 1973, le président Georges Pompidou accélère le programme électronucléaire et décide de lancer un programme de construction de très grande ampleur. C’est l’époque du dessin animé Atomas, la « fourmi atomique », des « atomic bars » et des « atomic cocktails  »…

C’est ainsi qu’entre 1970 et le début des années 1990, 57 réacteurs, d’une puissance cumulée de plus de 57 000 MW sont mis en service pour un coût total de plus de 65 milliards d’euros actuels. Cela représentait un investissement conséquent destiné à un objectif précis : rendre la France autonome en termes de production d’électricité.

L’énergie nucléaire couvre alors de plus en plus les besoins en électricité des Français, jusqu’à atteindre les trois quarts de leur consommation électrique dans les années 1990. Vantée pour être produite en grande quantité, de façon constante et avec de très faibles rejets de CO2, l’énergie électrique d’origine nucléaire était, jusqu’à récemment, produite à un prix inférieur à celui des autres modes de production, et en particulier à celui des énergies renouvelables. Ces qualités, combinées, ont longtemps pris le pas sur les externalités de ce mode de production que sont la production de déchets radioactifs et le risque d’explosion.

Mais même si les pellicules Kodak ont été durant un temps moins chères que les appareils numériques, et la qualité des photos argentiques supérieure à celle du digital, fallait-il pour autant persister à refuser le tournant numérique ? Pour Kodak, l’histoire a manifestement montré que non.

L’argument du prix avantageux de l’énergie nucléaire ne paraît plus tenir face aux coûts exorbitants que demandent l’entretien et la rénovation des anciennes centrales

Selon un rapport du World Nuclear Industry Status Report (WNISR) publié en septembre 2019, le coût de l’énergie nucléaire sortant d’une nouvelle centrale varie entre 112 et 189 dollars le mégawatt/heure (MWh), alors que celui du solaire varie entre 36 et 44 dollars, et que celui de l’éolien oscille entre 29 et 56 dollars. Le dernier rapport de la Cour des Comptes concernant le coût de production du MWh électrique par l’EPR de Flamanville confirme cette fourchette, de même que le prix de vente des MWh électriques de l’EPR d’Hinkley Point.

Ainsi, comme le chantait Léo Ferré, « Avec le temps, va, tout s’en va… » De fait, aujourd’hui, l’argument du prix avantageux de l’énergie nucléaire ne paraît plus tenir  face aux coûts exorbitants que demandent l’entretien et la rénovation des anciennes centrales, ou ceux liés à la construction de nouvelles centrales. Même leur coût d’exploitation a augmenté de 23% sur les dix dernières années.

L’EPR ou l’histoire d’un fiasco

Pour ce qui est du futur de la filière, les projets pharaoniques ne cessent de déraper en termes de coûts. Que ce soit en Angleterre, en Finlande ou en France, les chantiers d’EPR s’embourbent. En Angleterre, après Toshiba, Hitachi abandonne son projet d’une nouvelle centrale nucléaire. Sur six projets prévus, trois sont arrêtés et deux en mauvaise passe. EDF est l’un des derniers acteurs en lice. Les acteurs de l’énergie ne trouvent plus de rentabilité dans la construction de nouvelles centrales nucléaires. À Flamanville, la date d’inauguration initialement prévue, 2012, est repoussée à 2023 et le coût initial de 3,3 milliards d’euros a explosé pour s’élever aujourd’hui à… 19,1 milliards d’euros. Où s’arrêta-t-on ?

Dans ce contexte, difficile de croire que l’énergie nucléaire à encore de beaux jours devant elle. Quel politique voudra soutenir de tels projets ? Est-ce raisonnable d’imaginer que l’on va construire six à dix EPR pour remplacer certains réacteurs aujourd’hui en fin de vie ? Pourrait-on relancer le business de la pellicule à l’ère du numérique ? Certainement pas.

Certes, il est important de maintenir les centrales actuelles en activité le temps de réaliser la transition énergétique. Mais miser sur la construction en masse de nouvelles centrales nucléaires pour lutter contre le réchauffement climatique semble très hasardeux, cela d’autant plus que les déchets radioactifs ne cessent de s’accumule

Sur les dix dernières années, le coût global d’une centrale renouvelable – construction, production, exploitation – a baissé de 88% pour le solaire et de 69% pour l’éolien

Le vent tourne. Sur les dix dernières années, le coût global d’une centrale renouvelable (construction, production, exploitation) a baissé de 88% pour le solaire et de 69% pour l’éolien. Une tendance économique qui n’est pas près de s’inverser. Et pour cause. D’un côté, les technologies des énergies renouvelables ne cessent de se perfectionner, et leur coût de production se réduit Ainsi, les récentes innovations sur les panneaux photovoltaïques ou les éoliennes permettent de capter davantage d’énergie, d’augmenter la production et de réduire le coût de production des matériaux. Côté stockage, maillon faible des énergies renouvelables, les innovations vont aussi bon train et les résultats sur les batteries sont prometteurs. De fait, le renouvelable semble aujourd’hui occuper la même place que le numérique dans les années 2000 : une technologie du futur, plus efficace et plus rentable que son prédécesseur.

L’énergie nucléaire ne devrait donc plus faire débat. En devenant un sujet purement économique, le nucléaire a perdu sa dimension idéologique et politique. Inutile de s’étriper : la production d’électricité d’origine nucléaire disparaîtra petit à petit, de même que la production d’électricité à partir de fuel a disparu en France. Elle sera probablement remplacée par les énergies renouvelables, faciles à mettre en œuvre à un prix de plus en plus abordable. Certes, des progrès en termes de production et de stockage de ces énergies renouvelables doivent encore être faits, d’où le terme de « transition énergétique ».

Mais la France doit-elle s’entêter à soutenir une filière qui ne tient plus ses promesses économiques ? Doit-on vraiment, comme l’imagine la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), proposer un prix plancher de l’électricité en France pour assurer la rentabilité de futures centrales nucléaires ? Nos « élites énergétiques » ne devraient-elle pas plutôt changer leur fusil d’épaule ? Pourquoi ne pourraient-elles pas viser, dans le cas de la France, le même succès dans la filière renouvelable que celui que notre pays a connu dans le nucléaire, et mobiliser toutes nos énergies dans ce but ?

En matière de production énergétique, le renouvelable promet des jours plus heureux que le nucléaire. Sans amertume, il est donc temps de dire au revoir au nucléaire, comme nous avons su le faire pour la pellicule photo. Pourquoi, quand la photo numérique arrive, investir sur l’argentique ?

Par Julien Tchernia,publié le 4 février 2021

Photo en titre : La centrale nucléaire de Cruas, en Ardèche / Maarten Sepp – CC BY-SA 3.0

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