IL Y A 10 ANS, LA CATASTROPHE DE LA CENTRALE NUCLÉAIRE DE FUKUSHIMA

Le séisme et tsunami qui ont déclenché la catastrophe Fukushima le 11 mars 2011 sur la côte Est du Japon n’en finissent pas d’envoyer des ondes de choc à travers toute la planète… nucléaire. Un sujet à retrouver dans Sciences et Avenir – La Recherche 889, disponible en kiosque.

 « Il y a quelque chose d’incroyable, de presque irréel, à voir se dérouler « en direct » – ce n’est pas de la fiction !- une potentielle catastrophe nucléaire. » écrivions-nous le 12 mars 2011 à la première ligne du premier post, d’un blog que nous avons tenu aussi longtemps que possible sur la catastrophe de Fukushima. C’était en effet une première qu’avoir la possibilité d’apercevoir dans le lointain, grâce aux caméras de surveillance à proximité, les réacteurs proches du Pacifique.

« À Fukushima, le chantier du siècle »

Dès la deuxième phrase, nous évoquions ce qui nous semblait une évidence, contrairement à ceux qui continueraient, tout ce week-end de mars, à taxer les événements d’« incidents » : « La possible fusion d’un cœur de réacteur (pas assez refroidi, manquant d’eau de refroidissement […] On vient d’assister à l’explosion d’un bâtiment – toits et murs qui volent en éclats ». Nous finissions par un constat : « À l’heure d’Internet, Twitter et des télé en continu, il va falloir un courage d’enfer aux équipes d’intervention. Ainsi qu’à tous les spectateurs, internautes et autres fans d’info instantanée – qui vivent, de fait, une crise en direct. »

Vivre la chose en direct, contrairement à la catastrophe de Tchernobyl en avril 1986, dans le secret de la ville de Pripyat, a marqué les esprits, tout autour de la planète. Et il faut toujours du courage à ceux qui continuent d’intervenir sur place, dans le Tohoku, au nord-est du Japon à 240 km de la capitale Tokyo. Le séisme et tsunami qui ont déclenché la catastrophe Fukushima le 11 mars 2011 sur la côte Est du Japon, n’en finissent pas, de fait, d’envoyer des ondes de choc à travers toute la planète… nucléaire.

Sur place, d’abord. Dans la centrale dévastée de Daiichi, où nous avions pu nous rendre en juin 2015, un travail épuisant de décontamination se poursuit, comme le rappelle l’article « À Fukushima, le chantier du siècle« , à lire dans Sciences et Avenir – La Recherche 889. Il se poursuivra encore pendant des décennies, comme l’avait pronostiqué très tôt, dès l’été 2011, le premier ministre japonais d’alors, Naoto Kan, à qui la catastrophe fut politiquement fatale.

Au 21 janvier 2021, 1.240.731 m3 d’eau ont à la fois été indispensables pour refroidir les coriums brûlants issus des cœurs de réacteurs mélangés au béton et à la ferraille des bâtiments détruits (refroidir, refroidir, refroidir ! obsession obligatoire) et rempli plus d’un millier de réservoirs. Ceux-ci ne cessent de s’accumuler dans le périmètre de la centrale et la question d’aujourd’hui est de savoir quand on commencera à déverser cette eau aussi décontaminée que possible dans le Pacifique.

Le coût humain encore mal mesuré de la catastrophe de Fukushima

Ce que les pêcheurs ont toujours vu d’un très mauvais œil, surtout quand ils ont dû, par le passé, rejeter leur poisson en mer. Se sont aussi accumulées les dizaines de millions de m3 de terre contaminées par le passage des nuages radioactifs, résultant du décapage des sols entrepris de façon massive, comme le monde a fini par le découvrir avec stupeur sur des images impressionnantes telles que publiées par l’Asahi Shimbun. Stockés de façon provisoire (qui dure) sur le territoire contaminé (une superficie équivalente à celle de l’Ile de France s’est retrouvée sous le panache radioactif), on ne sait pas encore de façon certaine où ces monceaux de terre seront finalement entreposés.

Quant au coût de cette catastrophe, il n’a cessé d’augmenter, passant de 30 milliards d’euros en 2013 à 80 Mds€ en 2014, pour atteindre aujourd’hui 170 milliards d’euros, « soit le PIB de la Nouvelle-Zélande », comme nous l’écrivons dans le dernier numéro de Sciences et Avenir – La Recherche. Et on ne parle pas du coût humain mal mesuré – angoisse, suicides, dépressions dues à l’obligation d’abandonner sa maison, ses amis et son environnement habituel, au-delà des seuls chiffres sur le nombre de cancers de la thyroïde chez les enfants, à cause des rejets d’iode radioactif aux premiers temps de la catastrophe.

Aujourd’hui, les habitants sont incités à revenir sur les lieux mais la résistance demeure forte, comme nous le rappelions il y a un an où seulement « 20% des 95.000 personnes évacuées des zones de décontamination et d’évaluation intensive de la contamination sont revenues vivre dans leur ancienne commune, selon les statistiques officielles ». L’onde de choc, en France, s’est traduite par la fermeture en février puis juin 2020 de deux réacteurs à Fessenheim, pour lesquels on pouvait redouter un scénario de type séisme suivi de tsunami, la centrale, en contrebas par rapport au canal d’Alsace, ayant été conçue sur des évaluations du plus fort séisme de la région, revues à la hausse ultérieurement.

La question de la sûreté est toujours plus prégnante et l’Institut de radioprotection du nucléaire (IRSN) tout comme l’agence de sûreté nucléaire (ASN) assurent de leur suivi au plus haut niveau de la situation. « La survenue d’événements aux conséquences potentiellement graves ne saurait être totalement écartée. Dès lors, il est nécessaire de réfléchir à la meilleure façon de faire face à ce qu’on appelle le « risque résiduel » en s’interrogeant sur la capacité des acteurs nucléaires d’une part à prévenir un accident majeur et d’autre part à y répondre s’il survenait en dépit des mesures préventives mises en œuvre » écrit ainsi l’IRSN en ce mois de mars 2021.

On se souvient qu’en Allemagne, Angela Merkel – déclarant « lorsque ce qui est apparemment impossible devient possible et ce qui est absolument improbable, une réalité, alors la situation change » – a rapidement décidé de faire fermer peu à peu les 17 réacteurs du pays et ainsi le faire sortir du nucléaire. Pays aujourd’hui accusé, singulièrement de ce côté-ci du Rhin, de trop polluer au lignite ou au charbon, en temps de nécessaire transition énergétique vers la neutralité carbone. On se souvient peut-être moins des réactions de certains scientifiques asiatiques tirant 6 leçons de la catastrophe.

Fukushima n’est pas la leçon finale

Dont la leçon n°1 rejoignant les propos de la chancelière allemande : « Les autorités nucléaires sous-estiment la probabilité et la gravité des accidents possibles. Un mois avant l’accident, la centrale de Fukushima avait reçu l’autorisation de fonctionner 10 années de plus. La compagnie Tokyo Electric Power (TEPCO), l’entreprise propriétaire et opérateur des réacteurs, l’agence japonaise de sûreté nucléaire et le gouvernement japonais s’étaient tous persuadés que les réacteurs ne présentaient aucun danger, » écrivaient-ils, recommandant de tout mettre en œuvre pour ne pas se retrouver dans pareille situation. Aujourd’hui, sauf en Chine, qui a 17 réacteurs en construction et en Inde (7 réacteurs) (Source : The world nuclear industry, Status report 2020, A Mycle Schneider Consulting Project, september 2020), très peu de réacteurs sont en projet et beaucoup ont pris un retard extraordinaire, et pas seulement en France.

Est-ce dû à la crainte d’un nouvel « accident » ? À la crainte qu’il ne complique définitivement l’exploitation de cette énergie ? En avril 2011, un mois après les débuts de la catastrophe de Fukushima, nous citions le Français Laurent Stricker, à l’époque président de la World association of nuclear operators (WANO, Association mondiale des opérateurs nucléaires), organisation internationale contrôlant la sûreté des installations de plus d’une centaine d’entreprises qui exploitent le nucléaire civil à travers le monde, lors d’une importante déclaration à Nature. À la question de savoir si « l’énergie nucléaire prendrait fin au cas où un autre accident majeur aurait lieu », il répondait : « Je le crains. Comme nous le constatons avec Fukushima, un accident dans un pays a des conséquences pour tous les opérateurs, partout ailleurs ». De fait, on peut constater qu’en 2020, la WANO vient d’installer un bureau à Shanghai, après avoir signé, fin 2019, un protocole d’accord avec l’association chinoise pour l’énergie nucléaire (CNEA). Fukushima n’est pas la leçon finale.

Par Dominique Leglu, publié le 8 mars 2021 à 21h32, mis à jour le 09 mars 2021 à 08h25

Photo en titre : Des sacs de terre contaminée à Fukushima, photographiés en février 2021. Photo Philip FONG / AFP

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