CORINNE LEPAGE : « L’APPEL AU SECOURS D’EDF EST PATHÉTIQUE ET INSUPPORTABLE »

Pour Corinne Lepage, des décennies de mauvaises orientations et piètres décisions ont emmené EDF dans la périlleuse situation qu’elle connaît aujourd’hui. Problème : ce sont avant tout les Français qui risquent de payer le coût de l’obsession nucléaire de la compagnie d’électricité.

L’appel au secours de Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, lors de son audition au Sénat le 10 février sur le mode « il faut sauver le soldat EDF » qui ne peut pas financer le recours aux énergies renouvelables et risque donc de devenir un acteur de deuxième zone, est à la fois pathétique et insupportable.

Insupportable, parce que fidèle à la fable de l’arroseur arrosé, EDF paye vingt ans de politiques absurdes. Le groupe a perdu des milliards d’euros dans des aventures sans lendemain, aux États-Unis avec Constellation [1], en Argentine [2] et dans d’autres pays du monde, au lieu d’investir dans l’entretien des centrales françaises. Il s’est opposé au développement des énergies renouvelables en cassant systématiquement le développement de l’éolien et en inventant des règles stupides pour contrecarrer le solaire.

EDF serait n’importe quelle entreprise privée, ses actionnaires se retourneraient contre un président-directeur général aussi peu clairvoyant et un conseil d’administration aussi défaillant. Le bilan de la société aurait déjà été déposé, compte tenu de sa situation financière. Mais EDF est privée quand ça l’arrange et société nationale [3] quand il s’agit de faire payer par le contribuable ses choix catastrophiques. Ainsi, si le projet Hercule de scission d’EDF en trois entités distinctes — une entité publique, abritant le nucléaire et le gaz, une entité cotée en bourse et ouverte à hauteur de 30 % environ aux capitaux extérieurs regroupant les activités commerciales, la distribution d’électricité et les énergies renouvelables, et une quasi-régie publique pour les barrages hydroélectriques — voyait le jour, le déficit abyssal d’EDF devrait retomber sur la tête du contribuable. Nous n’en sommes pas là. Mais cette situation est insupportable au sens propre comme au figuré.

Cet appel au secours est pathétique tant il témoigne d’un aveuglement qui n’est heureusement pas partagé à l’échelle européenne. Le PDG d’EDF se plaint que la taxonomie européenne ne retienne pas le nucléaire dans les investissements durables [4]. Certes, le nucléaire coche une case si l’on admet qu’il contribue à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais pour être durable, il doit prouver son innocuité dans cinq domaines parmi lesquels la biodiversité, l’économie circulaire et la protection de l’eau. Or, le nucléaire menace la biodiversité et la protection des ressources, ne s’inscrit pas dans une économie circulaire et utilise de l’eau en la réchauffant. L’industrie nucléaire n’est donc pas durable au sens communautaire du terme, et l’Union européenne tient bon face à la France qui se comporte en véritable lobbyiste du nucléaire à Bruxelles.

L’aveuglement est également financier. Si la France a obtenu de continuer avec un mix électrique unique en Europe car composé à plus de 65 % de nucléaire [5], la Commission européenne et les États membres sortis du nucléaire ou en voie d’en sortir (à l’exception de la Suède dont la part du nucléaire dans le mix électrique est de 40 %) ne sont pas prêts à accepter que des aides d’État aillent financer le nucléaire. Cette énergie, en passe de devenir la plus chère du monde, risque de ruiner EDF et, derrière elle, les contribuables français qui ont déjà une dette abyssale à éponger et l’économie française qui serait condamnée à payer très cher son électricité. En revanche, les auteurs de cette politique énergétique néfaste ne porteront jamais la responsabilité des choix absurdes qu’ils ont faits, comme d’habitude dans notre beau pays.

L’appel au secours de Jean-Bernard Lévy est donc grossier et de mauvaise foi. Cette succession de mauvais choix et l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui EDF pourraient en leur donnant raison faire hurler de rire ceux qui, depuis des années, contestent ces orientations. Malheureusement, s’agissant de notre pays et d’un de nos plus anciens fleurons industriels, ce gâchis donne plutôt envie de pleurer. (NDLR : je confirme !)

Notes :

[1] En 2008, EDF a racheté 49 % de l’électricien américain Constellation, en perspective de la construction de quatre à douze réacteurs EPR aux États-Unis — un projet qui sera finalement abandonné. Au total, 6,5 milliards de dollars (5,8 milliards d’euros) ont été perdus dans cette opération.

[2] Entre 1992 et 2005, EDF a investi quelque 1,4 milliard d’euros en Argentine, notamment via des participations dans le distributeur d’électricité de la région de Buenos Aires Edenor, avant de s’en séparer à cause de désaccords avec le gouvernement argentin.

[3] Au 31 décembre 2020, 83,68 % des parts d’EDF étaient détenues par l’État.

[4] Depuis 2018, l’Union européenne travaille sur un outil de classification environnementale appelé « taxonomie verte » pour orienter les investissements vers les énergies considérées comme durables. Dans un premier temps, le nucléaire avait été écarté des énergies considérées comme « vertes » en raison de la dangerosité des déchets qu’il produit, mais fait aujourd’hui l’objet d’une évaluation par le comité scientifique interne de la Commission européenne. Les contours de cette taxonomie devraient être connus à la mi-avril 2021.

[5] La part du nucléaire dans la production d’électricité a été de 67,1 % en 2020 d’après RTE.

Par Corinne Lepage, publié le 9 mars 2021

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